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janvier 2014 

 

 

CHILI

  

Tirer un trait définitif sur la dictature

 

 

"Bachelet, deuxième acte" : c’est ainsi que les Chiliens interprètent le retour au pouvoir de Michelle Bachelet, un évènement électoral inédit pour ce pays comme dans la plupart des autres Etats démocratiques de par le monde. Un retour, une deuxième chance aux accents shakespeariens, l'occasion de terminer le travail de démantèlement de la dictature de Pinochet.

 

Après avoir été la première femme à accéder à la présidence du pays lors de son premier mandat de 2006-2010, Michelle Bachelet est devenue, le 15 décembre 2013, la première personnalité réélue à la tête du Chili démocratique pour un second mandat.  Avec 62,2 % des suffrages contre son adversaire de droite, Evelyn Matthei, qui n’a recueilli que 37,8 % des voix, Bachelet voit aussi sa coalition de gauche Nueva Mayoria (Nouvelle Majorité) arriver au Congrès avec une majorité simple, à la chambre des députés comme au sénat.  

 

Certes, dans ces élections, le taux d’abstention lors des deux tours a, lui aussi, été inédit : 50 % en novembre et 60 % au 2ème tour de décembre. Mais, pour la première fois dans ce pays, les Chiliens n'étaient pas obligés de se rendre aux urnes, alors que le suffrage était auparavant obligatoire. De plus, le résultat au 2ème tour était pratiquement donné d’avance tant la candidate de gauche dominait toutes les prévisions – sans compter le fait que sa rivale de droite  représentait une Alliance pleine de divisions et handicapée par le discrédit accumulé au cours des quatre dernières années par le président sortant Piñera.  

 

La coalition de gauche de la Nueva Mayoria, est formée des 6 partis représentants les socialistes, les radicaux et la démocratie chrétienne qui faisaient partie de l’ancienne alliance de la Concertacion lors du premier mandat de Bachelet. Mais un nouveau venu, le Parti communiste, s'ajoute à ces alliés traditionnels. Pour la première fois depuis le coup d’Etat de Pinochet, le Parti communiste va donc être présent dans un gouvernement. Il vient d'ailleurs de multiplier par deux ses représentants, passant de 3 députés dans l’ancienne législature à 6 dans la nouvelle.

 

Fiscalité, éducation et environnement

 

Les grandes lignes de l’agenda politique et économique de Michelle Bachelet, annoncé dans son programme électoral sous le titre "50 mesures pour les 100 premiers jours", se déclinent sur plusieurs axes, avec, pour clé de voute, une refonte de la Constitution héritée de la période dictatoriale.

 

La première réforme est celle dont dépendront le financement et la mise en place les autres : il s’agit de la réforme de la fiscalité, plus particulièrement en ce qui concerne les entreprises. Le but est de faire  passer leur taux d’imposition des 20 % actuels à 25 %. A terme, il s’agit de dégager ainsi l’équivalent de 3 % de PIB pour financer des réformes sociales. On sait déjà que le texte qui sera soumis à la nouvelle législature est prêt, ainsi que la date à laquelle il sera présenté à la chambre des députés, au mois de mars 2014.

 

L’autre réforme d’envergure concerne l’éducation. Cette question est urgente. Michelle Bachelet en avait déjà fait l'expérience lors de son premier mandat marqué par la révolte des étudiants et des parents d'élèves. Or son successeur de droite n'a pu empêcher que l'exaspération ne monte d'un cran : depuis mai 2011, une mobilisation massive et constante des étudiants, et plus récemment des lycéens, dénonce les graves dysfonctionnements du système éducatif actuel.

 

La privatisation décrétée sous la dictature de Pinochet a créé une situation où l’Etat n’apporte que 25 % du budget éducatif, les 75 % restants étant à charge des étudiants, lycéens et élèves. Divers scandales ont aussi mis en évidence l’esprit de lucre des universités privées et la médiocrité des enseignements dispensés. L’instauration de la gratuité des études à l’université et l’introduction d’un enseignement de qualité sont donc considérés comme la priorité absolue.

 

On considère qu’en général tous les partis de la Nouvelle Majorité sont d’accord sur l’urgence de la situation en ce qui concerne la formation universitaire. Il pourrait, par contre, y avoir des divergences concernant la gratuité de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que sur l’abolition des politiques de sectorisation et la modification des critères d’entrée au collège et au lycée.

 

Autre priorité du deuxième mandat de Michelle Bachelet, la question des violences conjugales, qui devraient être l'objet d'une nouvelle loi. Un ministère de la femme va également être créé pour promouvoir l’égalité des sexes. Il faut rappeler que le Chili est un des pays latino-américains où la représentation des femmes en politique est particulièrement faible, soit seulement 16 % à la Chambre des députés et 18 % au Sénat.

 

En matière d’environnement, il est question de la création d’un Service de la biodiversité et de la définition des zones protégées.

