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Rubrique Appréciation des risques pays

 

 

 

L'évolution du risque politique au 21ème siècle

 

 

 

Le risque politique n’a pas connu de grands bouleversements durant le 20ème siècle, notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale et pendant la guerre froide. Les choses étaient relativement claires. Il existait trois blocs : le bloc occidental avec pratiquement aucun risque, le bloc des pays dits en développement qui présentaient d’importants risques, notamment de nationalisations et d'instabilité politique (coups d’État) et, enfin, les pays du bloc socialiste non concernés par l’analyse du risque parce que fermés. Les assureurs-crédit – tous appartiennent au premier bloc et furent le plus souvent des instruments de politique commerciale des États  – notaient les pays au gré des considérations de politique nationale et internationale. Aujourd’hui, cette structuration des pays à risque a été remise en cause par trois événements majeurs : la mondialisation, la crise financière de 2008-2009 et les révolutions arabes de 2011.

 

 

Le risque politique lors des deux dernières décennies

 

1. Le tournant de la chute du Mur de Berlin

 

La chute du mur de Berlin fut le tournant décisif en termes de risques politiques en mettant fin au statu quo qui avait été celui à l’œuvre depuis la seconde moitié des années 1900. Elle a bouleversé aussi bien la nature du risque que son ampleur.

Les économies socialistes et tiers-mondistes avaient précédemment donné libre cours à des privatisations de grande envergure sur des investissements dont les promoteurs venaient, le plus souvent, des pays industrialisés.

Après la chute du mur, ces pays ne furent plus considérés comme un "bloc unique" présentant un risque homogène. Plus un pays respectait les normes occidentales de liberté de marché et de démocratie, mieux il s'est trouvé reclassé, à l’instar des ex-pays socialistes de l'Est de l'Europe, qui ont progressivement intégré l‘Union européenne.

Par ailleurs, il a pu exister, dans certains Etats, des îlots de stabilité et de transparence (certaines entreprises et/ou certaines régions) avec un risque politique meilleur que dans le reste du pays.

 

 

2. L’émergence d’un « risque région »

 

Dans le milieu des années 1990, la création de groupements régionaux politiques et économiques, notamment en Amérique latine et en Asie, a également pu conduire à « régionaliser » le risque politique.

En effet, le risque s’est uniformisé, dans ces régions, avec l’adoption de règles politiques communes et la création de marchés communs. Les assureurs-crédit et les analystes du risque politique, en particulier, ont pu être ravis de voir toute une région ou un continent soumis à un risque plus ou moins uniforme, ce qui a facilité énormément le travail de leurs appréciations.

Dans le même temps, les risques de nationalisation propres à l’Amérique latine se sont amoindris pour resurgir, toutefois, une décennie plus tard à la faveur des politiques populistes du Venezuela, de la Bolivie, etc. D’une certaine façon, le « risque région » a été le prélude à un « risque monde » ou un « risque mondialisé » avant la crise de 2008-2009.

 

 

3. Mondialisation et risque globalisé

 

Avec la création de l’OMC en 1995 et à la faveur d’un large mouvement de mondialisation, transformant la quasi-totalité des marchés mondiaux en un marché global, l’approche classique du « risque pays », fondée sur une mesure largement structurelle des risques économique et politique de transfert et de convertibilité, s’en trouve modifiée. En d’autres termes, une lecture assez uniformisée des risques politiques s’est imposée, en cette fin de 20ème siècle. Pourtant, les secousses asiatiques des années 1997-1998 avaient mis l’accent sur l’émergence d’un risque systémique et auraient dû alerter davantage la communauté internationale, y compris les pays européens qui se trouvent, aujourd’hui, face à un risque de ce type dans la zone euro.

 

De même, la forte croissance de nombre de pays en développement et émergents laissait déjà penser que leur trajectoire économique était la bonne et que l’on entrait dans une sorte de « paradis » du risque politique. Dès lors, ne serait-ce pas "la fin du monde" pour les assureurs-crédit ? Fort heureusement pour eux, les mauvais payeurs existent et existeront toujours. L'analyse du risque s’est concentré davantage sur les entreprises que sur les pays, à l’exception de ceux qui étaient restés en dehors de ce marché mondialisé.

 

Si la mondialisation du marché a permis une certaine unification du risque et, par conséquent, une stabilisation de celui-ci, elle a, dans le même temps, permis une certaine mondialisation de la violence, notamment terroriste. Le 11 septembre 2001 fut le prélude à l’explosion du risque politique à l'état pur, inimaginable quelques jours plutôt.

