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mai 2013 

 

 

LIBYE

 

 

Perspectives pétrolières et séquelles de guerre

 

 

 

Qui se souvient encore de la lettre du 3 avril 2011 attribuée au "Front national de libération pour la Libye" et qui fut publiée, en septembre 2011, par le quotidien français Libération ? Cette lettre, qui ne put jamais être vraiment authentifiée, promettait à Total 35 % de la production de pétrole libyenne en échange de la reconnaissance, par la France, du "Conseil national de transition" (CNT), alors bras diplomatique et politique de la rébellion libyenne. Tout semblait si simple alors !

 

Aujourd'hui, alors que de nouveaux appels d'offres se profilent pour la fin de l'année, le contexte politique libyens parait bien plus complexe…

 

 

Hydrocarbures : nouveaux appels d’offres à la fin de l’année

 

Selon le nouveau ministre du pétrole, Abdelbari al-Aroussi, de nouveaux appels d’offre en vue de la délivrance de permis d’exploration seront lancés au cours du quatrième trimestre 2013. D’ici là, le gouvernement et la "National Oil Corporation" (NOC) qui détient des parts majoritaires dans chaque bloc comptent parachever la restructuration du secteur et des règles de fonctionnement de l’industrie.

 

Pour atteindre à bref délai un rythme de production de 2 millions de barils/jour, il faut engager rapidement des investissements de l’ordre de $ 20 milliards, rien que pour les services de base, estime Nur Beruin, le directeur de la NOC. Pour ce faire, mais aussi pour développer son potentiel gazier (y compris les gaz de schiste) estimé à 1500 milliards de mètres cubes (contre 41,5 mds de barils de pétrole conventionnel), la Libye doit attirer massivement des capitaux et des équipements étrangers.

 

Or les conditions d’exploration et d’exploitation ne sont pas toujours à la hauteur des attentes des compagnies. Actuellement, selon Francis Perrin, directeur de publication de la revue Pétrole et Gaz arabes, "en moyenne les compagnies ne conservent que 10% de la production en Libye. C’est trop peu. Dans l’industrie pétrolière, on ne cherche pas à gagner 2% ou 5%, ce n’est pas un livret de caisse d’épargne".

 

D'ailleurs, l’italienne ENI exige actuellement la renégociation de certains de ses contrats offshore. Nur Beruin admet qu’un nouveau modèle est à l’étude et que la loi pétrolière est en cours de révision. Il est également question d’une restructuration de la NOC. Mais d'une façon générale, la lune de miel entre les nouvelles autorités libyenne et les entreprises des pays membres de l'OTAN n'a pas résisté à l'épreuve du temps, des bilans et des séquelles de la guerre.

 

Questions sur l'offensive de l'OTAN

 

L’OTAN a effectué durant l’année 2011, 9700 missions d’attaques aériennes au cours desquelles 7700 bombes de précision furent lâchées. A Bani Walid, Tripoli, Syrte, Zliten, Sorman, Majer et Al Gurdabiya, celles-ci ont ôté la vie d’au moins 72 civils, dont un tiers de mineurs. Certains habitants ont conservé des pièces à conviction accusant clairement la coalition, telles des ailerons de bombes à précision GBU-12 de 270 kilos.

 

Fait aggravant, selon l'ONG Human Rights Watch (HRW), ces bombes ont la particularité d’être équipées d’un système infrarouge qui signale la présence de personnes au sol. "Si le pilote n’était pas en mesure de déterminer si ces personnes étaient des militaires, il aurait dû – en vertu du droit humanitaire international- annuler immédiatement le raid", signale HRW dans un rapport accablant sur ces raids. Huit États-membres de l’OTAN selon le "New York Times" ont été impliqués dans ces bombardements : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, l’Italie, la Norvège et le Royaume Uni.

 

Dans une longue enquête en cinq volets, le quotidien La Libre Belgique est récemment revenu en détail sur le déroulement de ces opérations. Ce journal déplore que l’OTAN n’ait jamais divulgué la nationalité des pilotes responsables. Or, cette information aurait permis aux victimes d’intenter un recours envers les États devant la Cour internationale de justice de La Haye. De même, la Cour pénale internationale, qui avait menacé d’entamer des poursuites contre les personnes du régime Kadhafi soupçonnées de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité, est restée totalement inerte face aux bombardements de l’OTAN.  La chose est d’autant plus regrettable selon Human Rights Watch, que selon les lois de la guerre, les belligérants ne peuvent viser que des objectifs militaires.

 

De son côté, l’OTAN, difficile à traduire en justice parce qu’il s’agit d’une alliance et non d’une organisation à la personnalité juridique parfaite et achevée (contrairement à ses États membres)  prétend que, pour mener de telles investigations, elle aurait besoin d’un mandat. Pourtant, selon Human Rights Watch,  l’OTAN n’a jamais demandé une telle autorisation au gouvernement libyen.

 

En conséquence, une certaine rancœur s'installe dans les familles des victimes de ces bombardements et dans une partie de la population libyenne, qui ont inévitablement tendance à considérer l’OTAN, ses États membres et l’Occident en général comme responsables de leurs malheurs. C’est une bombe à retardement dont l’importance est encore difficile à mesurer mais qu’il serait prudent de ne pas ignorer.

 

Une autre bombe à retardement, porteuse de menaces de conflit intra-libyen concerne le comportement des forces kadhafiste à Misrata durant la guerre de 2011 et les représailles qui ont suivi. La Libre Belgique, rappelle que durant la guerre civile, de nombreux Libyens à peau noire, originaires de Tawarga se sont enrôlés dans les forces de Kadhafi pour participer au siège de la ville voisine, Misrata, se livrant à des viols et à des meurtres.

 

Mais en représailles, après l’arrêt des combats, vers la mi-2011, des milices misraties ont pillé et incendié Tawarga, poussant la totalité de ses 40 000 habitants à l’exode. Et jusqu’à ce jour, témoigne l’envoyée spéciale du journal belge, la ville est déserte et les réfugiés qui en proviennent vivent dans des camps provisoires aux quatre coins du pays, où ils endurent humiliations, viols et tortures.

 

La gravité des faits a même incité la Cour pénale internationale à récolter des preuves afin de voir s’il est opportun d’ouvrir un dossier pour crimes contre l’humanité. Les deux communautés ont l’air sérieusement engagées dans une logique commandée par la loi du Talion. Les Misratis ont le dessus. Mais gare au retour un jour des Tawargis. Tous les ingrédients d’un cycle de vendettas très déstabilisant pour le jeune État sont donc réunis.