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3 mai 2013 

 

 

VENEZUELA

  

Une économie à flux tendu

 

 

 

Nicolas Maduro n'est pas un nouveau Hugo Chavez, même s'il avait été, de son vivant, son dauphin préféré. Il n'en a ni la carrure, ni la popularité, ni les excès non plus. En fait c'est une équipe qui se met en place au Venezuela, pour combler le vide du pouvoir, et c'est d'ailleurs peut-être mieux ainsi. Car l'économie du Venezuela - telle que la concevait Chavez - craque de toute part, comme une machine soumise à de trop fortes tensions. Qu'il s'agisse de la monnaie, de l'inflation, de l'agriculture, de l'industrie et même du pétrole, rien ne fonctionne plus qu'à flux tendus.

 

Paradoxalement, dans un tel contexte, le premier gouvernement formé par le président Nicolas Maduro, le 20 avril 2013, a reçu un accueil plutôt favorable : nombreux sont, finalement, et contre toute attente, les  observateurs qui s’accordent pour voir, dans plusieurs de ces nominations, autant de signes positifs qui témoignent de la volonté d'assouplir la politique économique du Venezuela dans un sens plus pragmatique, tout en maintenant les priorités sociales du chavisme.

 

Les défis qui attendent le nouveau ministre des finances

 

La nomination de Nelson Merentes au ministère des finances permet notamment d'espérer une plus grande flexibilité. Merentes a une réputation d'économiste expérimenté et capable de diplomatie dans ses rapports avec le secteur privé. En cela, il contraste avec son prédécesseur, Jorge Giordani, qui récupère, lui, le portefeuille du plan. Il faut souligner que Nicolas Maduro a séparé le ministère des finances de celui du plan, alors que les deux entités avaient été fondues, au cours de ces dernières années, en un seul ministère sous la coupe de Giordani.

 

Du coup, les finances dominent la scène et Merentes se trouve d’autant plus au premier plan qu’il est également vice-président des affaires économiques – le gouvernement comportant 6 vice-présidences thématiques.

 

Dans l’immédiat, le nouveau ministre des finances vénézuélien devra affronter plusieurs défis urgents : faire baisser un taux d’inflation qui, à la fin 2012, a atteint 20,1% et dont on craint qu’il ne se rapproche des 30 % fin 2013 ; il devra aussi restructurer le système d’accès aux devises (essentiellement les achats de dollars américains) cette question étant la clé de voute de la relance de la production intérieure. Il faut dire que le Venezuela connait, depuis 2012, des pénuries récurrentes dans des domaines ultra-sensibles, comme celui de l’agro-alimentaire.

 

Les demandes de dollar se sont accrues fin 2012, juste après la 4ème élection d’Hugo à la tête du pays, alors qu'une énorme injection de fonds publics était propulsée dans l'économie vénézuélienne. Les dépenses budgétaires ont contribué à accroitre la demande de dollars sur le marché noir, ce qui a automatiquement entrainé une dévaluation rampante du bolivar, la monnaie nationale. Ce phénomène a provoqué un effet d’étranglement dans les importations du pays et des pénuries dans les chaines d’approvisionnement.

 

Merentes, qui présidait la BCV (Banque centrale vénézuélienne) jusqu’à sa nomination au ministère des finances, a supervisé la dévaluation du taux officiel du bolivar du 8 février 2013 de 46,5%, ce qui a fait passer la parité avec le dollar de 4,30 bolivars à 6,30 bolivars. Dans un second temps, le 27 mars, quelques $ 200 millions ont été vendus aux enchères à 384 entreprises du secteur privé. Le prix du dollar, lors de cette opération, n’a pas été révélé et demeure confidentiel, mais il est évidemment supérieur au taux officiel de 6,30 bolivars mis en place quelques semaines auparavant.

 

Ces enchères ont été effectuées par le SICAD – système complémentaire d’administration des devises mis en place au mois de mars dans le cadre de la lutte contre la spéculation sur le cours des devises au marché noir.

