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janvier 2014 

 

 

MADAGASCAR

  

Une victoire électorale due à l'or noir ?

 

 

La victoire proclamée le 17 janvier dernier d’Hery Rajaonarimampianina à l’élection présidentielle du 20 décembre 2013, a-t-elle été facilitée par l’argent du pétrole ? C’est en tout cas l’accusation proférée en coulisses par les partisans du vaincu, Jean-Louis Robinson, mais aussi par des politologues malgaches qui se sont confiés à "Risques Internationaux".

 

On rappelle, dans ces milieux, que le président de la transition sortant, Andry Rajoelina, a fait, toute honte bue, massivement campagne en faveur d’Hery Rajaonarimampianina, en violation de l’article 45 du code électoral. Bien qu'il ait  rappelé cette interdiction à la veille du deuxième tour, le président de la Cour spéciale électorale, a déclaré que la participation de Rajoelina aux meetings de son candidat favori, ne justifierait, en aucune manière, l’annulation du scrutin.

 

Dans son bulletin du 11 novembre dernier, l’agence de presse Tananews, proche de la mouvance fidèle au président renversé le 17 mars 2009 et exilé en Afrique du Sud, a suggéré qu’un deal avait été conclu entre la présidence, alors aux mains de Rajoelina, et la firme américaine Exxon, pour financer la campagne d’Hery Rajaonarimampianina. Tananews réagissait à l’annonce, faite le 6 novembre 2013, par Exxon Mobil, de la reprise de ses activités d'exploration à Madagascar.

 

Rappelons que le groupe pétrolier américain Exxon Mobil avait suspendu ses activités d’exploration en 2009, suite au coup d’Etat opéré par des militaires favorables au maire d'Antananarivo  Andry Rajoelina. Mais l'année dernière le 17 juillet, Andry Rajoelina avait signé trois décrets présidentiels, prononçant l’extension de ces permis interrompus.

 

Il s’agit du permis offshore d’Ampandasinva, détenu par ExxonMobil Exploration and Production Limited à hauteur de 70%, contre 30% à l’actionnaire minoritaire, la firme britannique Sterling Energy. Le second permis concerné est celui de Majunga, opéré par ExxonMobil Exploration and Production Madagascar Majunga Limited qui détient une participation de 50 %, tandis que British Gas International possède 30% et deux autres partenaires, Petrovietnam et la firme sud-coréenne SK Innovation, chacune 10%. Enfin, ExxonMobil Exploration and Production Madagascar Limited est l’opérateur et le propriétaire à 100% du permis de Cap Saint-André.

 

Si nul n’a été en mesure, jusqu’à présent, de brandir la moindre preuve qu’Exxon ou ses partenaires se sont livrés  à un quelconque acte de corruption ou à un financement occulte de la campagne du candidat Hery Rajaonarimapianina, il n’en demeure pas moins que la manière dont la validité des permis a été prolongée fait beaucoup jaser sur la Grande Île.

 

Un premier argument plaidant pour l’invalidation de cette prolongation des permis est que la décision contrevient à « la feuille de route pour la sortie de crise à Madagascar » signée le 11 septembre 2011 par tous les dirigeants politiques malgaches, avec pour témoins, les représentants de la troïka de Communauté pour le développement de l’Afrique Australe (SADC), composée par l’Afrique du Sud, la Tanzanie et la Zambie.

 

Ladite feuille de route stipule en effet en son point 8 : « le gouvernement de transition sera chargé de l’administration des affaires courantes du pays et la mise en place des conditions nécessaires pour des élections crédibles, justes et transparentes en coopération avec la communauté internationale. Il s’abstiendra de prendre de nouveaux engagements à long-terme, ceux-ci ne relevant que de la compétence du futur gouvernement à l’issue des élections ».

 

Or, à la date de la signature du document, c’était le gouvernement de Transition qui était en place et non le gouvernement élu. Toute la question est de savoir si l’extension des permis était ou non un engagement à long-terme. Naturellement, du côté d’Exxon, on fait valoir qu’il ne s’agit pas d’un nouvel engagement mais de la reconduction d’un engagement antérieur dont l’exécution avait été interrompue.

