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avril 2014 

 

 

RWANDA

  

"La mémoire des victimes est plus longue

que celle des bourreaux"

 

 

Vingt ans après les faits, Kagamé accuse la France d’avoir participé au génocide de 1994. Certains, à Paris, évoquent une "manœuvre".  Cela n’efface pas la gravité des faits.

 

Juste avant les cérémonies de la 20ème commémoration du génocide le 7 avril dernier, le Président Paul Kagamé, dans une interview à "Jeune Afrique", a reproché à la France la participation de la France à l’exécution du génocide. Aussitôt, l’ancien ministre des Affaires étrangères au moment des faits, Alain Juppé appelle le président François Hollande à défendre l’honneur de la France face à cette "inacceptable mise en cause". Et le chef de l’État d’obtempérer en annulant la participation de la ministre de la Justice, Christiane Taubira à la commémoration. Smash en retour de Kagamé. Du coup, l’ambassadeur de France au Rwanda est interdit d’accès au stade Amahoro, où se tient la cérémonie.  

 

A Paris, certains observateurs jugent que Kagamé aurait orchestré cyniquement ce tapage médiatique pour rompre l’isolement dans lequel l’auraient placé son soutien au M23 et l’assassinat d’adversaires politiques qui complotaient contre Kigali. Le politologue Gérard Prunier (auteur, en 1995, d'un ouvrage "Rwanda: le génocide", remarquablement documenté et qui avait provoqué l'ire de l'Elysée) estime qu’à travers ses déclarations, le président rwandais cherche à tirer le maximum de capital politique de ces commémorations, dans un contexte où il se sent "terriblement menacé" par la révolte d’ anciens camarades de lutte en train de faire alliance avec les anciens génocidaires des "Forces démocratiques de libération du Rwanda". La cible de ces propos ne serait pas seulement la France, mais aussi les Etats-Unis, fatigués par le comportement de Kagamé dans la région.

 

Pour intéressante qu'elle soit, cette analyse passe néanmoins sous silence le fait que Kagamé relaie l’indignation de l’immense majorité des rescapés et de leurs familles, ainsi que leur frustration profonde de voir des complices importants du génocide rester impunis. La réaction de Kagamé marque aussi de l’irritation, face au refus de Paris d’emboîter le pas à l’ONU, ou à la Belgique, qui ont demandé pardon au Rwanda, alors que les faits reprochés à la France sont bien plus graves. D’un côté, il s’agit de non-assistance à peuple en danger, de l’autre, de complicité de génocide.

 

L'incompréhensible obstination de Paris

 

Un pas vers la réconciliation avait pourtant été fait en février 2010 lors de la visite à Kigali du président Nicolas Sarkozy qui avait déclaré : "ce qui s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l'ont empêchée de prévenir et d'arrêter ce crime épouvantable". Mais le retour d’Alain Juppé au Quai d’Orsay, en février 2011, a donné un coup d’arrêt à ce rapprochement. Car, aux yeux de Kigali, Alain Juppé incarne l’alliance entre Paris et le gouvernement des génocidaires. Il fut le seul, de ses pairs dans le monde, à recevoir une délégation du gouvernement intérimaire qui organisa le génocide, un gouvernement préalablement formé dans la cour de l’ambassade de France, comme le rappelle son prédécesseur Bernard Kouchner.

 

De là à affirmer que la France a "préparé" le génocide comme le fait Kagamé, c’est certes aller trop loin. Mais le président rwandais assume, applaudi par la foule du stade Amahoro, assénant, en français (une fois n’est pas coutume, pour lui qui préfère s'exprimer en anglais) : "les faits sont têtus". Car si Paris n’a pas conçu le génocide, il a bel et bien fait le choix d’en soutenir les commanditaires.

 

Dès l’arrivé à Kigali des troupes françaises en 1990, les pogroms et la rafle de Tutsis à Kigali ont fait savoir à chacun qu’un programme d’épuration ethnique était en marche. L’Elysée savait que les escadrons de la mort, les massacres de Tutsis au Bugesera et chez les Bagogwe étaient orchestrés par le camp présidentiel.

