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29 novembre 2013 

 

 

VENEZUELA

 

 L'économie, au son du tambour ?

 

 

Les mesures et réformes engagées par le président Nicolas Maduro lors de son accession à la tête du Venezuela en avril 2013 n’ont pas, comme on pouvait s'y attendre,  réussi à endiguer les deux principaux problèmes de l’économie du pays : à savoir l’inflation et la spéculation sur le taux de change de la monnaie locale, le bolivar, par rapport au dollar américain. Beaucoup moins populaire que son prédécesseur Hugo Chavez, élu de justesse après la mort de ce dernier, le nouveau Chef d'Etat choisit la manière forte pour tenter d'éviter ce qu'il redoute le plus : des queues dégénérant en émeutes devant les magasins d'alimentation, alors que les menaces de pénuries renforcent les spéculations de toutes sortes.

 

C'est pourquoi, depuis le 8 octobre, le président vénézuélien demandait instamment au parlement (qui lui est acquis) de lui conférer des pouvoirs spéciaux, pour affronter ce qu'il désigne comme une "guerre économique", menée par des chefs d’entreprises "voleurs, usuriers et spéculateurs". C’est désormais chose faite depuis le 19 novembre.

 

En effet, l’Assemblée nationale a fini par voter la "Loi sur les pleins pouvoirs" qui permet au président de la République de légiférer par décret pour une durée de 12 mois. Dès le lendemain Maduro signait deux textes ayant force de loi : le premier sur la "protection du peuple et de ses droits économiques", le second créant deux organismes d’Etat, le Centre et la Corporation nationale du commerce extérieur.

 

Selon les déclarations du chef de l’Etat, le Centre du commerce extérieur va être chargé de réorganiser l’activité commerciale du pays et "d’établir les paramètres d’utilisation des dollars de la République", tandis que la Corporation est destinée à fonctionner comme un grand holding d’importation qui "amènera tout ce dont le Venezuela a besoin".

 

Le double héritage du chavisme

 

Il faut préciser que c’est la 5ème fois, en 14 ans de chavisme, que l'exécutif a recourt à ces pouvoirs exceptionnels pour affronter une situation économique critique.

 

A moins de trois semaines des élections municipales du 8 décembre 2013, ces développements témoignent de l’urgence de la situation et du besoin d’un positionnement fort de Maduro en tant qu’héritier du chavisme. Il se veut le successeur fidèle d’une politique sociale de redistribution des richesses sans précédent qui a, certes, eu un impact profond et positif sur la vie de millions de citoyens, mais qui se trouve aujourd'hui menacée par de graves dérives économiques, parfaitement prévisibles du fait du modèle de développement suivi durant plus d'une décennie..

 

Le taux d’inflation cumulé sur les 12 derniers mois est de 54 %, un des plus hauts d’Amérique latine. Le pays connait de sérieux problèmes de liquidités : les pannes techniques en série dans le secteur des hydrocarbures affectent la rentrée des devises. Or le pétrole et les devises qu’il permet d’engranger contribuent au financement de plus de 60 % du budget national – dont 20 % servent à subventionner les produits de base des vénézuéliens. La baisse des entrées de devises s'est déjà traduite, cette année, par une baisse forcée des importations qui entraine des pénuries sporadiques sur le marché intérieur.

 

Or l'industrie locale n'est pas en mesure de se substituer aux achats à l'extérieur. Les distorsions macro-économiques générées par la dépendance aux revenus des hydrocarbures ont, en effet, contribué à l'effondrement du secteur productif industriel et manufacturier vénézuélien décimé, ces dernières années, par la concurrence des produits d'importations.

 

Ce phénomène est aggravé par la spéculation sur le taux de change : la dévaluation de la monnaie locale, le bolivar, en février de cette année, de 4,30 à 6,30 pour $ 1, n’a pas enrayé l’envol du dollar parallèle. A la veille de l’annonce de la Loi sur les pleins pouvoirs, un article de la revue économique argentine Cronista indiquait que, depuis la mort de Chavez, début mars, le cours du bolivar avait chuté de 165 % au marché noir : là où il fallait 24,17 Bolivars pour $ 1, il en faut plus de 60 ces dernières semaines.

 

Malgré la mise en place, début avril, d’un système de vente aux enchères des devises à destinations des entreprises du secteur privé, le gouvernement n’arrive pas à endiguer, ni à freiner, la spéculation sur le taux de change : le marché noir du dollar est à ce point établi que plusieurs sites sur internet fournissent des informations sur les fluctuations des taux en temps réel. La situation est telle que le 19 novembre, le Venezuela a demandé à Twitter de bloquer les comptes reliés aux sites qui publient les taux du marché noir, invoquant le fait que ces informations minent les efforts entrepris pour lutter contre l’inflation et renforcer le contrôle des changes.

