SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

février 2014 

 

 

AMERIQUE LATINE

 

 

Vers une nouvelle puissance mondiale

 

 

Lors de la présentation de la politique française d'assurance-crédit le 12 février, à Bercy, les intervenants du Trésor ont reconnu à demi-mot que l'Amérique latine avait été un peu trop négligée dans le passé. C'est une région que la France a commencé à "réinvestir diplomatiquement" en 2013, selon Stépane Mousset, chef du bureau Amérique. Cette intensifications des relations bilatérales à haut niveau devrait se poursuivre en 2014, y compris avec le Venezuela, en dépit de toutes les difficultés que ce pays traverse. L'une des raisons de ce regain d'intérêt est liée à la vague des accords d'intégration et de libre échange qui restructurent le Sud du continent américain et contribuent à son indépendance croissante sur la scène mondiale.

 

Le fait est que la mutation de la région, en cours, va bien au-delà du simple dynamisme économique, même si celui-ci y contribue. Selon un récent rapport rédigé par le recteur de l’Université pour la Paix du Costa Rica, Francisco Rojas Aravena, pour le compte de la Fondation allemande Friedrich Ebert, la mise en place d’un modèle post-hégémonique a déjà commencé en Amérique latine. En d’autres termes, l’influence de Washington diminue à mesure que s’affirment, comme acteurs mondiaux, les principaux pays de la région (Brésil, Mexique et Argentine) tous trois membres du G20. Cette tendance est plus marquée en Amérique du Sud que dans les Caraïbes et en Amérique Centrale.

 

L’une des tendances lourdes les plus importantes est l’émergence d’une classe moyenne dans ces pays, où l’on a vu l'inégalité sociale diminuer, entre 2000 et 2009, dans 13 des 17 pays étudiés par les chercheurs Rebecca Grynspan et Ludolfo Paramio. Un des faits les plus marquants a été la croissance de l’espérance de vie qui atteint aujourd’hui 73 ans en moyenne. L’unique exception est Haïti.

 

Naguère continent des révolutions et des coups d’État à répétition, l’Amérique Latine est aujourd’hui une région qui dispose de démocraties assez stables ; elle est devenue une zone de paix, libre d’armes nucléaires et d’affrontements armés entre États voisins, même si des différends territoriaux existent. Que l’on songe par exemple à celui qui oppose la Bolivie au Pérou et au Chili pour récupérer son accès au Pacifique. Mais c'est le recours à l'arbitrage qui est aujourd'hui privilégié.

 

Parallèlement, la présence d'autres acteurs mondiaux comme la Chine et l’Inde est en train de s'affirmer ; cela vaut aussi pour la Russie et pour l’Iran. Rien d'étonnant à cela. Aujourd’hui, dans les secteurs des télécommunications, de l’énergie, de la banque et de la construction, les pays latino-américains représentent l’une des principales opportunités de croissance dans le monde.

 

La région n’est pas exempte de risque. Mais celui ne proviendra probablement pas d’une attaque conventionnelle. En revanche, la violence criminelle est très préoccupante. Si l’on compare l’Espagne à l’Amérique Centrale, leurs populations sont du même ordre de grandeur (46 millions contre 50 millions environ) mais, selon la Banque mondiale, le nombre d’homicides n’a été que de 336 en 2011 en Espagne, contre 14 257 dans les six pays compris entre le Mexique et la Colombie, soit une différence de 1 à 42 ! Aux marras (bandes de délinquants) d’Amérique Centrale, il faut ajouter les cartels mexicains devenus plus violents que leurs homologues colombiens et l’explosion de la violence chez les jeunes dans les barrios de Bogota ou dans les favelas de Rio de Janeiro.

 

Un leadership très disputé

 

On a affaire à un continent émergent. Mais dont le leadership est encore en construction. En effet, les trois grands pays latino-américains (Mexique, Brésil et Argentine) qui appartiennent au G20 ne se coordonnent guère, même si l’on a constaté des progrès dans l’émancipation vis-à-vis des États-Unis que traduit la création en 2011 de la Communauté des États Latino-américains et Caribéens (CELAC).

 

Le défi de la principale puissance, le Brésil, est de consolider son leadership et de combler l’écart existant entre la reconnaissance, au niveau mondial, de son rôle dirigeant ou, plutôt, de sa vocation à exercer un rôle dirigeant dans la région, et l’acceptation seulement partielle d’un tel rôle par ses voisins hispanophones.

 

Sans apparaître hostile aux Etats-Unis, comme l'est le Venezuela, le Brésil a pris des positions résolument différentes de Washington, au point que la Maison Blanche est bien obligée de chercher des points de rapprochement pour ne pas être isolée au niveau continental. Mais la tâche de cette dernière n’est pas facile, tant sont nombreux les points de divergence.