 

Potentiel pétrolier futur et déconvenues actuelles

 

L’interdépendance entre les finances de l’Etat bolivarien et la compagnie pétrolière d’Etat PDVSA continue aussi à générer des distorsions macro-économiques, tout en permettant, néanmoins, le financement d’importants programmes sociaux. D'où la difficulté d'amender ce système.

 

Sur ce front-là, Rafael Ramirez garde le poste de ministre du pétrole et des mines, tout en ayant aussi celui de vice-président des questions sociales, ce qui témoigne de l’importance des enjeux sociaux dépendant de l’économie pétrolière vénézuélienne.

 

Or le rapport 2012 de PDVSA souligne certains problèmes : par rapport à 2011, la production de pétrole, au cours de 2012, a été inférieure de 95 000 barils par jour (b/j), avec des bénéfices net en baisse de 6,2 %, soit $ 4,250 milliards, par rapport à l'année précédente. Toujours pour 2012, PDVSA a ramené à l’Etat vénézuélien $124,459 milliards, au prix moyen de $ 103,42 le baril.

 

Il faut rappeler que l’entreprise pétrolière génère plus de 90 % des revenus de l’Etat vénézuélien. Toutefois, les 14 années de présence d’Hugo Chavez à la tête du pays ont coïncidé avec une forte hausse du prix du pétrole, et en général, une économie mondiale basée sur le pétrole cher. Ainsi, PDVSA a-t-elle été au centre de financements destinés, non seulement aux programmes sociaux  vénézuéliens, mais aussi aux accords économiques préférentiels de "Pétrocaribe" avec les pays de l’ALBA. C'est au nom de ce programme, par exemple, que Cuba reçoit 100 000 b/j contre divers services (médecins etc.).

 

Pour 2013, l’ambition de PDVSA est de continuer à accroitre ses capacités de production afin d’atteindre les 4 millions de b/j en 2014 et 6 millions de b/j en 2019. Pour atteindre ces objectifs, il sera procédé à une augmentation des investissements, cette année, à hauteur de $ 25 milliards – dont au moins $ 8 milliards proviendront de partenaires étrangers. Bien que les noms de ces partenaires ne soient pas officiellement cités, on sait que la compagnie chinoise CNPC et l’italienne ENI sont partie prenante. Les compagnies russes sont aussi très présentes au Venezuela.

 

La plus grande partie des investissements est destinée à la région de la Faille de l’Orénoque où se trouvent les plus grosses réserves de brut du monde. Cette région produit actuellement 1,250 000 de b/j.

 

Le risque de tensions avec la Chine

 

Mais l’année 2013 s’est ouverte dans un contexte difficile : tout d’abord, il y a eu le climat de crise et d’incertitude politique ayant entouré les derniers moments du président Chavez, ce qui a entrainé de fortes fuites de capitaux.  Ensuite, les tensions intérieures générées par l’opposition qu’incarnent Henrique Capriles et son parti MUD, contre  le président Nicolas Maduro élu lors du scrutin du 14 avril, ont fortement contribué à diviser la population vénézuélienne.

 

Mais surtout, l’économie pétrolière est déstabilisée par la chute des cours du pétrole sous la barre des $100 par baril. Si cette tendance se confirmait pour le reste de 2013, PDVSA et l’Etat vénézuélien se retrouveraient face à une situation difficile par rapport aux 14 années précédentes placées sous le signe d'un pétrole relativement cher.

 

Autre tendance problématique : alors que la Chine est le 2ème pays importateur de pétrole vénézuélien (le 1er étant les Etats-Unis), elle a importé 420 000 b/j de moins durant le mois de mars de cette année par rapport au mois de février. Il semblerait que la Chine ait, durant cette période, donné la priorité à des importations de brut d’Afrique et d’Asie. Il y a eu, aussi, des difficultés de la part du Venezuela à tenir ses engagements vis-à-vis de la Chine, suite à des difficultés techniques de production et d'infrastructures.