 

La conséquence des effets cumulés de l’inflation et de la spéculation est une pénurie récurrente qui frappe au quotidien les secteurs de l’agro-alimentaire, les produits pharmaceutiques, l’industrie automobile, et l’électro-ménager. D’où les spectaculaires opérations de saisies effectuées par les autorités à l’encontre de certaines chaines de grande distribution durant le mois de novembre, notamment les magasins Daka, ainsi que l’arrestation d’une centaine d’entrepreneurs soupçonnés de spéculation.

 

Affrontement au sein du sérail

 

Certains observateurs interprètent aussi ces développements comme autant de règlements de compte à l’intérieur-même du chavisme : à l’aggravation des problèmes structurels du pays vient s’ajouter la rivalité très forte entre le ministre des finances, Nelson Merentes, et le ministre de la planification, Jorge Giordani. Merentes est connu pour être pragmatique et favorable à un assouplissement des conditions d’accès aux devises, ainsi qu’à la mise en place d’un système qui donnerait plus de liberté aux entrepreneurs, sans pour autant mettre fin au contrôle des changes. Giordani, pour sa part, est convaincu de la nécessité de resserrer les conditions d’accès aux devises dans le but de stimuler la production nationale.

 

Si l’on en croit les récents développements et les déclarations du président Maduro, c’est visiblement la ligne dure soutenue par Giordani qui vient de remporter cette bataille de "la guerre économique". Les nouvelles règles du commerce international vénézuélien sont les suivantes : dorénavant, toute entreprise qui demande des dollars pour des importations va devoir signer, auparavant, un contrat avec l’Etat qui porte sur l’usage des dollars assignés. De plus ces dollars ne seront pas versés à l’importateur mais déposés sur un compte vénézuélien d’où ils seront transférés pour payer les importations.

 

Les organismes comme le Cadivi et le Sicad qui, jusqu’à présent, contrôlaient la vente des devises vont être subordonnés à la Corporation nationale du commerce extérieur nouvellement créée, et dont la tâche sera de promouvoir les exportations vénézuéliennes.

 

Au moment où il annonçait la mise en œuvre des deux décrets restructurant l’économie du pays, Maduro a aussi révélé la signature de deux accords commerciaux : l’un vient d’être signé avec l’entreprise coréenne Samsung pour un montant de $ 100 mns et doit permettre l’importation immédiate de 400 000 appareils électroménagers. Le second concerne la firme chinoise Haier qui va envoyer sur le marché vénézuélien un million de produits. On raconte aussi que la pénurie de papier hygiénique aurait conduit Nicolas Maduro à se tourner vers la présidente argentine Cristina Kirchner pour obtenir des livraisons d'urgence !

 

Crainte de récession en 2014

 

Jeudi 28 novembre, la Banque Centrale du Venezuela, BCV, a fait savoir que la croissance du PIB du pays n’allait pas atteindre les objectifs fixés par le gouvernement : en effet, les indicateurs macro-économiques font part d’un fort ralentissement de l’économie du pays pour les 3 premiers trimestres de l’année 2013.

 

Les chiffres les plus parlants sont ceux rapportés par le quotidien économique vénézuélien El Universal qui contraste les taux de croissance des 3 derniers trimestres de 2012  avec ceux des 3 premiers de 2013 :

 

        2012                                                            2013

2ème trimestre : 5,6%                               1er trimestre :  0,6%

3ème trimestre : 5,5%                               2ème trimestre : 2,6%

4ème trimestre : 5,5%                               3ème trimestre : 1,1%

 

En général, les analystes s’accordent pour dire qu’il est peu probable que le taux de croissance du Venezuela pour l’année 2013 se positionne au-delà de 1,7%. De plus, certains commencent à craindre une récession pour 2014, même si le prix du pétrole reste stable, à $ 110 le baril. Ce scénario s’inscrirait dans le contexte d'un ralentissement des économies émergentes.

 

Il faut préciser que les secteurs-clés en matière d’emploi ont déjà connu une récession de leur activité au 3ème trimestre 2013, par rapport à la même période en 2012 : le secteur industriel a baissé de 0,3%, la construction de 3,2%, les transports et stockages de 4,7%. Surtout, le secteur minier a chuté de 20,7%. La croissance s’est maintenue dans les communications avec 6,8%, tandis que les institutions financières et les assurances ont fait un bond de 19,5%, et les services de l’Etat ont connu une hausse de 2,7%. Au 3ème trimestre, on observe que, dans le secteur privé, la croissance a été de 1,1%, tandis que dans le secteur public elle a été 2,6%. Le taux de chômage s'établissait à hauteur de 7, 8 % de la population active fin octobre.