 

Aspirant à un monde multipolaire, le Brésil a aujourd’hui acquis un degré d’indépendance supérieur à celui des États européens membres de l’OTAN, où un pays est plus égal que les autres, si l’on reprend l’expression du romancier d’anticipation, George Orwell dans "Animal Farm". Brasilia a para exemple critiqué l’établissement de bases militaires en Colombie et la position de Washington dans la crise du Honduras. Qui plus est, Brasilia, mais aussi Caracas, sont en bons termes avec l’Iran, au point d’avoir souvent "énervé" les différentes administrations américaines.

 

On voit se construire aujourd’hui au Brésil de vraies multinationales avec Odebrecht (infrastructures), Petrobras (énergie) et Embraer (transport aérien, construction aéronautique).  

 

Mais la cohésion de l’ensemble latino-américain, laisse encore beaucoup à désirer, décrypte Francisco Rojas Aravena. La hantise du Brésil est, en effet, qu’en tissant des liens trop étroits avec Mexico, cela n’amène les États-Unis à trop s’introduire dans le Mercosur, du fait de la proximité géographique et de l’imbrication mutuelle de leur marché. Le problème à dépasser, analyse le recteur de l’Université de la Paix du Costa Rica, tient à la double identité du Mexique qui partage les mêmes racines culturelles que l’Amérique Latine avec, principalement, les composantes ibérique et amérindienne et qui appartient tant géographiquement qu’économiquement (avec le traité de l’ALENA) à l’ensemble nord-américain.

 

Une chose est sûre en tout cas, le Brésil occupe désormais largement l’espace politique dans lequel évoluait naguère le Mexique, nationaliste, tenant tête aux États-Unis, brisant l’isolement que ceux-ci voulaient infliger au Nicaragua sandiniste ou à Cuba castriste. C'était le temps où Mexico jouait aussi un rôle majeur sur le marché pétrolier mondial, coordonnant ses stratégies avec celles de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

 

Aujourd’hui, Brasilia a des relations plus que correctes avec Cuba et le Nicaragua, ainsi qu'avec les trois frondeurs que sont le Venezuela de l’héritier de Hugo Chávez, Nicolás Maduro, l’Équateur de Rafael Correa et la Bolivie d’Evo Morales. N'oublions pas que  ce dernier s'estime toujours mortifié des refus de la France et de l’Espagne de laisser son avion survoler leur territoire, l’an dernier, pour plaire aux USA. Question : les satellites des États-Unis seraient-ils désormais à rechercher dans l’ancien monde ? Le Brésil de Dilma Roussef a aussi été en pointe dans la dénonciation de l’espionnage mondial pratiqué par la NSA.

 

L'attraction asiatique

 

Quoi qu’il en soit, l’économie de la région est de plus en plus liée à celle de la Chine et à l’appétit de cette dernière pour les matières premières (cf. l'article "Amérique latine, la force d'attraction asiatique", mis en ligne sur Risques Internationaux en octobre 2013). La CELAC estime que chaque point de croissance du PIB de la Chine représente une croissance de 0,4% de celui de l’Amérique Latine et des Caraïbes.

 

En 2000, la Chine n’était qu’un partenaire tout à fait mineur, absorbant 1 % seulement des exportations de la région. Dix ans plus tard, elle en absorbait 8 % et l’Asie entière 18 %, dépassant à présent l’Europe comme client.

 

Cela dit, l’évolution est hétérogène : l’Amérique du Sud est davantage liée à la Chine et au reste de l’Asie, tandis que les Caraïbes sont plus tournées vers l’Union européenne ; pour leur part, le Mexique et l’Amérique Centrale gardent les États-Unis pour partenaire principal.

 

L’un des défis est de développer le commerce intra-régional qui ne représente que 20 % du total en moyenne. Dans huit pays, toutefois, le commerce régional pèse plus de 40 % des exportations. C’est le cas de l’Argentine, de la Bolivie, de l’Équateur, du Guatemala, du Nicaragua, du Paraguay, du Salvador et de l’Uruguay.

 

La mutation encours n'est cependant pas encore terminée. Ainsi, la stabilité et la croissance dépendent encore trop de l’exploitation et de l’exportation des ressources naturelles. Francisco Rojas Aravena propose, en la matière, de suivre le conseil de Joseph Stiglitz qui préconise d’utiliser les gains provenant de ces exportations pour renforcer les capacités nationales en matière d’innovation, de main d'œuvre qualifiée et pour investir dans la diversification de l’économie, afin de réduire la dépendance initiale.