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décembre 2013 

 

 

UKRAINE-UE

  

L'échec du partenariat oriental aurait pu être évité

 


A Bruxelles, une partie des analystes entonne, avec la Commission européenne, la complainte de la trahison des dirigeants de Kiev, incités par Moscou à rompre les amarres. Mais d’autres font aussi remarquer que les eurocrates ont mal manœuvré, par naïveté, arrogance ou ignorance des réalités culturelles de leur partenaire ukrainien.

 

Comme le souligne l’hebdomadaire New Europe, la première réaction de l’exécutif européen le 21 novembre a été la… surprise, ce qui traduit sa déconnexion de la réalité complexe de l'Ukraine. Les Européens se sont, à tort, perçus comme courtisés. Ils se sont crus en état de poser des conditions à un accord d’association, dont la libération de l’égérie de la "révolution orange" Iulia Timoshenko. Or celle-ci aurait pu être mieux défendue si l'accord avait été effectivement signé. Cette absence de compréhension de la situation est aussi révélé par le fait que le Commissaire à l’Élargissement, Stefan Füle, a songé à se déplacer à Kiev, le jeudi 21 novembre, dans l’espoir de faire changer d’avis le président Viktor Ianoukovitch.

 

Et de conclure que le partenariat est en "lambeaux". En effet, sur les six anciennes républiques soviétiques avec lesquelles l’UE entendait conclure un accord d’association et de libre-échange, seules la Géorgie et la Moldavie ont franchi le pas, autorisant le quotidien suisse Le Temps à évoquer un "mince bilan", tandis que l’Azerbaïdjan, l’Ukraine et l’Arménie risquent de préférer l’Union douanière avec Moscou, la Biélorussie et le Kazakhstan.

 

Pour sa part, New Europe insiste sur la précarité d’un tel accord puisque Moscou maintient des troupes sur le territoire moldave dans la région séparatiste de la Transnistrie. Il a fallu attendre plusieurs jours avant que d’autres commentateurs commencent à prendre conscience que les manifestants de Kiev ne représentaient pas toute l’Ukraine et que la partie orientale du pays demeure pro-russe.

 

Tout cela donne l’impression d’un énorme gâchis. Le calcul de la confrontation avec Moscou n’était pas la bonne stratégie puisque de toute manière, il n’y avait pas consensus entre les 28 pour offrir des perspectives d’adhésion à l’UE aux six pays du partenariat oriental et que Moscou a mis beaucoup plus de moyens dans la balance.

 

Et comment croire que les menaces et les sanctions contre la Biélorussie pouvaient faire fléchir ce pays en faveur de Bruxelles ? Si les fonctionnaires du Service Européen d’Action Extérieure de Catherine Ashton avaient pris la mesure de la situation, peut-être auraient-ils pu s’épargner l’humiliation de la défaite, d’autant que la position géostratégique de l’Ukraine vis-à-vis de Moscou a été affaiblie par divers projets de transports la contournant (Nord Stream et South Stream) avec l’assentiment de l’Allemagne et de l’Italie.

 

De façon plus générale, il y a un problème d’ajustement entre le discours de l’UE et les moyens de sa politique ou la crédibilité de ses menaces. L’échec des mises en garde de Bruxelles à toute une série de partenaires, dont la Syrie ou le Zimbabwe, l’a démontré. Il faut tenir des propos proportionnés à ses moyens ou à son absence de volonté politique ou, à l'inverse, se doter des moyens de son arrogance.

 

En tout cas, l’exécutif européen, dans cette affaire, fait courir aux entreprises de l’UE le risque de passer pour des sociétés provenant d’un espace politique pire que faible et hésitant, inconscient des nouveaux rapports de force. On peut vilipender, si l’on veut, l’autocratie d’un Poutine et le chantage qu’il a pu exercer sur l’Ukraine dans cette affaire, mais on ne fera pas l’économie d’un vrai diagnostic de l’incurie au sommet de l’UE.

 

En attendant, la posture de Bruxelles a toutes les chances de radicaliser le président Ianoukovitch et de faire en sorte que l’Ukraine, encore hésitante, rejoigne l’union douanière eurasiatique. Ce danger semble avoir été perçu in extremis, puisque l'idée d'imposer des sanctions à l'Ukraine a cédé le pas à la déclaration européenne selon laquelle "la porte reste ouverte" à ce pays.

 

Mais le ton devient également agressif à Moscou dont les officiels adoptent une attitude plus combative envers l’UE. Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov fustige l’OTAN qui soutient les actes "agressifs" de l’opposition ukrainienne.

 

Encore une fois, on peut parler de gâchis, ne fût-ce qu’en raison du caractère très complémentaire des économies de l’UE et de ses voisins de l’Est, Russie comprise, pourvoyeurs de matières premières, notamment énergétiques.