 

Début mars, on apprenait ainsi que la Banque de développement chinoise venait de refuser l’octroi d’un prêt de $ 4 milliards au Venezuela, car il existe des doutes à court terme sur les capacités du Venezuela de fournir à temps les quantités de pétrole promises en contrepartie.

 

Or ces financements chinois sont essentiels. Selon un rapport de la faculté d’économie de l’Université autonome de Mexico, la Chine a prêté $ 85,8 milliards à destination de 12 pays latino-américains entre 2005 et 2012. Au cours des 4 dernières années, le Venezuela a reçu, à lui seul, 55% de ce montant, soit $ 46 milliards.

 

Toutefois, le 20 avril, le président Maduro s’est entretenu avec une délégation du gouvernement chinois afin de passer en revue tous les accords bilatéraux. A cette occasion, le ministre des affaires étrangères Elias Jaua a souligné que cette rencontre réaffirmait la continuité de la relation stratégique entre les deux pays construite par le président Chavez. Il a précisé que les accords passés en revue touchent à la « coopération financière, pétrolière, agricole, industrielle, scientifique et technologique » que le Venezuela a établie avec la Chine.

 

L'inquiétude des marchés financiers

 

Les difficultés actuelles du Venezuela pour investir dans ses infrastructures afin de pouvoir assurer ses engagements pétrolier et financer ses programmes sociaux, tout en luttant contre l’inflation et en endiguant les effets dévastateurs du marché noir des devises viennent de se répercuter dans l’appréciation de Standard&Poors : l’agence de notation vient de réviser à la baisse ses prévisions sur PDVSA de "stable" à "négatif". Il est indiqué qu’il y a un risque fort de non-paiement par rapport au déclin actuel de la production et à la dépendance de l’Etat vis-à-vis des devises que rapporte les exportations de pétrole de PDVSA, notamment dans le financement des programmes sociaux. Standard&Poors signale qu’aucun changement significatif n’est attendu d’ici 1 à 3 ans dans les relations entre PDVSA et l’Etat vénézuélien. Une notation similaire à la baisse a été attribuée par la même agence au Venezuela ainsi qu’à l’agence d’état de l’électricité, Corpoelec.

 

Il est vrai que le secteur de l’électricité est d’autant plus stratégique qu’il a connu des failles à répétition au cours des derniers mois, qualifiées sans preuve "d’actes de sabotage" et attribués à l’opposition. Ainsi, le 23 avril, le gouvernement a décrété un "état d’urgence du secteur de l’électricité" mis en place pour une période de 90 jours, avec une "militarisation" des infrastructures, afin de les sécuriser contre tout acte de sabotage.

 

Depuis 2010 l’électricité est un point controversé. Le ministre chargé de l’électricité, Jesse Chacon, a annoncé les 7 grands axes sur lesquels le gouvernement va intervenir : renforcement du système électrique national, économie d’énergie, viabilité financière du système, développement des sources d’énergie alternatives dont l’éolien, développement souverain du secteur électrique avec mise en chantier d’une industrie nationale, appel à la collaboration entre secteurs publics et privés pour mettre en place un plan de substitution des importations sur toute la chaine de ce secteur, nouveau système de gestion, et plan d’investissement pour projeter le secteur électrique vénézuélien sur les 10 à 15 ans à venir.

 

Au moment où l’urgence, pour le président Maduro, est de relancer la production industrielle du pays, certains analystes évaluent à 20 % la chute du secteur manufacturier suite aux failles du système électrique.

 

Le président Maduro vient de dévoiler la création de 6 régions de développement économique intégral où chaque coordinateur aura pour tâche de superviser le travail du gouvernement central. Mais il n'est pas sûr que cela suffira pour sauver un pays dont les atouts pétroliers exceptionnels ont généré des distorsions financières et économiques préoccupantes.