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avril 2013 

 

 

 AFRIQUE DU SUD / CENTRAFRIQUE

 

 Fiasco militaire, diplomatique et … économique

 

 

 

La chute de François Bozize constitue un sérieux revers diplomatique pour la première puissance de l'Afrique subsaharienne. A force de n'envisager ce continent que sous le prisme du néo-colonialisme, le gouvernement sud-africain en oublie l'évolution récente des Etats et risque de manquer un tournant économique où il avait, pourtant, tout pour réussir.

 

L’Afrique du Sud, sa diplomatie, son armée et son prestige sont les victimes collatérales de la chute de Bozize et de la victoire des rebelles de la coalition Seleka. La déroute le 25 mars constitue la première défaite importante de la période post-apartheid. Le fiasco a été total : les accrochages avec les rebelles de Seleka ont fait 13 morts et 27 blessés chez les seconds, amenant le président Jacob Zuma à parler d'un "triste jour" pour l'Afrique du Sud.

 

Nul n’est dupe. Même si, lors du sommet régional de Njamena du 3 avril sur la Centrafrique auquel s’est invité le président sud-africain, celui-ci a annoncé le retrait de ses troupes de Centrafrique, cela faisait plusieurs jours que les soldats de la South African National Defence Force avaient commencé à quitter Bangui.

 

Mais la défaite est aussi politique. Elle consacre une perte d’influence totale de Pretoria dans le pays. Comme l’a rappelé Jacob Zuma, ses troupes étaient à Bangui dans le cadre d'un accord bilatéral remontant à 2007, initialement pour former l’armée centrafricaine. Mais après la première offensive de Seleka en décembre, quelque 320 hommes de la SANDF avaient été envoyés en renfort. Finalement en pure perte.

 

La SANDF s’est retrouvée pratiquement seule face aux rebelles, les militaires français et des autres pays d’Afrique Centrale (en mission de maintien de la paix) se refusant à affronter les rebelles, au même titre que la plupart des soldats de Bozize eux-mêmes. De plus, les pertes humaines essuyées ont généré en Afrique du Sud même une polémique. La ministre de la Défense Nosiviwe Mapisa-Nqakula a dû s’expliquer le 4 avril devant une commission parlementaire, au Cap.

 

Un affairisme qui ternit l'image de la RSA

 

En réalité, ce sont avant tout des connexions affairistes qui expliquent l’engagement sud-africain dans ce pays, jusqu’alors totalement inconnu de Pretoria. À Bangui comme à Johannesbourg, les témoignages fusent sur la véritable nature du soutien sud-africain à Bozize Des sources proches de ce dernier évoquent des accords facilitant l'accès d'entreprises sud-africaines à des richesses minières. Non sans fondement.

 

La Standard Bank of South Africa, par exemple, s’est engagée, en 2011, à prêter 100 millions de dollars à la firme canadienne Axmin qui possède plusieurs permis aurifères dans le pays et dont le PDG, George Roach, a été associé à UraMin, une société de prospection uranifère dont il se dit qu’elle a obtenu sa concession en Centrafrique, grâce à l’appui de l’ex-Président sud-africain, Thabo Mbeki. Un autre acteur important du paysage minier centrafricain est la société Gem Diamonds, cotée en bourse de Londres, dont le PDG n’est autre que Clifford Elphick un ancien d’Anglo American et de De Beers.

 

Et ce n’est pas tout. Le quotidien de Johannesbourg, Mail and Guardian (M&G), met en exergue les liens d’affaires tissés par l’ancien conseiller de Bozize, Didier Pereira, originaire du Congo Brazzaville proche de Paul Langa, un des responsables de la sécurité et de la collecte de fonds au sein de l’ANC qui serait impliqué dans plusieurs projets diamantifères en Centrafrique. Selon ce journal, en 2006 Pereira a signé un protocole d’accord avec le ministère des Mines centrafricain instaurant une joint-venture dénommée Inala dont le capital est détenu à 35% par l’Etat centrafricain et le reste par une société sud-africaine dénommée Serengeti Group Holdings, dont le principal actionnaire n’est autre qu’un des caciques de l’ANC, Joshua Nxumalo. Objectif : la commercialisation des diamants artisanaux de Centrafrique.

