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RELATIONS EURO-MEDITERRANEENNES

L'AUTISME DE L'EUROPE

 

 

Après avoir observé, dans les révolutions tunisienne et égyptienne, une prudence qui confinait presque à l'approbation du statu quo et avoir raté l'occasion de rappeler la pertinence et l'universalité des valeurs liées aux droits de l'homme et à la démocratie, les pays européens se proposent d'apporter leur aide à la transition démocratique dans les pays sud-méditerranéens ! La Banque européenne d'investissement (BEI) s'est dit, quant à elle, disposée à accroître ses prêts aux pays sud-méditerranéens, à hauteur de € 6 milliards sur la période 2011-2013. Des fonds supplémentaires (€ 1 milliard) ont été alloués à la Tunisie. Pourquoi cette générosité, si ce n'est par peur ? L'Europe s'est bien gardée de mettre en place, ces dernières années, une Banque euro-méditerranéenne (BEM) voire un fond de garantie des risques aux exportations et aux investissements en Méditerranée, illustrant le refus européen de conférer à cette région une importance aussi stratégique que l'Europe de l'Est.

 

La construction de l'espace euro-méditerranéen, qui a tant manqué de volontarisme politique depuis le lancement du Processus de Barcelone jusqu'à la création avortée de l'Union pour la Méditerranée (UPM), aurait, enfin, trouvé un ressort avec les révolutions arabes. On n'ose à peine y croire. On serait même tenté de rassurer la Pologne qui espère que la réforme de la PEV (politique européenne de voisinage) ne fera pas basculer le soutien de l'UE en faveur des pays du Sud.

 

On reste également sceptique tant les outils de cette refondation tels qu'"exporter la démocratie" ont fait la preuve de leur inefficacité dans d'autres régions du monde et tant les bases proposées aujourd'hui reflètent les mêmes préoccupations des Européens depuis des années : juguler les flux migratoires, sécuriser l'accès aux matières premières stratégiques des producteurs sud-méditerranéens (Algérie, Libye plus particulièrement), enrayer la montée des forces islamistes, libéraliser les marchés sud-méditerranéens de biens industriels et de services pour les entreprises européennes et, plus récemment, dépolluer la Méditerranée, réduire la dépendance énergétique de l'UE aux hydrocarbures en captant les énergies renouvelables dans les pays sud-méditerranéens.

 

La stratégie proposée par la Commission en faveur d'un partenariat pour la démocratie et le partage des richesses avec la rive Sud de la Méditerranée, dévoilée le 8 mars dernier, ne cache pas d'autres préoccupations que celles-ci-dessus. L'Europe change juste de méthode : exporter aujourd'hui la démocratie européenne, seule garante actuelle des intérêts européens en Méditerranée quand, hier, il s'agissait de maintenir les dictateurs au pouvoir. N'aurions-nous entendu du printemps des peuples arabes qu'une demande d'aide à la démocratisation ? Or, c'est hier que le peuple arabe attendait l'Europe sur le terrain de la démocratie ! 

 

De nombreux hommes politiques parlent de "repenser" les relations entre les deux rives de la Méditerranée, de refonder l'UPM, etc. Miguel Angel Moratinos, ex-Ministre espagnol des affaires étrangères, soulignait récemment que le bilan de l'UPM est celui de notre échec européen. Mais c'est le bilan de toute la politique méditerranéenne qui est un échec collectif. Philippe de Fontaine-Vive, Vice-Président de la BEI soulignait aussi il y a peu que "ces révolutions impliquent une écoute renforcée".

 

Le constat s'applique à 20 ans de relations euro-méditerranéennes où l'UE n'a pas voulu entendre les attentes des pays sud-méditerranéens, n'a pas voulu construire, avec ces derniers, la zone de co-prospérité commune, de co-développement tant espérée. L'UPM a reproduit les mêmes erreurs qui expliquent pourquoi sa "courte histoire" ressemble à la chronique d'un échec annoncé (Cf. Friedland Papers, juin 2008, http://www.etudes.ccip.fr/publication/20-union-pour-la-mediterranee-chronique-d-un-echec-annonce). Surtout, les projets européens n'arrivent pas à dépasser les tensions politiques entre les pays sud-méditerranéens et, plus particulièrement, le refus de ces derniers de voir Israël s'asseoir à la table des négociations.

 

Il n'y a de projet européen qui vaille en Méditerranée que s'il crée un véritable levier, comme l'a été la perspective d'adhésion à l'UE pour les PECO. De ce point de vue, la proposition de "statut avancé" avec l'UE est une réponse pour la Tunisie mais il n'est pas certain que les pays du Maghreb et du Machrek veuillent de ce statut que certains d'entre eux ont tant attendu. Il n'y a de projet viable que celui qui propose une approche nouvelle en faisant renoncer l'Europe à ses seuls intérêts, qui replace les attentes des populations au cœur des actions, qui dynamise le tissu entrepreneurial – TPE et PME notamment – en Méditerranée, qui reconnaisse la Palestine en tant qu’État réellement indépendant et qui permette, enfin, un véritable "transfert de valeur ajoutée, vecteur capital pour une intégration économique régionale" (Ipemed, Convergence en Méditerranée, 2011).

 

En somme, il n'y a de projet euro-méditerranéen que celui qui donne un destin commun aux parties prenantes. Les Révolutions arabes sont l'expression d'une volonté populaire qu'il va falloir prendre en compte, d'une fierté et d'une dignité retrouvées qu'il va falloir respecter.

 

En proposant, dans sa nouvelle stratégie méditerranéenne, d'alléger les restrictions en matière de visa, d'apporter un soutien accru à la société civile et une coopération économique plus étroite afin d'encourager les réformes démocratiques dans les pays de la rive Sud de la Méditerranée, l'Europe risque, une nouvelle fois encore, de passer à côté des défis de cette région, de ne pas lui apporter les réponses appropriées. Elle risque là encore de perdre une des dernières occasions qui lui est donnée d'exercer une part de leadership que la Chine n'aura que plus de facilité à endosser dans une région avec laquelle elle a bien des points communs.

 

 

Corinne Vadcar