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mai 2014 

 

 

THAILANDE

  

L'armée, dernier recours avant la guerre civile ?

 

 

Juste après l’imposition de la loi martiale, le 20 mai, le général Prayuth, chef de l'armée, avait réussi le tour de force de réunir, autour d'une même table, les leaders des "chemises jaunes" (conservateurs) et ceux des "chemises rouges" (partisans de la première ministre Yingluck Shinavatra, destituée le 7 mai, mais remplacée par un premier ministre de son parti) pour les faire plancher sur une solution de sortie de crise. L'échec de ces négociations, tant les positions des uns et des autres sont irréconciliables dans l'actuel cadre constitutionnel, a conduit l'armée à suspendre, le 22 mai, la loi fondamentale qui date de 2007.

 

L'annonce télévisée de la prise du pouvoir par l'armée est intervenue après une deuxième séance de négociations entre les principaux acteurs de la crise. Il y avait là, autour d'une même table, Suthep Thaugsuban, le leader du PDRC (chemises jaunes), Jatupon, son homologue de l’UDD (chemises rouges), les représentants du parti Pheu Thai (de Yingluck Shinavatra et de son frère l'ex-premier ministre Thaksin, renversé par un précédent coup d'Etat en septembre 2006), certains membres du gouvernement, des sénateurs et des représentants de la Commission électorale.

 

Ces leaders des deux camps ont été conduits du lieu de la réunion dans des véhicules militaires, sous bonne garde, juste avant l'annonce de la prise du pouvoir par l'armée. Tout porte à croire que l'irrédentisme des uns et des autres a conduit le général Prayuth à sauter le Rubicon, pour rétablir l'ordre dans le pays.

 

Il est vrai que la crise politique qui dure depuis le mois de novembre 2013 a déjà fait 28 morts et menaçait de déboucher sur des affrontements d'une bien plus grande violence encore.

 

Mais ce coup de force dément ce que le général Prayuth n'avait cessé d'affirmer depuis des mois. Finalement, l'armée renoue avec la tradition bien ancrée des coups d'Etat. Elle en a déjà fomenté 18 depuis 1932, l'année où la monarchie thaïlandaise s'était transformée en monarchie constitutionnelle.

 

Désormais le pays est soumis à un couvre-feu entre 22 heures et 5 heures. Les manifestants sont sommés de rentrer chez eux, que ce soient les partisans de Shinawatra ou leurs opposants. Des bus ont même été mis à leur disposition pour faciliter leur retour. Les rassemblements de plus de cinq personnes sont désormauis interdits. Seule concession des militaires : Le chapitre de la Constitution sur la monarchie et ceux sur le fonctionnement du Sénat sont maintenus.

 

Drôle de putsch !

 

Pourtant, le 20 mai, au moment de l'instauration de la loi martiale, tous les acteurs de la crise politique thaïlandaise avaient semblé plus soulagés que réellement indignés… Y compris le premier ministre et les leaders des "chemises rouges", qui auraient, pourtant, dû être les premiers à protester ! Comme si tout le monde, engagé dans une spirale de violence inexorable, attendait que quelqu'un siffle la fin de la partie.

 

De plus l'armée a su se montrer discrète : ni blindés, ni troupes n’avaient été déployés dans les rues après l'annonce, à 3 heures du matin, de la loi martiale. Seuls quelques points stratégiques, comme les chaînes de télévision, étaient alors gardés par des militaires en tenue de combat et armés. Dans le quartier de Ratchadamnoen, autour du Monument de la Démocratie et du Palais du gouvernement, investi par les opposants anti-gouvernementaux du PDRC, menés par Suthep Thaugsuban, aucune présence militaire n'était visible.

 

Le premier ordre de l'armée avait été de dissoudre le CAPO, le centre de commande des opérations de sécurité contrôlé par le gouvernement. Le deuxième avait été de prendre le contrôle des chaînes de télévision partisanes. Craignant une réaction des Chemises rouges réunies dans la périphérie de la capitale, le général Prayuth avait aussi déployé des soldats armés autour de leur camp. Le plus étonnant est alors que Jatuporn, leur leader, a appelé ses troupes à "coopérer avec les militaires".

 

D'ailleurs le général Prayuth s’était empressé de rassurer la population et l'opinion internationale en déclarant que la loi martiale n’était pas un coup d’Etat et que le gouvernement intérimaire restait en place. Il est vrai qu'il n'avait cessé de tenir ce même discours depuis novembre 2013 et le début du mouvement qui avait abouti à la destitution de la première ministre Yingluck Shinavatra, le 7 mai : l’armée ne veut pas s’impliquer directement dans les arcanes du pouvoir. Son rôle, c'est d'empêcher une guerre civile.

 

Il n'est pas certain qu'il ait diamétralement changé d'opinion aujourd'hui. Sauf qu'aucune solution de sortie de crise et de retour à l'ordre ne semble désormais possible sans une profonde réforme des institutions et de la Constitution, sous le contrôle de l'armée.


Comment sortir de la crise ?

 

Sur le plan politique, la situation reste très compliquée. Le parlement a été dissous sous la pression des "chemises jaunes" qui avaient aussi obtenu l'annulation des élections du 2 février organisées par la première ministre Yingluck Shinawatra.

 

Le Sénat, seul organe législatif qui reste en place et qui a basculé du côté des conservateurs, a tenté, en vain, de trouver une solution constitutionnelle. Mais son projet d’invoquer l’article 7 pour mettre en place un premier ministre "neutre", a été vigoureusement contesté par le gouvernement et le Pheu Thai, le parti pro-Thaksin jusqu'ici au pouvoir.

 

De son côté, le leader des "chemises jaune" était loin d'avoir obtenu tout ce qu'il souhaitait. Suthep n'était ainsi pas parvenu, malgré les multiples soutiens dont il dispose dans l'etablishment et les conservateurs, à vaincre le parti Pheu Thai des Shinawatra. Ni à imposer un Conseil du Peuple non élu qui aurait été chargé, selon lui, de mettre en place des réformes. Ni à faire pression sur les fonctionnaires, les agences gouvernementales et la population de Bangkok pour mener l'insurrection qu'il appelait de tous ses vœux.


En prenant le pouvoir, l'armée se donne les moyens de sortir de ce dilemme. Si elle tient ses promesses, la Thaïlande pourrait tourner la page de ses antagonismes traditionnels, pour entrer de plein pied dans une démocratie plus moderne. Mais elle pourrait aussi prendre gout au pouvoir et le garder, aussi bien pour elle que pour ses alliés "naturels" des milieux aisés urbains et des élites conservatrices proches de la monarchie. Le risque est d'autant plus présent que le Roi Bhumibol, à 86 ans, n'a plus beaucoup de temps devant lui pour jouer son habituel rôle d'arbitre.