 

Un autre ordre d’objections procède de la procédure d’approbation de l’extension des permis. En effet, même en supposant que le gouvernement de Transition ait été compétent, plusieurs observateurs font valoir que l’esprit de la Feuille de route a été violé en ce sens que le premier ministre, Jean-Omer Beziriky, et le ministre des Hydrocarbures, Marcel Bernard, ont été tous les deux mis complètement à l’égard de la décision. Et, cela, bien que, dans un courrier à l’Office des Mines Nationales et des Industries Stratégiques (OMNIS), daté du 12 décembre, le premier ministre ait annoncé que cet organisme était désormais placé sous la responsabilité du ministre des Hydrocarbures, dès lors habilité à superviser les négociations de permis, la signature de bonus et la perception des revenus des compagnies pétrolières.

 

À l’époque, le directeur général de l’OMNIS, Bonaventure Rasoanaivo avait répondu, dans un courrier adressé le 14 décembre au premier ministre, que la nature stratégique du potentiel pétrolier et des ressources uranifères imposait que l’OMNIS soit placé directement sous la responsabilité du président de la Haute Autorité de la Transition, soit Andry Rajoelina.

 

De facto, l’homme en charge de l’extension des permis d’Exxon et des compagnies associées a été, non le premier ministre qui bénéficiait alors du soutien de la communauté internationale, mais plutôt le secrétaire à la présidence, Haja Resampa et il aurait obtenu des « contributions exceptionnelles » de ces sociétés, affirme de son côté la lettre Africa Energy Intelligence de Paris.

 

Le fait est que toute la période durant laquelle Rajoelina (2009-2013) a été aux affaires s'est caractérisée par une corruption effrénée. L’ancien ministre Mamy Ravotomanga (proche de Rajoelina) a été nommément accusé d’avoir trempé dans le trafic de bois de rose. Et il y a deux ans, les responsables de la compagnie chinoise Wuhan Iron and Steel, qui avaient officiellement payé un bonus de 100 millions de dollars pour obtenir des concessions de fer à Soalala, auraient en fait déboursé 40 millions supplémentaires. C'est ce que Risques Internationaux avait alors appris d’un conseiller du premier ministre.

 

Madagascar figure au 127ème rang de l’indice de perception de la corruption (sur 177 pays) établi par Transparency International dans son rapport 2013 où est épinglé « le manque de volonté politique » des dirigeants malgaches.

 

Par ailleurs, le rapport de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE) publié en septembre 2013 mentionne qu’Exxon et deux autres sociétés se sont abstenues de communiquer les impôts, taxes et redevances dus à l’État malgache. L’État a reconnu avoir reçu 276 121,63 dollars d’Exxon mais la compagnie américaine ne s’est pas souciée de répondre à la requête de l’ITIE.

 

De même, l’OMNIS, dans son rapport sur l’année 2010, relate que Sterling Energy, et le groupe Exxon Mobil ne lui ont fait parvenir aucun rapport d’activité. En un sens, c’était logique puisqu’Exxon avait déclaré la force majeure, mais la compagnie américaine aurait pu au moins signaler ou rappeler le fait à l’OMNIS.

 

En définitive donc, malgré les soupçons et les accusations de l’opposition, la situation actuelle semble arranger Exxon. On s’attend en effet à ce que le directeur général d’OMNIS, proche d’Andry Rajoelina qui a signé les extensions des permis, demeure en place.

 

Il y a relativement peu de chances que le deal soit remis en question par les partenaires de Madagascar (France, États-Unis, SADC, UE, Union Africaine) qui estiment avoir beaucoup peiné pour remettre le pays sur les rails de la normalité constitutionnelle.

 

Le seul embarras pourrait venir de l’opposition si Hery Rajaonarimampianina ne parvient pas à former une majorité parlementaire solide. Sans doute, le parti qui le soutien, le MAPAR (Miaraka @ Prezida Rajoelina) a-t-il obtenu 53 sièges sur 151, soit 35,1% du total, alors que celui de Robinson n’a remporté que 22 sièges (14.57%). Mais le succès du MAPAR n’est pas suffisant pour obtenir une majorité absolue.

 

Du coup, Hery Rajaonarimampianina va devoir se ménager le soutien des nombreux candidats indépendants qui ont obtenu 25 sièges et 16,55% des voix. Ce n’est que dans une telle hypothèse que l’opposition pourrait peut-être mobiliser assez d’élus pour contester la décision de prolonger la validité des permis.