 

Certaines de ces réformes dépendent de l’obtention d’une majorité des 4/7 au parlement, ce qui nécessitera une alliance de la Nouvelle Majorité avec les quatre parlementaires indépendants qui vont rentrer dans la nouvelle législature.

 

La nouvelle Constitution

 

Mais le défi le plus important concerne le projet de modification de la Constitution chilienne : en effet, le Chili dit "démocratique" vit toujours sous l'emprise d'une Constitution élaborée durant la dictature du général Pinochet. Tout changement risque d’être un travail de longue haleine, mais ce point est essentiel au tournant que Michelle Bachelet souhaite impulser. Les détails de ce projet restent cependant, pour le moment, assez vagues : durant la campagne électorale, Bachelet a souligné le besoin d’avoir une Constitution en accord avec "le Chili d’aujourd’hui" et qui établisse "une nouvelle relation entre l’Etat et les citoyens".

 

Il n’existe probablement pas de consensus évident à l’intérieur de la Nouvelle Majorité sur la démarche à suivre : réforme constitutionnelle ou Assemblée constituante. Le programme de la candidate précisait seulement que ce changement se ferait par "un processus démocratique, institutionnel et participatif", et que "tous les points de vue" seraient pris en compte afin que l’exécutif et le législatif soient "d’accord sur les critères qui permettront de donner le fondement institutionnel et légal" à la nouvelle Constitution.

 

La tâche est d'autant plus ardue que le retour de Michelle Bachelet à la tête du Chili survient dans un contexte économique qui révèle certaines faiblesses héritées du modèle de développement mis en place sous Pinochet et de la conjoncture mondiale qui prévaut actuellement.

 

L’économie chilienne demeure très dépendante du cuivre et des fluctuations des cours de ce métal, dans le contexte d’un certain ralentissement de la croissance, notamment dans le secteur manufacturier. Le cuivre représente en effet 3/5 des exportations du Chili (quelques $ 90 milliards par an). D'une façon plus générale, le secteur minier représente 1/5 du PIB chilien.

 

Ce secteur connait aussi des mouvements de grève. Les coûts de production miniers chiliens sont élevés et la productivité est moins élevée qu’aux Etats-Unis. De plus, le secteur minier chilien est de plus en plus fréquemment touché par des problèmes d’approvisionnement en électricité et en eau.

 

Or de récentes études mettent en évidence le prix environnemental d’un modèle de développement qui génère des conséquences négatives. Le danger d’un effondrement hydrique n’est pas lié à la baisse du niveau des pluies, mais à une conjonction de facteurs tenant au modèle macro-économique mis en place depuis les années 80, à savoir : agriculture intensive, très dispendieuse en irrigation, promotion du secteur minier à outrance, et marché parallèle très lucratif du marché de l’eau. La sécheresse touche maintenant la région du Maule, traditionnellement connue pour être un centre important de la production agro-industrielle chilienne.

 

Une mauvaise gestion des ressources, en l’absence d'une régulation suffisante, et la défense exclusive des intérêts privés contribuent à une situation de pénuries récurrentes qui touchent les citoyens, ainsi que les deux activités qui dépendent le plus d’un approvisionnement abondant en eau : les mines et l’agro-industrie, qui sont elles-mêmes les deux secteurs clés de l’économie chilienne.

 

Les priorités régionales

 

Sur le plan diplomatique, les priorités vont être réorientées vers le renforcement des alliances dans le cadre des processus d’intégrations régionaux actuels, plus particulièrement le MERCOSUR dont le Chili est membre associé, ainsi que l’UNASUR et la CELAC, communauté d’Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (sans Cuba). Michelle Bachelet va travailler à estomper l’impression que donne actuellement l’Amérique du Sud d’être divisée en deux, entre les pays de l’Alliance du Pacifique et ceux du MERCOSUR.

 

Son programme électoral donnait déjà les grandes orientations de ce rééquilibrage : "Nous apprécions les efforts de l’intégration à l’Alliance du Pacifique mais nous voulons aboutir à l’orientation de notre participation à cette initiative dans une perspective non-excluante et non antagoniste vis-à-vis des autres processus d’intégrations qui existent dans la région. Le Chili a perdu de sa présence dans la région, ses relations avec ses voisins sont problématiques, une vision mercantile s’est imposée à nos liens latino-américains".

 

D’où la volonté de la nouvelle présidente de se rapprocher du Brésil et de Dilma Roussef, ainsi que de l’Argentine. Les différents territoriaux avec le Pérou et la Bolivie posent eux aussi toujours problème : la Cour internationale de justice de la Haye devrait annoncer cette année son jugement sur le litige qui oppose le Chili au Pérou au sujet des eaux territoriales d’Arica. Cette ville frontalière est stratégique, du fait de la dispute des zones de pêche entre les deux pays, et en tant que port international par lequel transitent les exportations et les importations de la Bolivie pour la zone pacifique.

 

On le voit, la tâche est immense. Mais c'est aussi le prix à payer pour que le Chili se libère des entraves de son passé et crée les conditions qui devraient lui permettre d'accéder à un niveau supérieur de développement.