SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

février 2013 

 

 

THAILANDE

  

Le séparatisme du Sud menace les ambitions régionales

 

 

La bataille pour le pouvoir à Bangkok ces dernières années, a occulté le danger séparatiste au sud du pays. Mais la recrudescence de la violence a modifié l'échelle des urgence dans la capitale du royaume. De plus, les troubles récurrents au sud menacent les ambitions régionales de la Thaïlande.

 

Celle-ci cherche en effet à tirer le meilleur parti possible de la normalisation birmane pour s'imposer comme le moteur de l'expansion en Asie du sud-est. Géographiquement située au carrefour de la Chine, du Laos et du Cambodge, ainsi que de la Birmanie et de la Malaisie sur son axe Sud, la Thaïlande, dont l'économie a relativement peu souffert des crises politiques, multiplie les projets de transport, notamment ferroviaires, pour devenir le cœur incontournable du développement régional.

 

Or le mouvement séparatiste du Sud constitue un "bouchon" entre Birmanie, péninsule thaïlandaise et Malaisie, et, par-delà, Singapour. Ce mouvement a pris une telle ampleur que l’ONG "International Crisis Group", dans un récent rapport, préconise une solution politique pour venir à bout de l’insurrection.

 

Celle-ci est le fait de plusieurs groupes islamistes. Le principal est le Barisan Revolusi Nasional – Coordinate (BRN-C), doté d’un commandement central, mais plus ou moins articulé à un réseau d’organisations à génération spontanée et autonomes, avec l’idéologie djihadiste en commun.

 

La raison pour laquelle ICG recommande la négociation est l’enracinement populaire du mouvement qui dispose d’agents recruteurs et collecteurs d’impôts révolutionnaires dans les « ayoh » (villages). Chaque village compterait une cellule militaire, la “runda kumpulan Kecil”, littéralement "la petite patrouille". Ces combattants d’origine malaise militent pour la création de l’État islamique indépendant du Pattani et la libération du "joug siamois".

 

La zone concernée par la violence est celle des provinces de Pattani, Narathiwat, de Yala et de quatre districts de celle de Songkhla (Chana, Na Thawi, Saba Yoi et Thepa), couvrant au total 13 500 km². Elle est habitée par quelque 1,8 million de personnes dont 80 % sont des musulmans. La situation est devenue si grave qu’au niveau du pouvoir, à Bangkok, on commence à  reconnaître qu’il faut une approche politique. Mais encore faut-il qu’un dialogue soit entamé avec la société civile du sud, auprès de laquelle les insurgés bénéficient de soutiens, en vue de faire une offre de décentralisation.

 

Cette crise a requis le déploiement de 60 000 militaires, policiers et agents de sécurité. En mars de l’année dernière, les rebelles ont perpétré plusieurs attentats à la bombe à Yala et Hat Yai et tué, en juillet, quatre soldats dans le district de Mayo. Le 13 février dernier, les rebelles ont lancé un véritable assaut contre les forces armées. Même si cette offensive a été repoussée, les séparatistes sont loin d'être défaits.

 

Au total, l'insurrection du sud musulman du pays aurait causé plus de 5000 morts depuis 2004. Les bouddhistes, qui ne représentent que 20 % de la population du Sud, surtout des fonctionnaires et enseignants, sont les principales cibles de ces violences.

 

Depuis l’arrivée au pouvoir en 2011, de la première ministre Yingluck Shinawatra, le Conseil national de sécurité a reconnu la dimension politique de la violence et dit préconiser le dialogue comme stratégie. L’envers de la médaille est que la mise en œuvre de cette politique est entravée par des querelles internes et la bureaucratie au sein des institutions thaïlandaises.

 

Il est vrai que la nouvelle dirigeante du pays, sœur de l'ex-premier ministre Thaksin Shinawatra (renversé par les militaires en 2006, après des accusations effectivement très fondées de corruption) doit composer avec l'armée, qui concentre une grande part du pouvoir. Elle a remporté les élections de 2011 sur la vague de la révolte des "chemises rouges" (mouvement des paysans déshérités du centre du pays, qui avait campé plusieurs mois au centre de Bangkok au printemps 2010 avant d'être écrasé par l'armée, dans un véritable bain de sang). Mais, depuis, elle ne peut gouverner sans l'accord au moins tacite de la monarchie et de l'armée qui sont très représentatifs de la Thaïlande des élites urbaines, bien éloignées des préoccupations des zones rurales.

 

Tant que la réconciliation nationale restera aussi précaire a à Bangkok, il sera probablement tout aussi difficile de construire une sortie de crise politique pour le sud du pays. A moins que la raison économique ne finisse par l'emporter sur les blocages politiques.