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février 2014 

 

 

SYRIE

  

La stratégie de la terre brûlée

  

 

 

Près de trois ans après le déclenchement de la révolte en Syrie, l’évolution de la situation sur le terrain a fait oublier qu’il s’agissait, au départ, d’un mouvement spontané et résolument pacifique : quelques adolescents ont été emprisonnés et torturés pour avoir écrit un graffiti sacrilège : "ton tour arrive docteur"... et ce fut l’étincelle qui allait déclencher cette révolte populaire.

 

 

Assad est responsable de la "militarisation" puis de "l'islamisation" du conflit

 

Le régime de Bachar al Assad a immédiatement compris le danger d’un mouvement pacifique et a employé tous les moyens possibles pour le militariser. Après des vendredis et des vendredis où la population descendait dans la rue pour exprimer ses revendications de liberté et se faisait tuer, on a assisté à une militarisation de la révolte avec la création de l’Armée libre de Syrie (ALS) en réaction à la violence utilisée par le régime.

 

La répression de plus en plus sanglante menée à partir d’août 2011 a entrainé la marginalisation progressive de la contestation civile. Du coup, vont apparaître des mouvements comme Jabhat al-Nusra et plus récemment, au printemps 2013, "l’État islamique en Irak et au Levant" (EIIL), affilié à al Qaïda, dont l’ambition est de supplanter l’ALS. Avec l’apparition de ces groupes radicaux, on a assisté à un tournant dans la perception et l’analyse du conflit.

 

En effet, le régime Assad perçoit très bien l’inquiétude suscitée chez les Occidentaux par la présence de groupes radicaux sur le sol syrien, attirant de jeunes européens prêts à se battre pour le jihad. Il a donc "joué" délibérément cette carte, en favorisant le développement des groupes les plus extrémistes, en libérant de ses geôles des responsables djihadistes et en évitant soigneusement, lors de bombardements, les centres de commandement de ces groupes, au détriment des autres opposants comme l’ALS.

 

De plus, le comportement de certains groupes extrémistes peut inciter une partie de la population soutenant l’opposition à se détourner d’elle, en raison de leurs dérapages, de leurs actes violents et c’est ce que cherche le régime en les laissant se développer et en évitant soigneusement de s’attaquer à eux.

 

Assad sait qu'il ne doit, en aucun cas, commencer à négocier

 

Bachar al-Assad sait qu’il ne doit pas commencer à négocier car cela voudrait dire le "début de la fin". Négocier veut dire faire des concessions et prendre le risque de limiter son pouvoir, celui de ses proches, les intérêts de son clan et, à terme, remettre en question la place de sa communauté au sein du pouvoir.

 

C’est ainsi que l’équipe de négociateurs qui s’est rendue à Genève pour les discussions lancées sous l’égide de Lakhdar Brahimi n’a eu de cesse de mettre en avant la question du terrorisme pour ne pas parler de la transition politique, sujet que l’opposition, quant à elle, entend aborder dans cette enceinte. Résultat, les bombardements ont continué pendant les négociations avec une violence redoublée et les deux délégations sont reparties sans aucun pas n’ait été enregistré.

 

Ce régime "joue" remarquablement la carte du temps et cela lui a toujours réussi. Rappelons-nous l’assassinat de Rafiq Hariri, premier ministre libanais en 2005. La Syrie est montrée du doigt, Assad fait le dos rond et, en juillet 2008 il est accueilli avec tous les honneurs à Paris lors du  sommet de lancement de l’Union pour la Méditerranée ; il est même invité au défilé du 14 juillet.

 

Repli sur une "Syrie utile" exsangue

 

Le refus du régime d’aborder la question humanitaire et d’organiser des couloirs humanitaires repose sur le fait qu’il entend éradiquer de la société syrienne les bases de l’opposition et ce ne sont pas les quelques miettes accordées à la suite de la réunion de Genève 2 qui changeront grand-chose, hélas.

 

Bachar al-Assad préfère donc rester dans l’impasse dans laquelle il se trouve en attendant d’éventuels changements sur la scène internationale et il utilise toutes les armes en sa possession pour terroriser la population, liquider l’opposition. Il s’appuie sur le Hezbollah et les conseillers iraniens pour élaborer sa stratégie. Il est frappant de constater que ce régime, en dépit du fort soutien apporté par les Russes et les Iraniens n’est plus en mesure de contrôler l’ensemble de son territoire et qu’il se replie sur la Syrie qui lui est utile.

 

C’est pour cela que ce régime mène une offensive qui vise à transformer la démographie du pays, en faisant partir des populations considérées comme hostiles de certaines zones. D’après le HCR, le nombre de déplacés syriens atteint aujourd’hui 3,5 millions et devrait atteindre les 6,5 millions (d’autres sources parlent d’au moins 8 millions de déplacés sur une population de près de 23 millions) d’ici la fin de l’année, sans compter les 2,5 millions réfugiés dans les pays voisins.

 

Les Russes soutiendront-ils le régime de Bachar al-Assad indéfiniment ?

 

Oui, pas tant en raison de leur volonté de garder la base militaire russe située à Tartous (que l'opposition avait d'ailleurs promis de préserver) que de lutter contre l’émergence des extrémistes sunnites, qui représentent un danger intérieur pour eux.

 

Sous la direction de Poutine, les Russes utilisent aussi la question syrienne pour démontrer leur retour en force sur la scène internationale et élargir ce qu'ils considèrent comme leur zone d'influence. Ils se posent, ainsi, en protecteur des "chrétiens d’Orient", et tout particulièrement des communautés orthodoxes.

 

Dans ces conditions, Bachar al-Assad peut tenir encore et rester à la tête d’une Syrie dévastée, détruite et vidée de sa population et aucun des deux camps ne peut l’emporter militairement à court terme.

 

Pourquoi est-il criminel de renvoyer dos à dos le régime et les groupes armés ?

 

De nombreux observateurs tentent aujourd’hui de démontrer que c'est une guerre régionale qui se joue en Syrie, la guerre d'un axe sunnite contre un axe chiite. Il s'agirait, selon eux, d'un conflit opposant un régime qui défend la laïcité à des groupes armés obscurantistes et radicaux.

 

Rien n’est plus faux : si la question religieuse se pose aujourd'hui avec acuité, c'est parce qu'elle a été instrumentalisée par les Assad, tandis que les minorités sont, elles, prises en otages. De nombreux syriens membres de communautés minoritaires ont été enlevés dans des conditions qui suscitent des interrogations sur l’identité des responsables de prises d'otages et ils sont toujours retenus.

 

Il est réducteur et dangereux d’envisager la crise sous le seul angle d'un choc des "extrêmes" car cela revient à donner au régime d'Assad la légitimité d'utiliser la violence la plus meurtrière contre la population civile, alors que la majorité de l’opposition syrienne s’oppose aux actions des groupes radicaux et qu'elle les combat.

 

Ne nous y trompons pas, il s’agit, avant tout, d’un combat de libération contre un régime dictatorial, autoritaire, même si, évidemment, des acteurs extérieurs se sont invités et jouent chacun leur partition au détriment du sort du pays et de sa population.

 

Agnès Levallois