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janvier 2013 

 

 

IRAN

 

 Quid du “Lobby arménien” ?

 

 

Le think-tank pro-atlantiste et pro-likoud israélien basé à Bruxelles, European Strategic Intelligence and Security Center (ESISC) cible l’Arménie, coupable à ses yeux d’entretenir de trop bonnes relations avec l’Iran.

 

Dans un article intitulé « The Armenian job »,  l’ESISC ( www.esisc.org) passe au crible ce qu’il appelle le « lobby arménien » à qui il fait le reproche de s’acharner contre l’Azerbaïdjan, pays présenté comme ayant réalisé des « performances exceptionnelles » (sic) dans le domaine économique et dans la lutte contre la pauvreté et le terrorisme. La référence d’ESISC est un rapport du Département d’État américain de 2010.  

 

L’ESISC déplore que ces réalisations de l’Azerbaïdjan aient été dénigrées par la campagne de propagande menée par l’Arménie, la Russie et l’Iran. C’est l’occupation par des troupes arméniennes d’une partie du territoire de l’Azerbaïdjan qui serait, à ses yeux, à l’origine du cheminement à pas lent de ce pays vers la démocratie…

 

En particulier, le rapport épingle la campagne du lobby arménien aux États-Unis et en Europe qui aurait comme principal objectif de maintenir le statu-quo dans l’affaire du Nargono-Karabakh, bien qu’ESISC se défende de vouloir diaboliser l’Arménie… Le think-tank bruxellois cite l’ancien conseiller national pour la sécurité Zbigniew Brzezinski, comme ayant déclaré que le lobby arménien est le troisième plus efficace en matière d’influence sur la politique étrangère américaine.

 

Il rappelle que la diaspora arménienne est présente dans plus de 50 pays, avec des bastions en France, en Russie, en Grèce, au Liban, en Syrie et en Iran.  Ces milieux sont puissants sur le plan économique : le financement extérieur provenant de la diaspora a représenté 37% du PIB arménien durant la période 2003-2005. ESISC rappelle également l’évidence que ce « lobby » a également pour objectif la reconnaissance du génocide de 1915. Et il reconnait qu'il a engrangé des « succès remarquables » en obtenant la reconnaissance du génocide par 21 États et l’interdiction de l’aide américaine à Bakou.

 

Les principales organisations de défense de l'Arménie en Amérique, l’Armenian National Committee of America (ANCA) et l’Armenian Assembly of America (AAA), auraient aussi, selon l'ESISC, le tort de diriger leurs actions contre deux alliés de Washington, la Turquie, membre de l’OTAN (dont les États-Unis soutiennent davantage l’adhésion à l’UE que Berlin et Paris) et l’Azebaïdjan.

 

Sont particulièrement épinglés, l’ancienne Speaker de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi et son collègue californien Adam Schiff, qui ont promu le projet de résolution sur le génocide arménien, mais qu’est parvenu à bloquer le président George W Bush en 2007.  Au passage, l’ESISC cite également le "lobby" arménien auprès des institutions européennes, un lobby qui s’articulerait autour de l’European Armenian Federation for Justice and Democracy (EAFJD) et des European Friends of Armenia (EuFoA).  

 

ESISC mentionne les eurodéputés Jacques Toubon (France), Patrick Gaubert (France), Ioannis Kasoulides (Cyprus) Bernd Posselt (Germany) and Charles Tannok, du Parti Populaire Européen (Droite) comme étant particulièrement sensible à la question du génocide et à l’expression de leurs réticences à l’adhésion à l’UE de la Turquie.

 

Chez les socialistes, le « lobby arménien » a reçu en particulier le soutien de Marie-Arlette Carlotti, Harlem Desir, Pierre Moscovici, Martine Roure, Béatrice Patrie and Pierre Pribetich (France), de La Hongroise Alexandra Dobolyi, de l’Italien Giulietto Chiesa et de la Grecque Maria-Eleni Koppa. Enfin, chez les libéraux, les principaux soutiens sont Marielle de Sarnez et Bernard Lehideux (France) ainsi que la Belge Frédérique Ries.

 

L’hostilité d’ESISC s’explique aussi par le rôle important de l’Azerbaïdjan en tant que source d’hydrocarbures alternative à l’Iran et à la Russie. Le document rappelle que ses réserves sont estimées à 7 milliards de barils de brut et à 30 trillions de pieds cubes de gaz. Il rappelle que le lobby arménien s’était vivement opposé à la construction du gazoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, dont la construction était soutenue par les États-Unis.

 

En revanche, l’ESISC se livre à une défense et illustration de l’Azerbaïdjan dont les forces de sécurité depuis 2003 ont mené plusieurs opérations contre des cellules terroristes du Hezbollah, Al Qaida et les Forest Brothers, écrit le Centre bruxellois, citant l’International Crisis Group, dont les orientations sont de façon générale pro-OCDE et très anglo-saxonnes.

 

L’ESISC concède que l’Azerbaïdjan doit encore faire des progrès en matière de droits de l’homme. Mais il préconise un dialogue constructif plutôt que l’attitude à son avis biaisée qui a prévalu jusqu’alors.

 

Mais la principale raison de l’acharnement de l’ESISC est la bonne qualité des relations entre l’Arménie et l’Iran, décrit comme le principal et le plus fiable allié de l’Arménie, dans un second rapport. En apparence, l’alliance entre le flambeau de la « révolution islamique mondiale » et une nation chrétienne pourrait sembler contre nature. En fait, l’ESISC oublie que les ayatollahs préfèrent souvent avoir affaire à des chrétiens et de façon générale à des religieux qu’à des athées.

 

Au-delà des considérations théologiques, pour l’Arménie, constate ESISC, cette alliance sert à circonvenir les sanctions économiques prises par l’Azerbaïdjan et la Turquie depuis le début de l’occupation du territoire du Karabakh par les troupes d’Erevan. En outre, elle permet à l’Arménie de diversifier ses sources d’énergie et de se positionner comme élément central sur l’axe Nord-Sud vers les mers chaudes de la Russie et menant de l’Iran aux marchés européens.

 

Du point de vue de Téhéran, la relation spéciale avec Erevan permet d’échapper aux sanctions internationales, écrit l’ESISC qui ajoute sans le démontrer, « et de poursuivre ses ambitions nucléaires… ». L’alliance a pour objet de combattre l’irrédentisme azéri et d’affaiblir l’Azerbaïdjan dans la course aux ressources en hydrocarbures de la mer Caspienne.  L’ESISC accuse aussi l’Arménie et l’Iran d’avoir un agenda caché qui serait le sabotage des efforts de la Communauté internationale pour apporter une solution pacifique à la région.

 

En clair, le positionnement de Téhéran et d’Erevan les rapprocherait de Moscou, dans un objectif commun de faire échec à la stratégie occidentale qui passerait par Bakou,  bien que l’Arménie ait réussi à conserver de bonnes relations bilatérales avec Washington et l’Europe. Et le second rapport de l’ESISC s’inquiète des conséquences à long-terme de « l'axe Erevan-Téhéran ». On croirait entendre Paul Wolfowitz et son discours sur « l’axe du mal » recyclé par George W. Bush.