 

Aucun pays n’est à l’abri de cette violence et, par conséquent, à l'abri d’une aggravation du risque politique, même le cœur de "l’empire occidental". Les pays concernés directement par le terrorisme d’al Qaïda, (Pakistan, Afghanistan, Somalie, Yémen, Algérie, etc.) ou indirectement (la plupart des pays arabes et beaucoup de pays musulmans) sont cependant les plus exposés à une notation sévère. L’exposition des pays occidentaux à la violence terroriste, supposée ou réelle, n’a, en revanche, pas eu d’effet sur cette notation, d’une part, parce qu’aucun de ces pays n’a été durablement touché et, d’autre part, parce que la menace reste minime par rapport à l’attractivité économique et politique de ces pays.

 

 

retour aux risques classiques avec le 21ème siècle

 

À côté de cette menace supposée ou réelle du terrorisme, le monde a subi, en 2008-2009, une crise financière avec des conséquences économiques, militaires et politiques sans précédent. La hiérarchie économique mondiale s’en est trouvée bouleversée ; seuls les États-Unis ont maintenu leur rang de première puissance mondiale, mais pour combien de temps encore ? De nouveaux pays prennent le relais : la Chine en tête, suivie de l’Inde et du Brésil. Les anciens créanciers et exportateurs mondiaux (pays industrialisés) deviennent les nouveaux endettés et des importateurs nets, qui voient leurs industries démantelées et leur chômage aggravé.

 

 

1. Pays industrialisés, nouveaux pays à risque souverain

 

Mais, surtout, l'incidence majeure de la crise économique en matière de risque politique est la migration de celui-ci, pour la première fois, des PED et des pays émergents vers les pays riches. Devant la "poussée" économique et commerciale des pays émergents, les pays industrialisés accumulent les déficits et "se protègent" en recourant à d’anciennes recettes appliquées par les PED d'hier, recettes qu'ils ont souvent combattues lorsqu'elles leur étaient opposées : les nationalisations et le protectionnisme (ce qu’ils appellent, par décence, patriotisme économique) malgré les règles strictes de l’OMC. Les pays pauvres ou émergents ont suivi la même démarche pour protéger leur économie.

 

Par ailleurs, les pays occidentaux sont devenus moins riches et leur endettement a atteint des sommets insupportables. Aussi sont-ils devenus des pays à risque aussi bien au niveau des investissements qu’au niveau de l’endettement (possibilité de faillite). Le résultat ne s’est fait pas attendre : des dégradations en chaîne, par les agences de notation, de la note de plusieurs pays dont les États-Unis (note de la dette souveraine récemment mise sous surveillance)..

 

La dette grecque vient d’être également dégradée de B+ à CCC, s’approchant dangereusement de la note DDD, réservée aux émetteurs de dette qui sont insolvables. Le Portugal, l’Espagne, l’Irlande ou l’Italie pourraient suivre le même chemin. Les États-Unis risquent de voir les investisseurs se détourner de son marché, notamment des obligations, tant la dette est colossale et la confiance dans le dollar est entamée. Ainsi, l’ancien risque politique, que nous croyions disparu à jamais, revient-il en force et oblige les assureurs-crédit à sortir des cartons leurs anciennes analyses pour les appliquer aux risques politiques du 21ème siècle.

 

 

2. Les révolutions arabes et le retour d’un risque socio-politique

 

L’approche classique du risque est également réhabilitée par les révolutions ou les soulèvements populaires qui ont touché, en 2011, la plupart des pays arabes, et plus particulièrement la Tunisie et l’Egypte. Et si l’on excepte la Libye et la Syrie, qui sont, de surcroît, l’objet d’une déstabilisation extérieure, pour des raisons géopolitiques, les autres révolutions, notamment dans le Golfe, ont été étouffées à la naissance par les puissances concernées, de peur de voir leurs intérêts stratégiques remis en cause. Mais, là encore, pour combien de temps ?

 

Au demeurant, les révolutions arabes ont montré aux autres peuples qu’il est possible de faire de profonds changements sans recourir à la violence. Aussi, les possibilités de soulèvements populaires se sont-elles multipliés dans la plupart des pays où il existe un important déficit démocratique

 

Cette forme de risque politique (révolutions et soulèvements populaires) est redevenue un facteur prépondérant dans l’analyse du risque-pays par les assureurs. Les révolutions arabes mettent surtout en exergue l’importance des éléments sociaux (répartition des fruits de la croissance, lutte contre la corruption) tout autant que politiques (bonne gouvernance, équilibre des pouvoirs et existence de contre-pouvoirs) dans l’approche des risques politiques.

