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mai 2014 

 

 

AFRIQUE DE L'OUEST

  

Sauver le lion, une opportunité de mécénat

 

 

Une triste mais réelle opportunité de mécénat se présente pour les entreprises désireuses d’associer leur nom à une œuvre de protection de la nature. Elle est procurée par le danger d’extinction qui pèse sur le lion d’Afrique de l’Ouest. Un drame pour la biodiversité, selon Cédric Vermeulen, professeur enseignant de la « gestion rationnelle de la grande faune terrestre » aux futurs responsables des parcs en Afrique, à l’Université de Liège et à l’Ecole régionale d’aménagement et de gestion intégrés des forêts et territoires tropicaux de Kinshasa.

 

En effet, le lion d’Afrique de l’Ouest est une sous-espèce distincte de son cousin d’Afrique de l’Est, reconnaissable à sa crinière plus petite et réputée rugir moins fort. Selon l’ONG américaine Panthera, il ne resterait plus que 250 individus dans la région. La plupart se trouve dans le dernier grand bloc de savanes où vivent les derniers éléphants, lycaons et guépards de la région : le complexe des parcs nationaux W-Arly-Pendjari et les zones de chasse contigües, qui chevauchent les frontières du Bénin, du Burkina Faso et du Niger.

 

Selon Cédric Vermeulen, la première cause de la disparition du lion est l’explosion démographique. Dans les années 1970, on entendait les lions rugir aux portes de Ouagadougou, la capitale du Burkina. Maintenant, on ne les trouve plus que dans quelques aires protégées. D’autres grands acteurs de son extermination sont les pasteurs, qui empoisonnent les carcasses de bœufs pour tuer les félins prédateurs. Voici 40 ans le ministère de l’Agriculture du Burkina fournissait même la strychnine à cet effet. Cette pratique est aujourd’hui abandonnée mais le mal a été fait.

 

Le braconnage qui décime les populations de proies naturelles du lion, la pratique du brûlis dans l’agriculture qui favorise la dégradation de l’habitat des fauves et l’empoisonnement indirect provoqué par les pesticides utilisés pour la culture du coton sont d’autres tueurs. Accessoirement, les propriétés magiques qu’on attribue aux ses dents ou à ses griffes, sont une autre cause de la chasse aux lions. Résultat : on est au bord d’une catastrophe écologique avec la disparition annoncée du régulateur des espèces de grands herbivores de savane (antilopes, buffles) qu’est le lion.

 

Face au danger, Panthera et d’autres ONG plaident pour que l’animal soit inscrit à l’annexe 1 de la Convention internationale sur le commerce international des espèces sauvages menacées (CITES) afin d’interdire le commerce des trophées. Objectif : tarir l’activité de la chasse commerciale. Pour certaines espèces, c’est une bonne idée, commente Vermeulen qui a préconisé l’interdiction du commerce de l’ivoire qui fait l’objet d’un trafic mafieux. Mais le professeur comme les responsables de la faune de trois pays doutent que la mesure soit pertinente dans le cas du lion car elle impliquerait la mort du système du safari aux lions. Or, souligne Vermeulen, les plus grands effectifs de lion se trouvent dans les zones de chasse gérées par des fonds privés qui protègent ces félins pour pouvoir continuer leur activité commerciale.

 

Si le commerce de ces trophées est interdit, le plus probable est que les zones de chasse vont se replier sur leur deuxième produit-phare : le buffle dont le lion est le prédateur. Mais si le lion devient persona non grata dans ces zones de chasse, on n’aura plus intérêt à le protéger, avertit Vermeulen et il continuera à être massacré, tenant un raisonnement analogue aux des spécialistes de la conservation de l’Université du Zimbabwe qui constatent qu’en Afrique du Sud, la chasse aux trophées bien contrôlée a sauvé les zèbres de montagne du Cap et des populations de rhinocéros blancs.  

 

Encore faut-il que les quotas d’abattage soient attribués avec discernement comme au Bénin et que soit renforcée la capacité de surveillance des aires protégées. Contrairement à l’abattage des éléphants pour leur ivoire, le safari aux lions ne concerne qu’un nombre déterminé de lions attribué par l’administration des parcs, sur base d’inventaires. Mais il faut aussi que les bénéfices de la filière de la chasse safari soient mieux partagés avec les populations locales, dont les pasteurs, qu’il faut dédommager en cas de dégâts et à qui il faut trouver des parcours et des passages pour éviter qu’ils n’aient à entrer dans les aires protégées, prône Cédric Vermeulen.

 

Une autre dimension du problème est que la disparition du lion sera destructrice d’emplois car au Burkina comme au Bénin, le lion est au sommet de la chaîne économique qu’est le safari de grande chasse. Celle-ci part de l’aéroport, passe par l’hôtel que le chasseur va occuper, le tour opérateur qui va le prendre en charge, les sociétés de location de voiture et de restauration ainsi que, sur le terrain, les pisteurs, les guides et les gardes des zones de chasse. Cela représente entre quelques centaines et quelques milliers d’emplois directs et indirects, rien qu’au Burkina-Faso.

 

François Misser