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septembre 2013 

 

 

GRANDS LACS

 

Khartoum vise Kampala via le Nord Kivu

 

 

Les risques déjà bien élevés sont en train de grimper vertigineusement dans la région des Grands Lacs. Grâce à l’appui de Khartoum, un nouveau front est en train de s’ouvrir au Congo Kinshasa. Depuis le début juillet, on assiste en effet à une recrudescence des activités des guérilleros de l’Alliance of Democratic Forces-National Army for Liberation of Uganda (ADF-NALU) au Nord-Kivu, entre Goma et le lac Édouard. Non sans dégâts pour les populations locales.

 

Le Bureau de Coordination des affaires humanitaires de l’ONU, indique que les affrontements qui ont opposé l’armée congolaise aux miliciens ADF/NALU, à Kamango, dans le territoire de Beni, ont poussé plus de 66 000 personnes à fuir en Ouganda, en juillet dernier. Selon des témoins cités par l’Agence congolaise de presse, des individus s’exprimant en arabe se trouvaient dans les rangs des rebelles.

 

Pour Gérard Prunier, politologue et historien, spécialiste de l’Afrique de l’Est, cette renaissance de l’ADF-NALU, née au début des années 1990 et quasi-moribonde en 2003, s’explique par l’implication de Khartoum.

 

Au départ, déjà, seuls les financements des Mukhabarat soudanais (services secrets) avaient permis à ce groupe armé de survivre. Il s'agit en effet d'une organisation très hétéroclite comprenant, à l'origine, des monarchistes Rwenzururu composé de Bakonjo et de Baamba, qui ont fondé la National Army for the Liberation of Uganda (NALU), et auxquels s'est ajouté l'Allied Democratic Movement (ADM) composé de monarchistes fondamentalistes Baganda. Ces derniers estimaient que l'autonomie concédée au Buganda par le président ougandais Yoweri Museveni en 1993 était insuffisante, ce qui les a conduits à se regrouper dans l'ADM. On retrouve enfin, dans l'ADF-NALU, l'essentiel de  l'Uganda Muslim Liberation Army (UMLA) qui avait été composée d'un petit groupe de musulmans Banyoro influencés par le mouvement musulman indien Tabliq et financé par l’ONG fondamentaliste soudanaise Da'wa Islamiyya.

 

C’est le soutien actuel du président ougandais Yoweri Museveni au "Front Révolutionnaire Soudanais" (FRS) qui regroupe des musulmans noirs du Darfour, du Sud Kordofan et du Nil Bleu contre la dictature arabe et islamiste d’Omar El Béchir, qui est à l’origine de la réactivation, par le Soudan, de la guérilla ADF-NALU, poursuit Gérard Prunier.

 

Le but de Khartoum est de compliquer la vie de Kampala dans une attaque de revers qui dissuaderait Museveni de poursuivre son appui au FRS.

 

En même temps, le dirigeant soudanais El Béchir a tout intérêt à créer du désordre dans une zone géographique par laquelle pourrait éventuellement être évacué le pétrole du Sud Soudan (via l'Ouganda et le Kenya).  Il s'agit de contraindre Juba à utiliser exclusivement les infrastructures de transport situées au Soudan (dont le pipeline existant) pour continuer à encaisser les droits de transit du pétrole sud-soudanais.

 

Ce soutien soudanais à l’ADF-NALU, s’exprime aussi par la présence de Shebabs somaliens dans ce groupe armé.

 

Khartoum a toujours aidé les islamistes somaliens. Gérard Prunier rappelle que ce sont d'ailleurs les Shebabs qui ont "sous-contracté" les miliciens de l'ADF au chômage, en 2010, pour poser des bombes à Kampala pendant la coupe du monde de football. Le but était alors de dissuader Kampala de poursuivre son engagement au sein de la Mission maintien de la paix de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM).

 

Malgré la nouvelle frontière du Sud Soudan qui éloigne un peu plus Khartoum de la région des grands lacs, Omar El Béchir n'a donc pas abandonné toute velléité d'imposer ses intérêts dans la région, par la force et l'intimidation. La perte du pétrole situé au Sud Soudan a même ravivé ses appétits.