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octobre 2012 

 

Libre opinion

 

FRANCE-AFRIQUE

 

Le lobby français qui pousse Hollande à Kinshasa

 

 

Le Congo accueille le sommet de la francophonie. Un ballon d’oxygène pour Kabila. Mais la participation du président français suscite la controverse. Loin de stabiliser le pays, elle exacerbe les tensions. Cependant le lobby qui pousse Hollande à honorer l'invitation de Kinshasa est particulièrement puissant.

 

Ceux qui s’attendaient que l’élection de François Hollande entraîne la dissolution de la « Françafrique », ce système de réseaux politico-affairistes tissés entre les dirigeants français et africains, seront déçus. Après avoir appelé les autorités congolaises, en juillet, "à démontrer leur réelle volonté de promouvoir la démocratie et l’État de droit", le président français a finalement annoncé le 27 août, qu’il assisterait à Kinshasa, au 14ème sommet de la Francophonie du 12 au 14 octobre. Ce faisant, il a ignoré les appels de la société civile en France et au Congo ainsi que de l’opposition congolaise, à délocaliser le sommet pour ne pas cautionner un pouvoir issu de la fraude électorale de novembre 2011. Pour le président Joseph Kabila, fragilisé par cette fraude et par la débandade de l’armée congolaise à l’est du pays, la participation de Hollande au sommet, vient cautionner son pouvoir.

 

Parmi les opposants déclarés, figure le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya qui s’est prononcé contre la visite de Hollande car elle légitimerait Kabila. De leur côté, les ONG de défense des droits de l’homme reprochent au président français de donner un mauvais signal en venant dans un pays où des policiers ont assassiné en juin 2010 le plus connu des défenseurs des droits de l’homme, Floribert Chebeya. De surcroît, plus de trois mois après son enlèvement par les services de sécurité, on est toujours sans nouvelles du député d’opposition Eugène Diomi, dont on se demande s’il a subi le même sort que Chebeya. Et un autre parlementaire,  Dieudonné Bakungu Mithondeke est incarcéré à la sinistre prison de Makala, sans que son immunité parlementaire n’ait été levée.  

 

Pourtant, l’envoyée spéciale du président français, la ministre de la Francophonie, Yamina Benguigui avait obtenu lors de sa visite à Kinshasa, cet été, la promesse par Joseph Kabila de mesures en faveur des droits de l’homme et d’une réforme de la très controversée Commission nationale indépendante électorale (CENI).

 

Mais le sommet s’ouvre vendredi sans aucun progrès dans ces domaines. Au contraire, histoire d’intimider les contestataires, le pouvoir a fait arrêter le 7 septembre à la sortie d’une messe matinale dans le quartier de Mikondo à Kinshasa, trois militants de l’UDPS,  Omer Tshituka, Clément Kalenga et Arthur Tshibangu, embastillés depuis dans le cachot « maison blanche » de la Force aérienne, à l’aéroport de N’Djili.

 

D’autres arguments ont convaincu cependant François Hollande d’assister au sommet. Selon la ministre l’absence du président français aurait été perçue comme "un affront" par les  "amis africains", notamment les présidents Ali Bongo du Gabon et Paul Biya du Cameroun, deux pivots de la "Françafrique" dont l’élection a été également entachée de fraude.

 

Un autre élément est entré en ligne de compte, comme le chantage exercé par Kinshasa de quitter l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), dont le siège est à Paris. Il y aurait  aussi eu le lobbying de trois multinationales françaises, Areva qui a signé un contrat d’exclusivité pour la prospection d’uranium, Orange qui vient de racheter la licence de Congo-Chine Telecom et Total, détentrice d’un bloc pétrolier dans le parc des Virunga.

 

Total a absolument besoin du soutien de Kabila, face aux pressions de l’UNESCO qui a demandé en juin à la compagnie française de s’engager à ne jamais explorer ce site du patrimoine mondial de l’humanité. Le sujet est très épineux : la Belgique et le Royaume Uni ont demandé en effet à Kinshasa de respecter ses engagements internationaux de protéger le parc.

 

Le lobbying de Total s’est exercé lors de la 20ème conférence des ambassadeurs des 27 et 28 août consacrée à l’économie, au cours de laquelle François Hollande a annoncé qu’il irait à Kinshasa. Y assistaient Christophe de Margerie, le PDG du Groupe, et Jérôme Ferrier, son directeur de la Sûreté. L’argument avancé a été le besoin de préserver les intérêts stratégiques de la société, confie  à Risques internationaux Norbert Tricaud, avocat de l’ONG congolaise Convergence pour l’émergence du Congo qui a déposé plainte le 27 août devant la justice française en référé (procédure d’urgence) contre l’OIF et son secrétaire général, Abdou Diouf.

 

Le motif invoqué était le non-respect de la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000 préconise le refus de la tenue de manifestations de la Francophonie dans un pays où les principes démocratiques sont violés. L’objectif des plaignants était une décision de justice en faveur d’une relocalisation du sommet, sur base d’un précédent : après le coup d’État de 2009, à Madagascar, le sommet avait été relocalisé à Montreux (Suisse). Mais des pressions auraient été exercées par le substitut du procureur de la République, sur le tribunal de grande instance de Paris (qui finalement a débouté les plaignants), écrit maître Tricaud dans un fax à la ministre de la justice, Christiane Taubira.

 

En tout cas, le sommet va s’ouvrir dans une atmosphère lourde. Le principal parti d’opposition l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), dont le leader, Étienne Tshisekedi, est invité à rencontrer François Hollande à l’ambassade de France  a déjà annoncé des manifestations. L’UDPS qui dans un communiqué dit ne pas pouvoir accepter de voir les Chefs d’Etat et de gouvernement des pays de la Francophonie, venir offrir la reconnaissance internationale à Kabila, a lancé en effet un appel à la mobilisation générale tout au long de la semaine du Sommet de la Francophonie, avec pour slogan « ngonga ebeti ! » (maintenant ou jamais). Des journées ville-morte sont programmées avant l’ouverture du sommet ce 12 octobre et des manifestations pendant sa tenue devant le palais du Peuple (parlement).  La révélation par la presse locale que Kabila va mettre à disposition des invités du sommet, 5 000 Jaguar et Lexus ne va sans doute pas apaiser la mauvaise humeur des Kinois, qui redoutent un chaos logistique, avec des embouteillages à n’en plus finir.

 

Mais plusieurs habitants de Kinshasa interrogés par RI, disent douter que l’UDPS puisse parvenir à jouer les trouble-fêtes, en raison du déploiement militaire impressionnant qui a commencé depuis le 3 octobre. L’objectif semble être d’empêcher les supporters d’Étienne Tshisekedi de l’accompagner le samedi 13 octobre prochain à son rendez-vous programmé avec François Hollande à l’ambassade de France. Il serait surprenant que Kabila autorise une telle démonstration de force de l’opposition. D’autre part, il est douteux que la sécurité de l’Élysée donne son accord à un déplacement de François Hollande dans le quartier de Limete, où se trouve la résidence de « Tshitshi ». Seule option qui permettrait au Président français de marquer une distance avec Kabila : persuader Tshisekedi de se rendre sans escorte ni fanfare à l’ambassade de France. Mais cela le mettrait en position difficile face à ses supporters, galvanisés à la perspective de cette marche…

 

François Misser