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mars 2013 

 

 

SYRIE

 

 L'après-guerre civile

 

 

 

Rêvons un peu. Des négociations s'amorcent entre rebelles et membres du parti Baas, sous les auspices de la communauté internationale. Bachar el Assad accepte la retraite dorée qui lui est proposée en Russie… Un processus chaotique de transition politique s'engage. Un début de réconciliation entre communautés adverses se met en place. Des élections sont organisées sur le modèle libyen et débouchent sur la constitution d'un nouveau gouvernement d'Union nationale.

 

C'est de la politique fiction optimiste me direz-vous. Et, certes, il existe malheureusement bien des scénarios moins avenants ! Mais ne faut-il pas, dès aujourd'hui, préparer la paix pour enterrer la guerre ?

 

En fait, la Syrie dispose d'assez d'atouts pour offrir la perspective d'une période d'après-guerre moins difficile qu'on pourrait le penser.

 

Ce qui fonde l'économie syrienne

 

L'économie syrienne est désormais beaucoup plus diversifiée qu'elle ne l'était au début du millénaire. Le déclin inexorable de la production pétrolière depuis une quinzaine d'année a conduit les autorités de l'époque, aussi dictatoriales et corrompues qu'elles aient pu l'être, à réorienter leur politique rentière pour promouvoir d'autres sources de revenus.

 

De fait, une certaine libéralisation avait coïncidé avec l'arrivée au pouvoir de Bachar el Assad en juillet 2000. Si les espoirs d'ouverture politique furent vite déçus, ce ne fut pas vraiment le cas en matière économique et financière. La réorientation toucha d'abord le secteur bancaire et le commerce. En 2005, l'accord de libre-échange conclu avec les pays du Golfe entraîna en particulier un afflux de capitaux vite investis dans les institutions financières syriennes, le tourisme et même l'industrie, à travers la constitution de zones économiques spéciales. Entre Iran, Turquie et pétromonarchies, la Syrie s'inventait un nouveau rôle.

 

La nouvelle réforme du secteur bancaire introduite en janvier 2010 allait ensuite l'ouvrir plus largement vers l'Europe. La France sauta d'ailleurs sur cette occasion inespérée pour multiplier les relations avec Damas. En dépit des réserves allemandes, un accord d'association avec l'Union européenne commençait à se profiler. D'ailleurs des financements furent accordés par Bruxelles pour la mise à niveau des entreprises syriennes.

 

De ce fait, la dépendance de la Syrie à l'égard du pétrole s'est atténuée à une vitesse surprenante : Les exportations pétrolières qui représentaient encore la moitié des exportations syriennes totales en 2005 n'en représentaient plus que 29 % en 2010. La même année, les recettes budgétaires tirées du secteur des hydrocarbures n'atteignaient plus que le quart des recettes totales de l'Etat, la réforme fiscale ayant permis de compenser le manque à gagner pétrolier.

 

Tout ceci contribue à expliquer le fait que l'embargo américain et européen sur le pétrole syrien décidé en 2011 ait eu moins d'impact qu'attendu, en dépit du fait que 95% des exportations pétrolières syriennes aient traditionnellement été dirigées vers l'Europe.

Quant aux autres sanctions, notamment financières qui furent prises par les Occidentaux et les pays de la ligue arabes, elles avaient été suffisamment anticipées par le régime syrien pour que leur portée en soit limitée.

 

Les dégâts macro-économiques de la guerre

 

60% du territoire syrien a été affecté par le conflit. Des usines et des infrastructures ont été détruites. On estime à 70 000 le nombre des morts syriens du fait de l'insurrection et de sa répression féroce par le régime. Deux millions de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays. 700 000 ont fui dans les pays voisins.

 

Sur le plan macro-économique c'est l'effondrement du secteur tertiaire qui explique le mieux le recul du PIB, de l'ordre de 5 % en 2011 et de 15% en 2012. Le tourisme n'existe pour ainsi dire plus : il a perdu 95% de sa valeur en 2011 et 2012. Or le tertiaire avait fini par représenter la moitié du PIB en 2010.

 

Les investissements étrangers ont déserté la Syrie, Les fuites de capitaux se comptent en dizaines de milliards de dollars. La balance des paiements, déjà structurellement déficitaire, n'est plus en mesure d'assurer les importations du pays en dehors des accords de compensation qui se multiplient. La livre syrienne, après avoir perdu la moitié de sa valeur entre 2011 et 2012 est encore passée de 74 livres pour $1 en septembre 2012 à 100 livres pour $1 en ce mois de mars.