 

La situation du Venezuela allie donc, depuis le début de l’année, une forte inflation à une croissance basse. Certains chiffres permettent de mieux cerner les principales raisons du ralentissement économique brutal que connait le Venezuela.

 

En un an, la valeur des exportations du Venezuela a chuté de $ 1 md : le montant des exportations, au 3ème trimestre de 2012, s'était établi à hauteur de $ 23,3 mds, alors qu’il n’a atteint que de $ 22,2 mds en 2013. Cette baisse s’explique par la chute de 4,6 % des ventes d’hydrocarbures ; or celles-ci représentent toujours 96% du montant des rentrées de devises.

 

Les exportations hors pétrole, qui représentent 3,5% du total, ont, pour leur part, chuté de 8,4% par rapport à 2012, et n’ont procuré que $ 775 mns. Dans cet ensemble, les exportations du secteur public ont chuté de 32,5%, du fait du recul des secteurs de l’acier, du fer, de l’aluminium et du charbon. La persistance de conflits sociaux dans ces industries explique cette chute. Les exportations du secteur privé (produits chimiques notamment) ont, par contre, augmenté de 20,6%.

 

Les réserves de liquidités en dollars de la Banque centrale (BVC) destinées à couvrir les importations du secteur privé au travers du CADIVI, sont au plus bas soit environ $ 2 mds. Il faut préciser que PDVSA ne verse que 50% de ses pétrodollars à la BCV.

 

Autre donnée préoccupante : les exportations de pétrole brut au 3ème trimestre de 2013 sont en-dessous du niveau qu’elles avaient atteint en 2008 : de janvier à septembre 2013, elles n'ont procuré que $ 64,3 mds, avec un prix moyen du baril vénézuélien aux alentours de $ 102. En volume, le nombre des barils/jours à l’exportation a atteint l’équivalent de 2,55 millions de barils/jour lors des trois premiers trimestres 2013, alors qu’en 2008, sur la même période, il représentait un volume de 2,89 millions de barils/jour. Le marché intérieur est en grande partie responsable de cette baisse des exportations : sa demande en pétrole est passée de 574 000 barils/jour en 2008 à 716 000 barils/jour en 2013. La demande locale s'accroit d'autant plus qu'elle s'inscrit dans le contexte d’un marché presque totalement subventionné qui nourrit une forte contrebande aux frontières.

 

Une autre raison contribue à peser à la baisse sur les revenus pétroliers : celle des accords de Pétrocaribe avec Cuba dans le contexte desquels la compagnie nationale PDVSA échange du pétrole contre des produits alimentaires, des services, des vêtements, mais pas de devises, sans compter que les accords s’étalent sur une durée de 25 ans.

 

Pour préserver des réserves de devises en chute libre, les autorités font tout pour limiter les importations. Du coup, les achats extérieurs du secteur privé ont chuté de 13% au cours des trois premiers trimestres de l’année 2013.

 

La conjoncture internationale pèse aussi sur les capacités d’exportation du Venezuela, qu’il s’agisse du développement des hydrocarbures non conventionnel aux Etats-Unis (ce pays étant le premier client de la république bolivarienne) du ralentissement de la croissance chinoise, ou encore du retour prochain du pétrole iranien sur la scène internationale.

 

Au cours de ces dernières années, le Venezuela a forgé des liens étroits avec l’Iran, et a signé plus de 300 accords bilatéraux de coopération. Néanmoins le retour progressif de l'Iran sur le marché pétrolier mondial ne fait pas l'affaire du Venezuela. À moyen terme, la levée des sanctions contre l’Iran, dans un contexte d’offre déjà abondante, conduirait inexorablement à des pressions sur le prix du pétrole. Certes, les pays membres de l’OPEP feront tout pour maintenir un prix du baril à $ 100, mais ce prix est en dessous du prix nécessaire à l'équilibre des comptes du Venezuela.

 

L'espoir à long terme

 

En dépit de toutes ces incertitudes, le Venezuela peut encore compter sur l'exploitation de ses énormes réserves de l'Orénoque, considérées comme les plus importantes du monde. Du coup, le président Maduro n'a pas perdu tout espoir de ramener l'ordre et de relancer le secteur productif intérieur, même s'il se montre probablement un peu trop optimiste sur le timing : "je suis convaincu qu’à moyen terme, en deux ans, le Venezuela va très, très, très fortement augmenter ses exportations, ainsi que la rentrée de devises d’autres sources directes et différentes de celles du pétrole vénézuélien".

 

Mais il n'est pas du tout sûr qu'il y parvienne par la militarisation des secteurs économiques. S'il faut effectivement lutter efficacement contre la corruption et la fraude, il faut aussi convaincre et ramener la confiance. On en est encore loin !