 

Comme le soulignait récemment Euler Hermes, « la répartition inégale des fruits de la croissance associée aux évolutions démographiques et techniques dans des pays tenus par des régimes politiques forts, augmentent encore les risques de mouvements sociaux dont les conséquences dépassent largement les économies locales » (Les nouveaux risques de la mondialisation - Pour une approche renouvelée du risque pays, avril 2011)

 

 

3. Risques résilients à la mondialisation

 

Si certains risques classiques reviennent en force, les risques liés à la mondialisation n'ont pas disparu pour autant. En effet, la forte interdépendance des économies rend les risques plus systémiques, que se soit aux niveaux climatique, financier, économique ou social. L’OCDE vient justement de souligner, dans un rapport de juin 2011, que l’économie mondiale devrait faire face à des chocs majeurs plus fréquents à l'avenir avec des conséquences plus graves sur l’économie et la société. « Les retombées économiques d’événements comme la crise financière ou une pandémie potentielle vont s’amplifier en raison de l’imbrication croissante de l’économie mondiale et de la rapidité avec laquelle les personnes, les biens et les données se déplacent ».

 

Les catastrophes naturelles ne sont plus considérées comme un risque national ou local comme c'était le cas auparavant, mais comme un risque dont les conséquences sont mondiales. Les exemples de cette année 2011 en sont la preuve. En effet, le tremblement de terre du Japon, suivi d’un tsunami et d’une catastrophe nucléaire, tout comme les inondations en Australie ont eu un impact généralisé sur l’économie mondiale, avec une interruption de nombreuses industries et des infrastructures de base nécessaires. Ces perturbations ont endommagé directement la chaîne d’approvisionnement à travers tous les continents. Cela a conduit à l’arrêt ou au ralentissement de nombreuses industries dans le monde.

 

Ces catastrophes survenues dans un monde globalisé conduisent à l’aggravation du risque sous toutes ses formes et n’épargnent ni pays riches ni pays pauvres, comme le confirme le rapport de la Lloyd’s « as supply chains become more complex, additional layers of risk are added. while small disruptions in one location can quickly cascade to production failure in another part of the chain » (http://www.lloyds.com/News-and-Insight/News-and-Features/Business-Risk/Business-2011/Covering-supply-chain-vulnerability)

 

En matière financière, les équilibres sont précaires. La crise des subprimes aux États-Unis en 2008 a généré une crise financière et économique mondiale dont le monde industrialisé sort encore difficilement aujourd’hui. Pour les seuls États-Unis, les pertes sont évaluées à 800 milliards de dollars et dépassent les milliers de milliards dans le monde. Par ailleurs, le poids des dettes souveraines génère des besoins croissants de financements extérieurs et, par conséquent, un risque d’effet domino compte tenu de l’imbrication des flux bancaires. Le risque systémique financier est de nouveau de retour.

 

Dans cette mondialisation, les spécialistes du risque politique s’accordent à dire que le risque évolue vite et se révèle sans frontières. La conclusion d’Euler Hermès nous paraît assez pertinente pour la reproduire ici : « Le risque pays évolue. Il est à la fois plus complexe, plus volatil et plus global, mais sans perdre de vigueur. Complexe : les pays émergents et les pays développés sont à surveiller. Volatil : les éléments et facteurs du risque pays sont sujets à une plus grande volatilité. Global : l’interdépendance des économies créé un risque de propagation d’un pays à l’autre à l’instar de la hausse des prix des matières premières. Vigueur : des risques naturels, sanitaires ou géopolitiques de grande ampleur sont toujours possibles et le nombre de pays en situation de risque reste élevé » (source : Euler Hermès, Communiqué de presse, 28 avril 2011).

 

***

La nature du risque politique au 21ème est un condensé de risques classiques et d’un "risque mondialisé" rendant plus difficile sa maîtrise, plus longue son analyse, plus aléatoire le résultat et plus élevé son coût. L’existence de zones de forte tension au Proche-Orient et de conflits latents dans les pays où existent d'importantes minorités - ou encore entre des pays historiquement ennemis - ne peut qu’aggraver, à moyen terme, un risque politique classique déjà très aléatoire.

 

Les analystes du risque politique et les assureurs-crédit ont fort à faire en ce début de siècle "mal engagé" et "mal entamé", avec des tensions liées à des logiques prédatrices (matières premières) ou des guerres à connotation parfois encore coloniale (Irak, Afghanistan), des actions terroristes mondiales et encore des catastrophes naturelles, voire possiblement nucléaires.

 

Hacène Benmansour