 

Le Rwanda est quand même devenu le lieu d’une expérimentation stratégique et militaire, dans le cadre de la politique prétendument de défense des intérêts de la "francophonie" : la doctrine, celle de la "guerre  révolutionnaire" anti-insurrectionnelle avait déjà été appliquée en Indochine et en Algérie. Des officiers français ont entraîné la garde présidentielle d’Habyarimana qui, elle-même, formait les milices Interahamwe, comme le rappelle Gérard Prunier.

 

Des armes ont été livrées avant, pendant et après le génocide. Elles ont permis aux génocidaires de créer des foyers de tension au Kivu et précipité l’intervention de l’armée rwandaise au Congo en 1996. Plus d’un mois après le commencement du génocide, un général français recevait à Paris un officier des Forces armées rwandaises pour lui faire part de l’intention de la France de porter secours à ses alliés.

 

Ouvrir les archives pour tourner la page

 

L’ONG Survie vient de publier un rapport de la "Direction du Renseignement Militaire" (DRM) rédigé il y a 20 ans jour pour jour. Il montre que les Forces Armées Rwandaises (FAR) demandaient encore instamment, au gouvernement français, durant les massacres, de leur fournir des munitions. Certes, à l'époque, les FAR combattaient le FPR de Paul Kagamé, mais elles encadraient aussi le génocide, tout en y participant activement. L’ONG signale que ces munitions ont été utilisées pour commettre le génocide, comme le prouvent des documents du Tribunal international pour le Rwanda.

 

Le rapport de la DRM montre également que les FAR indiquaient, en toute transparence, aux responsables politiques et militaires français de l’époque, le nom et le contact d'un trafiquant d'armes français, qui n’a jamais inquiété par les autorités françaises.

 

En définitive, manœuvrier ou pas, autoritaire ou pas, déstabilisateur ou non des pays voisins, Kagamé a de toute manière mis le doigt sur l’incapacité de l’establishment français à se désolidariser des décisions funestes prises en 1994 et dénoncées sans relâche depuis 20 ans par quantité d’organisations citoyennes françaises. A l’instar de l’organisation Survie, ces dernières réclament à présent la dé-classification des archives concernant le Rwanda (1990-1994) et ont déjà enregistré 5000 signatures à cet effet.

 

Des personnalités comme Edouard Balladur et François Léotard, respectivement premier ministre et ministre de la Défense en 1994, se sont publiquement déclarées favorables à l'ouverture des archives, estimant qu'il n'y avait rien à cacher. Selon Survie, il faudrait que soient rendues publiques, entre autres, les archives de la DRM (Direction du Renseignement Militaire), les archives de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure), les archives de l'Elysée, l'ensemble des télégrammes diplomatiques Kigali-Paris, y compris ceux de la période du 6 au 15 avril, les archives des ministères de la Coopération, des Affaires étrangères, de la Défense, les archives de Matignon, l'enquête de l'Armée sur l'attentat, les archives du COS (Commandement des Opérations Spéciales), etc.

 

L’enjeu de cette affaire est considérable. Il s’agit d’accusations de complicité de crimes contre l’humanité, par définition imprescriptibles. Par la décision qu’il prend de nier les faits, le gouvernement français s’embarque dans un déni qui risque de saper l’action diplomatique de la France.

 

Déjà, après la reconnaissance du génocide arménien par le parlement français, Ankara avait brandi les crimes commis en Algérie et au Rwanda en guise de représailles. Plus vite sera fait le douloureux ménage, plus vite sera amorcé le virage d’une politique qui mette la France à l’abri de la honte. Car miser sur la lassitude des rescapés ou des défenseurs des droits de l’homme est non seulement une faute mais aussi une erreur. "La mémoire des victimes est plus longue que celle des bourreaux",  déclarait Anne-Marie Revcolevschi, membre du Comité français pour Yad Vashem en 2004, citée lors de la commémoration du génocide tutsi le 7 avril à Bruxelles, par un représentant de l’Association de rescapés du génocide Ibuka (La Mémoire).

 

François Misser