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septembre 2013 

 

 

SOMALIE

  

L'aide occidentale finance-t-elle la paix ?

 

 

Quelques jours avant la sanglante prise d'otages qu'un groupe de shebabs somaliens vient de perpétrer au centre commercial Westgate de Nairobi, la Somalie était à l'honneur à Bruxelles pour une conférence intitulée "a new deal for Somalia". Ainsi le 16 septembre, l’Union Européenne et d’autres bailleurs ont-ils promis € 1,8 md pour financer la reconstruction et offrir une chance à la paix. Mais beaucoup de conditions restent à réunir. Et un examen poussé révèle que l'intérêt des Occidentaux pour la Corne de l'Afrique ne correspond pas forcement aux besoins fondamentaux des Somaliens eux-mêmes. On y retrouve, notamment, l’appétence des armateurs espagnols pour les riches eaux poissonneuses du long littoral somalien (3025 km) et celle de compagnies britanniques pour l’or noir du pays.

 

Pour les organisateurs, l’UE et le gouvernement de Mogadiscio, la conférence de Bruxelles a été un succès. Près de 70 délégations du monde entier, y compris d’organisations internationales (Banque mondiale, Banque africaine de développement, Conseil de coopération du Golfe, Ligue arabe, etc…) ont participé à cette réunion qui a permis de recueillir € 1,8 md. Les plus grosses contributions proviennent de l’Union européenne (650 mns), de l’Allemagne (90 mns) et du Royaume Uni (£ 50 mns).

 

Concernant l’UE, il s’agit en particulier d'alimenter des programmes de santé publique, d’accès à l’eau potable et à l’éducation. Le montant inclut aussi € 124 mns pour continuer à soutenir les actions de "la Mission Africaine en Somalie" (AMISOM), appuyée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Elle vient en complément d’autres tâches sécuritaires, dont la formation des garde-côtes contre la piraterie, ainsi que l’opération Atalanta, menée par la flotte des États membres, qui reçoivent des fonds d’autres sources que le budget européen.

 

Côté britannique, l’International Development Secretary, Justine Greening, a annoncé que Londres allait financer le traitement contre la malnutrition de 8 400 enfants et de 5 300 nourrissons, ainsi que des initiatives économiques pour générer des milliers d’emplois à travers tout le pays. L’enveloppe britannique doit aussi servir à fournir de l’eau potable à un demi-million de personnes et à améliorer les services financiers dans le sud et le centre de la Somalie ainsi que dans le territoire du Somaliland qui ne reconnait toujours pas l’administration de Mogadiscio.

 

Dans son discours de clôture, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso a souligné que le succès de la conférence réside surtout dans le fait que les participants - gouvernement, parlement, régions et société civile de Somalie, ainsi que les bailleurs de fonds - sont parvenus à se mettre d'accord sur une feuille de route pour les trois prochaines années, au terme d'une large consultation des acteurs concernés. A ce sujet, un haut diplomate du Service Européen d’Action Extérieure a estimé que l'exploit principal était d’avoir réussi à réunir des participants somaliens de plusieurs origines, y compris de la diaspora, même si ceux-ci n’étaient pas toujours d’accord entre eux.

 

Pour sa part, le président du Conseil de l’Union européenne, Herman Van Rompuy, a tenu à souligner que le désespoir d’il y a vingt ans a cédé la place à un espoir en un futur meilleur. Le cadre de l’accord qui doit sortir de la conférence émane du peuple somalien lui-même, a-t-il, lui aussi, souligné. Il veut croire que la communauté internationale s’est impliquée dans le soutien à un programme vraiment conçu par les Somaliens.

Encore bien des incohérences…

 

De son côté, le président somalien, Hassan Sheikh Mohammud a dressé l’état des progrès accomplis ces dernières années, mais aussi la liste des besoins, à commencer par l’équipement de l’armée dans un pays où elle doit mener des opérations pour prévenir les attaques des rebelles shebab contre les civils. Il s’est engagé, également, à faire avancer la création d’un système politique pluraliste.

 

Mais il a aussi exprimé une inquiétude. Car, bien avant que l’aide de la communauté internationale ne fasse sentir ses effets, la Somalie risque de s'effondrer si les transferts de la diaspora, dont le montant est estimé à un milliard de dollars par an et qui sont considérées comme une "ligne de survie", ne sont plus possibles. En effet, la Barclays Bank a pris la décision de fermer les comptes des "regulated and legitimate Somali Money Service Businesses" à compter du 30 septembre prochain. Il faut savoir que la moitié de ces transferts proviennent des membres de la diaspora somalienne expatriés au Royaume Uni.

 

L’affaire a d’ailleurs fait l’objet, le 17 septembre de la 49ème réunion extraordinaire du Conseil des ministres de l’Intergovernmental Authority on Development (IGAD). Celle-ci demande un sursis d’un an avant que la mesure n'entre en vigueur. Le président djiboutien Hassan Guelleh a, pour sa part, lancé un appel à l’UE pour qu’elle intervienne dans cette affaire.

 

Une autre source d’inquiétude est le fait que la conférence de Bruxelles n’a pas fait l’unanimité. Le Somaliland n’était pas représenté. Plusieurs centaines de ressortissants de toute la région ont manifesté à Bruxelles contre sa tenue. Une bonne moitié venait de Djibouti, comme Mustapha Ker Darar, représentant de "l’Union pour le salut national", qui critique la participation du président Guelleh, soupçonné, avec des politiciens somaliens, de chercher à capter l’argent de la diaspora somalienne qui passe par son pays.

