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mars 2014 

 

 

HYDROELECTRICITE

  

Les bonnes intentions qui pavent l'enfer

d'un désastre écologique annoncé

 

 

Sous la pression de certaines ONG de défense de l'environnement, le Congrès américain a déclaré son opposition aux grands barrages. Première victime : Inga III au Congo. En filigrane, plane aussi le risque d’un désengagement des institutions internationales et multilatérales de ce secteur. Le risque immédiat est d'entraîner une mainmise des entreprises des pays émergents (souvent peu soucieuses d'écologie) sur ce segment important du secteur de l’énergie. A terme, l'abandon de tous les projets de barrage d'une certaine taille, même les moins contestables en terme d'environnement, pourrait signifier un recours accru aux énergies fossiles, surtout en Afrique.

 

A la mi-décembre l’administrateur de l’USAID, Rajiv Shah se rend sur le site d’Inga en compagnie du premier ministre congolais, Augustin Matata, afin de discuter de l’appui américain au projet d’une troisième centrale hydroélectrique d’une puissance de 4800 MW, au coût estimé (avec l’interconnexion vers l’Afrique du sud) à 12 milliards de dollars. Et encore ne s'agit-il là que de la première étape d'un projet plus ambitieux, celui d’une méga-centrale de 39 000 MW. Cette visite était censée s’inscrire dans le cadre de la mise en œuvre de la Power Africa Initiative, lancée par Barrack Obama au Cap, en juin 2013 et dont le but est d’accroître l’accès des Africains à l’électricité, grâce à sept milliards de dollars d’investissement sur cinq ans. Il faut savoir qu'il s'agit d'un continent où les deux tiers des gens sont privés de l'accès à l'électricité.  

 

Mais les promoteurs de l’Initiative n’ont pas compté sur l’influence de certaines ONG qui minimisent le rôle de la grande hydroélectricité dans la lutte contre le changement climatique, mais maximisent son impact supposé sur les populations locales, sans tenir compte de la spécificité de chaque cas concret. L’une d’elles, International Rivers, basée à Berkeley (Californie) prétend ainsi lutter dans l’intérêt des populations riveraines et combat, de ce fait, tout projet de barrage d’une hauteur supérieure à 15 mètres, alors même qu'un projet de taille inférieure peut, dans certains cas, être contestable, tandis qu'un projet de taille supérieure peut, dans d'autres cas, ne pas avoir d'impact négatif s'il est accompagné de mesures correctrices.

 

Le 14 janvier dernier, cette ONG a obtenu une "victoire" retentissante en faisant insérer dans la loi de finances votée par le Congrès, que "le secrétaire du Trésor va donner instruction, au directeur exécutif de chaque institution financière internationale, que la politique des États-Unis est de s’opposer à tout prêt, don, stratégie ou politique qui appuie la construction d’un grand barrage hydroélectrique".

 

Autant dire un veto pour Inga III que veulent construire le Congo et l’Afrique du Sud, mais aussi pour d’autres barrages, ailleurs, en Afrique comme Adjalara (Togo), en Inde ou au Laos.

 

Les conséquences ont été quasi immédiates à la Banque mondiale, dont le conseil d'administration a reporté sine die une réunion du 11 février qui devait valider un don de 73 millions de dollars pour Inga III. Interrogé par l’AFP, un porte-parole de la Banque assure que celle-ci ne se désengage pas du projet mais il ne donne aucune explication.

 

Comment a-t-on pu en arriver là ? International Rivers a réussi à entraîner dans son sillage une douzaine d’ONG congolaises, mettant en doute la capacité du projet à combler le fossé énergétique au Congo et exprimant la crainte d’un impact négatif du barrage sur les populations locales, sur base du précédent de la très réelle tragédie du barrage de Chixoy, au Guatemala. Il faut revenir au fond du dossier pour comprendre l'inquiétude de ces ONG mais aussi la différence totale qui sépare ces deux types d'ouvrage.

 

Le long de la rivière Chixoy, le 13 février 1982, quelque 400 Indiens Mayas ont été massacrés, par l’armée guatémaltèque et les patrouilles d’autodéfense civile. Les victimes, dont des femmes et des enfants, tentaient de rentrer sur leurs terres d’où elles avaient été expulsées, avec 3000 personnes, pour y construire un barrage hydroélectrique de 110 mètres de haut et d’une puissance de 300 MW. Bien qu’informées de ces massacres, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, qui ont financé le projet, se sont vu reprocher d’avoir continué leur appui financier à la dictature féroce du Guatemala. Un autre barrage, celui de Belo Monte sur le rio Xingu au Brésil, fait aussi polémique. Il doit entraîner de plusieurs milliers de familles dont celle du chef kayapo, Raoni.  