 

Apparemment, le partenariat a eu d’autres ramifications. La filiale de Seregenti, Mechanonology a en effet passé un accord avec Bangui pour la remise en état de blindés déclassés, offert à la Centrafrique par la SANDF. Enfin, la société d’exploration DIG Oil, qui a aussi bénéficié de l’appui de Thabo Mbeki, détient une concession pétrolière au sud-ouest de la Centrafrique. Tout cela a amené l’ancien premier ministre et dirigeant du Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC), Martin Ziguélé à déclarer à Radio France Internationale le 26 mars que Jacob Zuma avait été attiré dans "ce guêpier", principalement par des hommes d’affaires sud-africains du secteur minier.

 

La donne francophone

 

Pretoria avait donc, à divers degrés, un intérêt bien compris au maintien au pouvoir de Bozize. Las, dans cette affaire Jacob Zuma semble avoir négligé la donne régionale et francophone. Erreur fatale. Comme on l’a vu, lors de l’ultime et victorieuse offensive des rebelles de Séléka, les Sud-Africains se sont pratiquement retrouvés isolés.

 

Les quelque 500 militaires français de l’Opération Boali se sont contentés d’appliquer à la lettre leur mission qui était de protéger l’ambassade et les 1200 ressortissants français conformément à l’intention exprimée urbi et orbi, en décembre, le président François Hollande, que Paris n’allait pas défendre le régime en place  

 

Une même passivité, confinant à la complicité émane des principaux acteurs régionaux africains. Alors que l’armée tchadienne a démontré au Mali, dans des conditions très âpres, ses qualités militaires, la Force multinationale d’Afrique Centrale (FOMAC) forte de 760 hommes, essentiellement composée de compatriotes d’Idriss Déby, a brillé, elle aussi, par son absence, en s’abstenant de faire obstacle à la progression du Séléka.

 

Tout se passe comme si les parrains régionaux Idriss Déby en tête, mais aussi Paul Biya, Ali Bongo et Denis Sassou Nguesso, avaient saisi l’occasion pour sanctionner Bozize qui s’était engagé lors des négociations de paix, à faire partir les troupes sud-africaines.

 

C’était un secret de polichinelle qu’Idriss Déby était déçu par Bozize, auquel il reprochait de manquer à sa parole. Plusieurs accords commerciaux et militaires bilatéraux n'ont jamais vu le jour. Dont la création d'une force militaire mixte pour contrôler la frontière entre les deux pays. Bozize aurait eu également le tort de manquer d’enthousiasme pour le projet de transfert par aqueduc des eaux de l’Oubangui pour renflouer le lac Tchad.

 

Et d’aucuns affirment qu’il y a plus que des connivences entre Idriss Déby et Nourradine Adam, leader de la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix(CPJP), l’une des composantes de Seleka.

 

Mais l’analyste sud-africain Helmoed Heitman va plus loin. Dans un article publié par le Sunday Independant, il affirme que les rebelles centrafricains ont reçu un appui tchadien. Lors des combats à Bangui, écrit-il, on trouvait "des forces bien différentes des va-nu-pieds décrits initialement : la plupart portaient un uniforme standard avec sangle et gilets pare-balles, des AK47 tout neufs et des armes lourdes allant jusqu'au canon 23 mm".  

 

En définitive, l’Afrique du Sud a perdu la Centrafrique. À moins d’un coup de théâtre. Un responsable du Séléka, déclare: "Les accords de Bozizé avec l'Afrique du Sud n'étaient pas dans l'intérêt du pays, mais du maintien au pouvoir de Bozizé. Ils ont perdu militairement. Ils doivent s'en aller et oublier". Autrement dit, les accords scellés par le président déchu risquent d’être dénoncés.

 

Cela dit, l’Afrique du Sud conserve un moyen de pression. La présidente de la Commission de l'Union africaine qui a suspendu la Centrafrique de l'organisation n'est autre que la Sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne épouse du président Zuma.