 

Parmi les manifestants, il y avait aussi des Somaliens qui reprochent au président Hassan Sheikh Mohammud de ne pas avoir mis sur pied un processus suffisamment fédéral et inclusif. Un représentant d’un groupe dénommé Somalia for all a notamment dénoncé ses liens avec les islamistes d’Al Qaida et les Shebabs. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie des anciens amis des Shebabs qui ont voté, en 2009, l’adoption de la loi islamique, la charia, siègent actuellement au parlement.

 

Au nombre des mécontents, il y avait aussi des représentants de la société civile de l’État de Khatumo, coincé entre le Somaliland et le Puntland, qui ont dénoncé son occupation par des milices du Somaliland, accusées de se livrer à de l’épuration ethnique et à des viols. Il s’agit d’un drame oublié à la fois par le gouvernement de Mogadiscio et la communauté internationale, témoigne Mariam Hassan Rosier.   

 

Bien que la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton s’évertue sur tous les tons à parler de progrès, d’autres signes provenant du terrain, témoignent que la mise en œuvre du "New Deal" ne sera pas facile, parce que le gouvernement est loin de contrôler l’ensemble du territoire.

 

Le pays a connu, en mai, la sécession d’une troisième région (après le Somaliland et le Puntland), le Jubaland, proclamée par un ancien chef islamiste, Ahmed Madobe, qui a échappé le 13 septembre à un attentat à Kismayo. Pour feindre de reprendre le contrôle des opérations, le gouvernement de Mogadiscio l’a nommé, en août, chef de l’administration intérimaire, mais il n’est pas sûr que celui-ci obtempère pour autant aux ordres du gouvernement central. L’armée éthiopienne s’est retirée en juillet de certaines positions au sud de la Somalie, et celles-ci ont aussitôt été occupées par les Shebabs.

 

Pour "Médecins sans frontières" (MSF), les conditions de sécurité, quoi qu’en dise l’UE, ne se sont pas améliorées. En effet, l’organisation, présente dans le pays depuis 1991, s’est retirée le 15 août dernier parce que “le respect des principes humanitaires n’existe plus". L’ONG condamne "l’acceptation de la violence contre les travailleurs humanitaires" qui "imprègne toute la société somalienne" et qui émane des groupes armés mais aussi "de nombreux niveaux du gouvernement, des chefs de clan aux commissaires de district", alors que l’on assiste à une résurgence de la poliomyélite. Des militants des droits de l'homme, comme Ifrah Mohamed, dénoncent sans relâche la violence sexuelle généralisée contre les femmes.

 

Alors pourquoi cet enthousiasme de l’Union européenne

et du Royaume Uni en particulier ?

 

En coulisses, certains observateurs font état d’arrière pensées. En annonçant l’adhésion de la Somalie à l’accord de Cotonou régissant la coopération entre l’UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), Bruxelles veut installer un cadre réglementaire pour permettre aux entreprises européennes d’intervenir dans le pays. L’intérêt des armateurs espagnols (qui, à eux seuls, possèdent les deux tiers de l’effectif de la flotte de pêche européenne) pour les riches eaux poissonneuses de la Somalie, est évoqué.

 

Alexandre Rondos, envoyé spécial de l’UE dans la région, reconnait d’ailleurs que, du fait de la piraterie (aujourd’hui en régression) qui a éloigné les pêcheurs étrangers, il y a beaucoup de poisson dans les eaux somaliennes. Selon "le Monde Diplomatique", l’armateur Pescanova opère déjà dans la zone sous de fausses licences délivrées par le Qatar.

 

Enfin, l’intérêt tout spécifique du Royaume Uni se manifeste par la présence de conseillers britanniques dans tous les ministères, à Mogadisco, dont certains de la firme de défense Aegis Defence Service qui furent présents en Irak. Et cet intérêt coïncide aussi avec l’acquisition, toute récente, de droits de prospection pétrolière - auprès du gouvernement de Mogadiscio -  par Soma Oil and Gas, une compagnie dirigée par l'ancien président du parti conservateur britannique, Michael Howard.

 

Selon la lettre spécialisée African Energy, un ancien de BP, dénommé Tony Hayward, dirigeant d’une société dénommée Genel Energy, a également acquis deux blocs auprès de l’administration du Somaliland. De nouveaux conflits pourraient surgir avec le pouvoir de Mogadiscio car le Somaliland n’est pas reconnu par la communauté internationale…

 

Bien que l’ONU ait fait son retour en Somalie en janvier 2012, après dix-sept années d’absence, ce pays reste considéré comme le pays le plus sinistré de la planète, devant l’Afghanistan ou l’Irak, par le think tank américain Fund for peace, créé en 2005, qui publie le Failed States Index (l'index des états déliquescents). Dans de telles conditions, la normalisation ne s'improvise pas. Et elle ne devrait pas non plus être entachée de doutes sur la sincérité des intentions des bailleurs de fonds. Car ceux-ci contribuent, entre autre, à nourrir l'activisme des shebabs les plus radicaux (mais non sans base sociale réelle) contre un gouvernement de Mogadiscio fragile et qui parait inféodé aux agendas occidentaux.