 

Les prix flambent : 40 % d'inflation comptabilisée en 2012, beaucoup plus en fait sur les biens essentiels qui sont l'objet d'une spéculation effrénée.

 

Le budget de l'Etat a été réduit de moitié et, malgré les nouvelles taxes qui se multiplient, il est encore déficitaire. Les investissements publics ne sont plus qu'un lointain souvenir. Les services publics sont laissés à l'abandon à l'exception de quelques lieux privilégiés considérés comme les vitrines du régime. Ce qui est détruit par les conflits n'est plus réparé en dehors de ce qui représente un intérêt stratégique sur le plan militaire.

 

C'est une véritable économie de guerre qui s'est mise en place, avec allocations en nature et tickets de rationnement, aussitôt convertis en trafics sur le marché parallèle. Les impôts sont certes collectés dans les régions restées sous le contrôle de l'Etat, mais ils ne servent plus qu'à payer les fonctionnaires, les militaires et à entretenir l'effort de guerre. Les banques sont privées de capacités de crédits, toutes les liquidités disponibles étant concentrées au sommet de l'Etat.

 

Ces artifices économiques n'auraient cependant qu'un temps si le régime syrien ne bénéficiait de l'aide financière de l'Iran et de la Russie. L'Iran, d'abord, accord à la Syrie des lignes de crédit qui lui permettent d'entretenir le commerce bilatéral : ainsi, en janvier, une nouvelle ligne de crédit de $ 1 milliard a-t-elle été octroyée par Téhéran, la moitié de cette somme au moins devant être consacrée à des projets électrique.

 

Pour sa part, la Russie, qui avait effacé, en 2004/2005 la dette syrienne à son égard (constituée pour l'essentiel en des prêts pour l'achat de matériel militaire soviétique) a relancé sa mise pour la fourniture, à crédit, de munitions, pièces détachées et autres fournitures d'armement. Il faut dire que la Russie dispose en Syrie d'une base militaire pour laquelle elle est prête à prendre bien des risques financiers.

Deux frontières terrestres restent de surcroît ouvertes, vers le Liban et vers l'Irak, qui sont, d'ailleurs, traditionnellement les deux premiers pays par lesquelles s'effectuent les importations et les exportations syriennes. Du brut syrien transite désormais par ces axes, pour être vendu tout azimut ou alimenter les opérations de compensation du régime syrien.

 

Le risque d'étranglement est donc écarté, au prix il est vrai d'une nouvelle dette, mais qui reste encore assez largement gérable, pour peu que la situation de guerre ne s'éternise pas.

 

Ce n'est pas l'aide humanitaire qui manque le plus

 

En fait, c'est la population non combattante qui paye le plus lourd tribut à la guerre. Selon l'ONU, plus de la moitié des hôpitaux et le quart des écoles ont été détruits. La flambée des prix, le chômage, les pénuries chroniques de biens essentiels ont plongé la grande majorité des Syriens dans la misère et ses corollaires : mendicité et banditismes, enlèvements contre rançons, pillages.

 

Le nombre des civils qui ont besoin d'une aide humanitaire d'urgence atteint les 4 millions de personnes. Mais, en fait, ce ne sont pas les financements humanitaires qui posent le plus de problème, plutôt leur distribution.

 

La mauvaise conscience de la communauté internationale est telle que la mobilisation financière atteint des niveaux sans précédents : € 360 mns de l'Union européenne, $ 365 mns des Etats-Unis, sommes auxquelles sont venues s'ajouter, lors de la conférence de la fin janvier, au Koweït, des promesses de dons conséquentes des pays arabes : $ 300 mns pour le Koweït, autant pour l'Arabie saoudite et autant pour les Emirats arabes unis…

 

Par contre, le transfert de cette aide à des réseaux à la fois compétents et intègres, aussi bien dans les zones contrôlées par les rebelles que par celles qui sont restées sous le contrôle du régime, est beaucoup plus problématique. L'humanitaire est devenu un trafic comme un autre, un moyen de pression politique, l'objet de tous les marchandages. Mais il n'y a pas lieu de s'en étonner outre mesure, si l'on considère que la corruption est l'une des principales caractéristiques du régime des Assad.

 

La mobilisation autour du drame syrien peut aussi être vue, a contrario, comme un gage de réussite pour la période de reconstruction à venir. Un pari sur la paix, avant que celle-ci ne devienne, de guerre lasse, une certitude.