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janvier 2014 

 

 

PANAMA

  

La nouvelle bataille du canal (2)

 

 

En définitive, les travaux entrepris par le consortium Grupo Unido para el Canal (GUPC) comprenant la firme espagnole Sacyr, le géant italien Salini Impregilo, le spécialiste belge du dragage Jan De Nul et la Panaméenne Constructora Urbana, ne vont pas s’interrompre. Dimanche 19 janvier, le GUPC a en effet annoncé qu’il ne les suspendait pas mais se réservait le droit de le faire « à quelque moment que ce soit » au cours des négociations qui n’ont pas abouti.

 

Il n’a donc pas exécuté son ultimatum d’une telle cessation des travaux à la date du 21 janvier, si ne lui était pas versé une somme de 1,6 milliard de dollars, correspondant au surcoût entraîné par ce marché, pour lequel il avait soumissionné en proposant de le réaliser pour 3,2 mds de dollars. Le GUPC a servi un nouvel argument pour justifier son exigence : l’estimation initiale qu’il avait faite et l’avait amenée à faire son offre en sous-estimant le coût réel du chantier, aurait été faussée parce que l’Autorité du Canal de Panama (APC) lui aurait fourni une étude géologique erronée !

 

Le gouvernement panaméen a fait valoir qu’un tel arrêt irait « à l’encontre des clauses du contrat »  et souligne, tout en le déplorant que le GUPC a en fait déjà réduit « de 30% à 40% » ses activités sur le chantier depuis la fin décembre. Selon le ministère du Travail, le personnel sur le chantier a diminué de moitié : 1600 travailleurs ont été congédiés et 1000 sont partis volontairement, sur un effectif de 5000.

 

De son côté, l’Autorité du Canal de Panama (APC) se prépare au scénario du pire. Elle dit avoir pris contact avec d’autres sociétés de BTP pour poursuivre le chantier pour le cas où le GUPC mettrait sa menace à exécution. Mais on peut alors imaginer que les nouvelles entreprises sélectionnées seront traduites en justice séance tenante. Le Commissaire européen à l’Industrie, Antonio Tajani a, pour sa part, indiqué qu’il travaillerait à une médiation dans le conflit et qu’il comptait évoquer le sujet avec la Banque européenne d’investissement (BEI). Il se dit en effet spécialiste des questions liées au surcoût des chantiers.

 

Des insiders du monde de la construction font remarquer à Risques Internationaux que le groupe Salini Impregilo qui avait remporté en 2010 le marché de la construction du Grand barrage de la Renaissance (GERD) en Éthiopie, est un spécialiste des litiges. Il est actuellement en ligne de mire de la justice italienne. L’administrateur délégué du groupe Pietro Salini, fait face, en  qualité d’administrateur délégué d’Impregilo, à une enquête du Procureur de Milan pour conflits d’intérêts concernant la construction d’une autoroute en Roumanie. Impregilo a aussi été condamnée en 2005 par la Lesotho High Court à une amende de 2 millions de dollars après avoir reconnu avoir versé un pot de vin de 136 000 $ au PDG du Lesotho Highlands Water Project (LHWP), Masupha Sole, pour obtenir des contrats.

 

Les mauvaises langues rappellent aussi que le père de l’actuel administrateur délégué, Simon Pietro Salini, surnommé « Simon l’Africain » est très bien introduit dans les milieux politiques de la péninsule. Plusieurs sites italiens signalent son appartenance à la loge maçonnique P2, mentionnant son numéro d’adhérent (531). Il fut un proche de l’homme politique italien le plus influent de son époque, l’ancien président du conseil, Giulio Andreotti,  qui eut des relations de longue date avec des gens ayant des intérêts communs avec le banquier de la Banca Privata Italiana et autre membre de la P2, Michele Sindona.

 

Bref, la bataille du Canal met en présence des durs à cuire…

 

 

Article initial

 

A la date du 21 janvier prochain, on devrait savoir si le consortium Grupo Unidos por el Canal (GUPC) constitué par la firme espagnole de génie civile Sacyr (48%), le groupe de BTP italien Salini Impregilo (48%), la société belge Jan De Nul, l’une des championne mondiale du dragage (1%), et la firme panaméenne 1%, maintiendra, ou non, son ultimatum.