 

Mais rien n'indique que le drame passé du Guatemala ou celui, annoncé, du Brésil ont quelque chose à voir avec la zone très faiblement habitée d’Inga, où sévit la cécité des rivières. La Banque mondiale n'a aucune raison de s'exonérer de sa responsabilité dans une erreur passée en commettant une autre erreur, diamétralement opposée, au Congo !

 

Le veto du Congrès va compliquer la recherche de financements pour Inga III car les États-Unis sont, non seulement actionnaires de la Banque mondiale, dont ils détiennent 16,5 % du capital et un droit de veto, mais aussi de la Banque africaine de développement (BAD) qui a financé les études pour le développement d’Inga. A la BAD dont ils détiennent 6 % du capital, les Américains ne disposent pas d’un droit de veto, mais il est évident qu’il est extrêmement difficile, pour son conseil d’administration, de braver Washington.

 

Le projet Inga III est-il, pour autant, condamné ? Pas forcément. Car les études menées par la société d’ingénierie canadienne, SNC Lavalin démontrent que l’énergie produite serait la plus compétitive au monde ($ 2 cents/kwh). Ensuite, l’Afrique a besoin d’électricité et ne fait déjà que trop recours à des énergies fossiles. Du coup, elle fait déjà financer et construire, par ceux qui le veulent bien, de grands barrages. Comme celui de la Renaissance sur le Nil bleu, (6000 MW) construit par l’Italien Salini et cofinancé par la Chine et l’Éthiopie…

 

Quant à la Banque européenne d’investissement, elle est restée assez prudente ces derniers temps, car le Parlement européen, lui aussi, sous l’influence d’ONG comme "les Amis de la Terre" ou la coalition Counter Balance, a voté, en 2011, un texte très hostile aux grands barrages. Déjà, sous la pression de cette coalition, la BEI avait commandé des études d’impact environnemental complémentaires relatives à un projet de second barrage sur la rivière Omo en Éthiopie, en raison du risque de priver d’eau la zone du lac Turkana au Kenya, un écosystème fragile car il est situé en milieu quasi désertique. C’était en 2011. Le gouvernement éthiopien s’est impatienté et il a fait finalement financer le projet par…la Chine, dont on ne peut guère attendre qu'elle prenne des mesures environnementales d'accompagnement !

 

Le retrait américain d’Inga pourrait donc définitivement amener les Asiatiques à combler le gap en Afrique. D’ailleurs, sur les trois consortiums en lice pour construire Inga, un seul est européen, espagnol (ACS-Eurofinsa), et deux sont asiatiques. Le premier est chinois associant Sinohydro et la Three Gorges Corporation. Et l’autre est sud-coréen (Posco et Daewoo).  

 

Il nous revient, à RI, qu’une des réactions de l’État congolais serait de se diriger vers des partenaires chinois. Ceux-ci ont d’ores et déjà manifesté leur intérêt pour le financement en totalité du projet, au grand dam de leurs concurrents espagnols.  Reste à voir quelle sera la réaction de  l’Afrique du sud, principale cliente potentielle d’Inga III.

 

Les dommages risquent, en attendant, de se faire sentir aussi pour l’ingénierie française. Le financement de la Banque mondiale qui n’a pas été approuvé le 11 février concernait la maîtrise d’ouvrage du projet et la mise en place d’une entité de coordination dotée d’une dizaine d’experts, par Nodalis et Electricité de France. La position de la compagnie américaine AECOM, partenaire d’EDF dans l’étude sur le développement de Grand Inga, risque, en effet, d’être fragilisée dans le futur, notamment pour la construction du barrage et le contrôle de l’exploitation.

 

Enfin, le plus insolite, dans cette affaire, est que l’étude environnementale et sociale sur le projet Inga menée par EDF et AECOM concluait que la situation dans la région, sans l'aboutissement de ce projet hydroélectrique, serait bien pire. Pour se substituer à l’hydro-électricité, le Congo devrait avoir recours à des expédients incluant la déforestation et l'utilisation des énergies fossiles.

 

François Misser