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Rubrique Appréciation des risques pays

 

 

Le risque politique dans le nouveau monde arabe

 

 

Les révolutions arabes ont bouleversé de fond en comble les frontières du risque politique. Les pays autrefois traités avec égard par les agences de notation et les assureurs-crédit, se trouvent aujourd’hui dans une position inconfortable, pour ne pas dire très difficile. Il est vrai que l’objectivité de la plupart de ces agences n’était pas toujours au rendez-vous ; les amitiés politiques et diplomatiques ont eu raison de la réalité et, ce, malheureusement, au détriment des investisseurs, notamment ceux du long terme, qui croyaient en ces pays.

 

Ces révolutions ont mis à nu les lacunes des analyses dites "scientifiques" du risque politique de certains assureurs et ont confirmé les pressions exercées par leurs gouvernements. Elles ont, ensuite, bouleversé la carte des risques politiques du monde arabe pour en créer une nouvelle. Les anciens îlots de stabilité ne le sont plus, d’autres sont devenus des poudrières qui peuvent exploser à tout moment ; d’autres, enfin, semblent devenir plus stables qu'ils ne l'ont été récemment, comme c’est le cas de l’Algérie qui avait connu une guerre civile des plus sanglantes dans les années 1990.

 

En effet, les assureurs-crédit ne sont plus sûrs de rien. La Tunisie et l’Egypte, qui furent des exemples de stabilité et d’ouverture se trouvent, du jour au lendemain, des pays déstabilisés, déconseillés par la plupart des agences de notation et des agences de tourisme. Pire encore, l’Egypte est devenue un facteur de changement pour le Proche-Orient notamment pour Israël considéré, jusqu’à aujourd’hui, comme un îlot de paix "occidental" dans cette région. Les assureurs maintiendront-ils le statut privilégié qu'ils attribuent à cet Etat, de facto en guerre depuis plus de 60 ans, et qui n’a plus d’amis dans le voisinage et un peu moins ailleurs ?

 

Le Maroc, cet autre pays préféré des assureurs-crédit occidentaux (quoique dans une moindre mesure) pourra-t-il résister aux aspirations de ses populations pauvres, à une dette en progression, à la faiblesse de sa croissance économique et à une guerre au Sahara occidental dont le fardeau financier et diplomatique devient insupportable ? Rien n’est moins sûr. Les derniers attentats de Marrakech sont-ils le prélude à une algérianisation de la crise politique ? Seront-ils instrumentalisés par le pouvoir pour faire avorter les concessions en matière de démocratisation (alors que la demande est de plus en plus pressante) comme le pensent certains analystes ? Dans les deux cas, cela n’augure rien de bon pour l’avenir du Maroc.

 

Les pays du Golfe, autrefois choyés – les pétrodollars y sont pour beaucoup – ne sont plus ce qu’ils étaient. La révolution à Bahreïn sera-t-elle l’étincelle qui pourrait faire exploser la poudrière pétrolière et dictatoriale que représentent les monarchies de la région ? Cette révolution n’est pas éteinte, comme voudraient nous le faire croire les médias, et surtout Al Jazeera, qui ont des raisons spécifiques, mais pas forcément objectives, de jouer les étouffoirs. Ne pas entendre cette révolution ne signifie pas qu’elle ne bouillonne pas. Comment peut-on croire que plus que 80 % de la population chiite de Bahreïn a pu se résigner, même devant les chars réunis des monarchies locales ? Et peut-on croire également que l’Iran chiite restera les bras croisés devant cet affront ? Les Occidentaux ont probablement espéré que cette dernière tomberait dans ce guêpier, qu'elle a, in fine, su éviter ; mais tôt ou tard son intervention semble inéluctable.

 

Du Yémen pourrait parvenir une autre étincelle ; les facteurs de déclenchement sont nombreux. Outre le voisinage immédiat, les rancœurs yéménites contre les monarchies du Golfe sont nombreuses. D’abord, la richesse ostentatoire de ces pays est refusée au Yémen dont la population représente plus de 50 % des habitants de la péninsule et ou la majorité vit au-dessous du seuil de pauvreté. Ensuite, et c’est là le comble du mépris des pétro-monarchies vis-à-vis d’un pays voisin arabe, musulman et sunnite comme eux, celle-ci refusent de l’intégrer dans le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), au moment où ils invitent le Maroc, à l’autre bout du monde arabe, à l’intégrer, ainsi que la Jordanie (à noter que ces deux pays sont tous deux, aussi, des monarchies).

 

Enfin, les monarchies du Golfe qui ont soutenu leur voisin bahreïni, en utilisant tous les moyens à leur disposition, y compris la force, non seulement ne soutiennent pas le président Saleh, mais le poussent à quitter le pouvoir, ce qui, dans la tradition historique arabe, est un mépris sans commune mesure. Aussi le Yémen, avec ou sans Saleh, sera un voisin déstabilisant ; et pour peu que l’Iran donne un coup de pouce, l’amplification de la déstabilisation sera inéluctable.

 

L’Algérie, pays considéré avec méfiance par les assureurs-crédit et leurs mentors politiques, semble résister mieux que les autres, pour l'instant. L’expérience algérienne de la décennie noire est pour beaucoup dans cette relative stabilité politique. De fait, nombreux sont ceux qui refusent une nouvelle aventure, semblable à celle des années 1990. Les dernières mesures prises pour satisfaire les demandes sociales et une certaine démocratisation semblent porter leurs fruits en renforçant le rôle de l’Etat. Le potentiel économique, financier et géographique de l’Algérie le permet. Mais la question de la succession du président Bouteflika n'est pas réglée et l’arrivée au pouvoir de l’opposition en Libye, soutenue par les Occidentaux, ne peut que rendre la stabilité de l’Algérie plus fragile.

 

Cette nouvelle carte politique dans le monde arabe devrait bouleverser les analyses du risque des assureurs-crédit à deux niveaux : d’une part, au plan géographique, puisque l’aggravation des risques s’est déplacée d’une région à une autre et d’un pays à un autre, formant et déformant les anciens îlots comme nous venons de le voir ; d’autre part, au plan structurel : la nature du risque a changé pour se réincarner dans son ancienne forme d’avant les années 1970, lorsqu’il y n’avait pas de mondialisation. En d’autres termes, on se basera dorénavant plus sur l’Etat lui-même, ou l’Etat-Nation, sa nature, ses forces et ses faiblesses politiques, économiques et sociales pour analyser le risque et calculer son niveau ; nous y reviendrons probablement dans un prochain article.

 

Hacène Benmansour