 

GUPC a en effet menacé de suspendre le chantier de l’élargissement du canal si l’Autorité du Canal de Panama (ACP) ne lui versait pas, avant cette date, le montant d’un surcoût de 1,6 milliard de dollars, correspondant à la moitié du coût de l’ouvrage (3,2 mds $). Lors de l’attribution du marché, il y a quatre ans, GUPC l’avait remporté en acceptant d’élargir le canal pour ce montant alors que, dans un premier temps, comme ses concurrents, elle avait déposé une offre qui dépassait de plus de 35 % le budget prévu par l’État panaméen (5,25 mds).

 

Après coup, il semble que GUPC se soit rendu compte que la somme agréée ne suffirait pas à couvrir le coût de la totalité des travaux. Déjà, ces différends ont provoqué, au début du chantier, un retard de quatre mois, si bien que celui-ci ne pourra pas être achevé à la date prévue (août 2014), qui aurait coïncidé avec le centenaire de la construction du canal existant, long de 77 km.

 

L’autre enjeu est considérable. Moyennant des recettes annuelles de l’ordre de 800 millions de $ (chiffre 2012), le canal permet aux navires américains de raccourcir, à 9 500 km seulement, la distance entre New York et San Francisco, une distance qui atteindrait 22 500 km s’ils passaient par la Terre de Feu. Par les temps qui courent, cela vaut son pesant de diesel. Avec l’élargissement, les recettes sont appelées à augmenter, dans la mesure où s’ajoutera, au trafic actuel (celui des vraquiers de 80 000 tonnes et des porte-conteneurs de 5 000 unités, équivalents vingt pieds), celui des vraquiers de 170 000 tonnes et des porte-conteneurs de 12 000 unités.

 

Les deux parties estiment avoir raison. GUPC évoque des surcoûts imprévus, dus à la nécessité d’employer un ciment de meilleure qualité pour honorer les termes du contrat qui exige que l’ouvrage soit garanti pour cent ans. Mais l’ACP estime que le consortium veut la contraindre à négocier hors des termes du contrat en question.

 

La ministre espagnole de l’Équipement, Ana Pastor, s’est rendue le 5 janvier à Panama pour discuter avec le président Ricardo Martinelli, l’ACP et le GUPC, afin de réconcilier les points de vue. Mais les discussions ont tourné court et Panama a menacé de lancer un nouvel appel d’offres pour faire terminer les travaux par un autre consortium, tandis que le GUPC veut porter l’affaire devant une cour d’arbitrage international, le Dispute Adjudication Board (DAB).

 

Mais il y a des couacs au sein du consortium. Et le leader du projet commence à se montrer plus conciliant. Le 11 janvier, le président de Sacyr, Manuel Manrique, a déclaré à l’agence espagnole de presse EFE que le consortium achèverait bien le projet et a demandé à toutes les parties de faire confiance à la négociation.

 

Selon lui, les "conversations" avec l’ACP se poursuivent de façon ininterrompue et "avancent"». Il a, par ailleurs, glissé une peau de banane sous les pieds de son associé Salini-Impregilo, en déclarant que son exigence d’un nouveau déboursement, de 500 millions à un milliard de dollars, de la part de l’ACP, était "ancienne" et déphasée…

 

Cette demande avait été rejetée par l’administrateur de l’ACP, Jorge Quijano, qui l’avait qualifiée d’impossible car elle ne faisait pas partie du contrat. En revanche, l’ACP s’est dite disposée à faire une avance de 100 millions de dollars pourvu que le GUPC apporte un montant équivalent, pour éviter la paralysie des travaux et garantisse la poursuite du chantier durant les prochains deux à quatre mois. À ce jour, l’ACP a déjà versé au consortium 2,83 milliards de dollars, outre 180 millions de coûts additionnels, précise EFE.