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Octobre 2013 

 

 

ZIMBABWE

 

 

 

Mugabe et Anvers gagnent la guerre des diamants

 

 

 

La politique et les affaires ont leur morale, qui n’épouse pas nécessairement les contours de l’éthique. Mais le réalisme nous contraint à écrire qu’il ne faut pas vendre la peau du vieux président Mugabe avant de l’avoir terrassé. Celui-ci est encore bien vivant politiquement et son camp tient fermement les rênes, notamment sur le plan économique, n’en déplaise à l’Union européenne, tiraillée entre son désir de changement de régime au Zimbabwe et les pressions de son propre lobby des diamantaires.

 

C’est incontestablement une victoire pour le président Robert Mugabe et pour l’industrie diamantaire d’Anvers, première plaque tournante mondiale du négoce. Le 24 septembre, le gouvernement belge a informé les diamantaires de la décision annoncée la veille, dans le JO de l’UE, de la décision "unanime" des vingt-huit de lever l’embargo sur les importations de diamants produits et commercialisés par la firme paraétatique Zimbabwe Mining Development Cooperation (ZMDC) et ses partenaires Marange Resources, Canadile, Mbada, Kimberworth Investments et Diamond Mining Corporation.

 

Cet embargo faisait partie du paquet des sanctions de 2002 qui avaient été décidées par le Conseil de l’Union européenne contre le régime dictatorial de Robert Mugabe et les exactions de ses "vétérans" à l'encontre des fermiers blancs, plongeant ce pays autrefois prospère dans un marasme économique croissant. Il se justifiait par le fait que la ZMDC finançait directement le camp du président Robert Mugabe.

 

Curieusement, la levée de l’embargo intervient après que des accusations de fraudes, lors des présidentielles de juillet dernier, aient été formulées par l’Europe à l'encontre du parti de Mugabe. À l’époque, l’UE avait exprimé de "graves préoccupations" face aux irrégularités du scrutin.

 

Mais d’autres facteurs ont joué, à commencer par les efforts diplomatiques intenses de la Belgique, dont le ministre des Finances, Didier Reynders, a déclaré, dans un communiqué, que ZMDC “n’avait pas participé au financement de la campagne électorale” du candidat président.

 

Il faut préciser que Didier Reynders a été mis sous pression par le lobby des diamantaires d’Anvers qui cherchent à maintenir le rôle dirigeant de leur place sur le marché mondial, face à la rude concurrence des centres de négoce et de taille que sont Tel Aviv, Mumbaï, Dubaï et Hong Kong. En 2012, le volume des marchandises échangées à Anvers a diminué de 14 % par rapport à l’année précédente.

 

La levée des sanctions suit aussi des demandes faites en ce sens par le président du Conseil mondial du diamant (qui regroupe les principaux acteurs de l’industrie) Eli Izhakoff, lors d’une conférence ayant rassemblé les ténors du secteur, l’an dernier, à Victoria Falls.

 

Une chose est sûre. L’industrie du diamant attendait avec impatience cette levée de l’embargo sur les gemmes provenant de l’important centre de Marange. A peine fut-elle annoncée que l’Antwerp World Diamond Center (AWDC) a lancé une invitation à ses membres pour un déjeuner d’affaires avec les représentants de l’industrie zimbabwéenne, le 25 octobre prochain à Harare.

 

C’est que le Zimbabwe est devenu, en quelques années, un géant mondial. La production est passée de 44 000 carats en 2004 à 12 millions en 2012 et le pays s’est hissé au quatrième rang mondial, en volume, selon les statistiques du "Processus de Kimberley" qui rassemble les pays producteurs et importateurs, l’industrie du diamant et quelques ONG.

 

De surcroît, sa part du gâteau va encore augmenter, cette année, avec une production qui devrait frôler les 17 millions de carats selon les projections de la ZMDC. Il faut aussi savoir que les gisements de Marange, dans lesquels opèrent la ZMDC et ses partenaires, représentent près de la moitié de la production nationale zimbabwéenne de diamants.

 

Voilà qui fournissait déjà beaucoup d’arguments en faveur de la levée de l'embargo, aux yeux du Zimbabwe, bien sûr, mais aussi de la Belgique et de l’industrie du diamant.

 

Mais un autre fait a emporté la mise : la constatation, faite par les 28 membres de l'Union européenne, que les sanctions, tant européennes qu’américaines, n'ont guère d’effet. Selon les statistiques commerciales du "Processus de Kimberley", en 2012, le Zimbabwe a réussi à exporter 15 millions de carats, soit 3 millions de carats de plus que la quantité produite durant la même période. Cela veut dire que des stocks dont, probablement, des diamants de Marange, ont été écoulés. Et ils l’ont été d’autant plus facilement qu’il n’existe plus de base légale pour le maintien d’un embargo depuis la décision prise, en novembre 2012, par le "Processus de Kimberley", de ne plus soumettre la production de Marange à son contrôle. Il s'agit d'une décision logique, dans la mesure où les diamants de Marange ne sont pas jugés assimilables à des "diamants du sang" (suspectés de financer des guerres), mais qui donne son feu vert à l’exportation de l’ensemble de la production zimbabwéenne.

 

Qui plus est, le secteur diamantifère, au Zimbabwe, a un grand avenir devant lui. Les diamants de Marange proviennent, en effet, de l’un des gisements les plus vastes au monde, qui couvrent une superficie d’environ 670 km². Il s’agit du lit d’une ancienne mer dont les caractéristiques évoquent les dépôts alluvionnaires qui se trouvent à l’embouchure du fleuve Orange et que vont draguer, en pleine mer, les navires de Namdeb, la filiale namibienne de De Beers.

 

Last but not least, outre les Belges et les Zimbabwéens, deux grandes puissances avaient tout intérêt à la levée de l’embargo. Il s’agit de la Chine et de la Russie. La firme Anjin Investments, filiale du groupe chinois de BTP, Anhui, associée à la Zimbabwe Defence Force est en effet présente dans l’exploitation des diamants de Marange, de même que la société russe OZGEO.