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janvier 2014 

 

 

MAROC

 

 Veut-il vraiment de Ceuta et Melilla ?

 

 

La réalité est assez souvent éloignée des discours nationalistes. Début janvier, le Daily Telegraph a révélé, sur base de document déclassifiés du Foreign Office, que le roi d’Espagne, Juan Carlos, avait confié aux Britanniques, au début des années 80, que Madrid "ne voulait pas vraiment récupérer Gibraltar" parce que cela déclencherait des revendications du Maroc sur les possessions espagnoles d’Afrique du Nord.

 

Selon le journal conservateur, le roi d’Espagne aurait fait ces déclarations lors d’un entretien privé avec l’ambassadeur britannique à Madrid, Sir Richard Parsons. Le roi d’Espagne avait admis que « ce n’était pas dans l’intérêt de l’Espagne de récupérer Gibraltar dans un proche avenir ». Si cela arrivait, « le roi Hassan réactiverait immédiatement la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla », aurait déclaré le monarque espagnol en juillet 1983.

 

Une trentaine d’années plus tard, même si l’on a senti récemment des tensions entre le gouvernement de Mariano Rajoy et celui de David Cameron autour de la question du rocher, il n’en demeure pas moins que Madrid n’a aucunement l’intention de sacrifier Ceuta et Melilla pour Gibraltar. Et l’enjeu dépasse de loin les relations bilatérales entre Madrid et Londres ou entre Madrid et Rabat.  

 

Un chercheur hongrois, Erzsébet Nagy Rózsa et un chercheur marocain Abdessamad Belhaj, auteurs d’une étude sur les risques liés aux "présides" de Ceuta et Melilla, menée sous les auspices de l’Hungarian Institute of International Affairs (HIIA), montrent que Madrid consacre des efforts importants pour ménager Rabat, en multipliant les partenariats avec, pour objectif, d’obtenir, sinon l’abandon, du moins une sourdine à la revendication marocaine sur les deux enclaves.

 

Par ailleurs, le Maroc, malgré des incidents de parcours, se garde de confrontation majeure avec l’Espagne, car il ne souhaite pas compromettre ses chances de conserver, sinon la souveraineté, du moins son contrôle sur les richesses considérables du Sahara Occidental (phosphates, ressources halieutiques et hydrocarbures), qui représentent un enjeu économique autrement considérable. De plus, Rabat qui se veut, de tout le monde arabe, l’allié le plus solide des États-Unis, n’a pas vraiment l’envie d’assumer toutes les conséquences d’un conflit qui l’opposerait à un pays membre de l’OTAN.

 

Pour l’Espagne, il est important de contrôler les deux villes, ne fût-ce qu’en raison de la présence d’un noyau djihadiste. Non seulement, selon les services de sécurité espagnols, un attentat aurait été planifié par des Marocains contre le ferry Ceuta-Algésiras en mars 2005, mais, de surcroît, la majorité des individus impliqués dans les attentats terroristes du 11 mars 2004 seraient originaires des deux enclaves. À Madrid, les islamistes marocains impliqués étaient rattachés aux organismes radicaux à Melilla et à Ceuta, et la plupart ont eu des relations avec les milieux criminels de ces deux villes où la majorité des musulmans résidents ne montrent aucune sympathie pour le radicalisme religieux.

 

Pour l’OTAN, l’enjeu primordial est que le détroit de Gibraltar, contrôlé d’un côté par la Navy britannique et de l’autre par l’Espagne, demeure sous le contrôle de l’OTAN. Il faut également prendre en compte le fait que Ceuta et Melilla constituent les seules frontières terrestres entre l’Union européenne et l’Afrique.

 

Les présides, de même que Gibraltar, sont des postes stratégiques, non seulement pour la navigation maritime entre l’Afrique et l’Europe, ainsi qu’entre la Méditerranée et l’Atlantique, mais aussi parce que Melilla est proche de la zone traversée par le gazoduc Medgaz entre Beni Saf (Algérie) et Almeria (Espagne).

 

En 2006, le gouvernement espagnol a néanmoins approuvé le principe de la percée d’un tunnel entre les deux continents. Il faut dire que les enclaves ont aussi leurs inconvénients. Elles procurent de l’emploi à 50 000 navetteurs marocains qui traversent chaque jour la frontière et offrent une série d’opportunités dans le domaine de la contrebande, qui fait perdre plus de 1,75 milliards de dirhams par an au Maroc. Et, naturellement, les deux enclaves jouent un rôle important dans les flux migratoires de l’Afrique vers l’Europe.