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octobre 2013 

 

 

PETROMONARCHIES

  

Menace sur les gros contrats à terme ?

 

 

Le CCG, "Conseil de coopération du Golfe", constitué des pétromonarchies de l'Arabie saoudite, du Koweït, d'Oman, du Qatar, de Bahreïn et des Émirats arabes unis, est l'un des regroupements d'Etats les plus riches de la planète, courtisé pour ses fabuleux contrats. Selon une étude du "Kuwait Financial Centre" (Markaz), quelque $ 900 milliards de projets BTP seraient même en cours de conception ou de réalisation dans cet espace géographique, dont $ 516 milliards pour les seuls projets immobiliers. De quoi faire rêver les promoteurs et les industriels du monde entier !

 

Ces projets financés grâce à la hausse des excédents budgétaires, qui autorisent des dépenses publiques de plus en plus élevées, investies dans le développement des infrastructures, présentent pourtant bien des faiblesses. Comme le reconnait le Kuwait Financial Centre (Markaz), leurs risques intrinsèques ne sont pas toujours équitablement répartis. Les contrats juridiques sont souvent mal ficelés. L'information n'est pas toujours fiable, les chaines d'approvisionnement aléatoires, les goulets d'étranglement fréquents et la main d'œuvre insuffisante.

 

Mais l'écueil le plus grave réside certainement dans la source des financements publics. Selon toute probabilité, les recettes de ces États ne parviendront plus, à terme, à garantir la bonne fin de ces ambitieux programmes de développement.

 

Une faible croissance des capacités de production pétrolière d'ici 2018

 

Certes, les événements de cet été en Syrie, en Libye et en Égypte ont fait remonter le cours de l'or noir. Mais une tendance plus profonde se dessine à moyen terme, induite à la fois par la forte croissance des hydrocarbures non conventionnel en Amérique du Nord, une probable normalisation des relations occidentales avec l'Iran et la stabilisation des capacités de production de pétrole de plusieurs États du Golfe membres de l'OPEP.

 

Selon l'AIE (Agence Internationale de l'Energie), la croissance de l'offre pétrolière mondiale sera portée, jusqu'en 2018, par l'Amérique du Nord et devrait s'avérer supérieure à la demande, pour atteindre 103 mb/j en 2018, contre une demande de 96,7 mb/j. Sur les 8,3 mb/j de capacité supplémentaire de production planétaire, 6 mb/j proviendront de pays non membres de l'OPEP et 3,9 mb/j de l'Amérique du Nord.

 

Dans le Golfe, les progressions seront faibles : 0,4 mb/j pour l'Arabie saoudite d'ici 2018 et 0,8 mb/j pour les Émirats arabes unis. Le Koweït devrait, pour sa part, enregistrer un recul de l'ordre de 0,3 mb/j, tandis que la capacité de production du Qatar sera quasiment stable sur cette période.

 

Le Moyen-Orient restera, certes, la plus grosse zone de production pétrolière du monde, mais elle devra réorienter ses ventes sur l'Asie et l'Océanie. Et les pressions sur les prix deviendront de plus en plus intenses.

 

Une grande vulnérabilité au prix des hydrocarbures

 

Les institutions internationales fondent leurs prévisions pour 2014 sur la base d'un prix du baril de l'ordre de 100 $. Cela permettrait aux pays pétroliers du Moyen-Orient de continuer à croitre au rythme de 3 % l'an l'année prochaine. Pas de panique donc, même si la croissance (essentiellement portée par les secteurs "hors hydrocarbures", et donc dopée par les investissements publics) a tendance à se ralentir.

 

Par contre, la Banque mondiale s'est livrée au petit jeu des anticipations à travers des scénarios plus pessimistes, qui illustrent bien l'extrême vulnérabilité des États pétroliers moyen-orientaux. Selon ses calculs, une baisse du prix du pétrole à 80 $ le baril ferait perdre, en moyenne, un point et demi de PIB à la croissance de ces pays. Le risque budgétaire est plus élevé. Un pétrole à 80 $ le baril entamerait de 2 points du PIB l'excédent budgétaire de chaque État. Quant à l'excédent de la balance courante, il perdrait lui, 3 points et demi par rapport au scénario de base.

 

L'exemple des Émirats arabes unis est à cet égard très instructif. Imaginons, ainsi, le scénario plus probable d'un baril de pétrole qui resterait supérieur à 90 $ sur toute la période allant d'aujourd'hui à 2018. Il apparait que les revenus pétroliers de l'ensemble de la fédération des Émirats (revenus essentiellement produits par l'Emirat de Abu Dhabi) ne représenteront plus que 20 % du PIB en 2018, contre 28,5 % environ du PIB en 2012.

 

Si les recettes fiscales de la fédération ne s'accroissent pas fortement et si les dépenses gouvernementales restent au même niveau qu'aujourd'hui, le budget des EAU risque tout simplement de devenir déficitaire à partir de 2015 !

 

A terme, le financement de certains mégaprojets du Conseil de Coopération du Golfe pourrait donc s'avérer problématique : prenons l'exemple emblématique du projet de réseau ferroviaire régional commun aux six monarchies du CCG, dont le principe avait été adopté en 2004. Ce chemin de fer doit relier le Koweït à Oman, en passant par l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar et les Émirats arabes unis. Le tracé prévoit aussi des connexions avec l’Europe à travers l’Irak, l’Iran et la Turquie. Le coût initial du projet, tel qu'approuvé en 2004, avait été estimé à $ 14 milliards, mais les dirigeants du CCG ayant voulu des trains plus rapides, il avait été porté à $ 25 milliards, en 2009, après l'achèvement des études de faisabilité. Depuis, le coût a encore fortement augmenté. Lors de l'annonce récente du lancement, dès 2014, de la construction du réseau du Sultanat d'Oman, long de plus de 2 200 km, les autorités ont annoncé une facture de l'ordre de 15,5 mds, pour une mise en service prévue en 2018.

 

Le cas de plus en plus problématique du Qatar

 

Très dépendant du gaz, en particulier du GNL, le Qatar se trouve dans une position plus vulnérable encore face à l'essor du gaz non conventionnel. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle cet Émirat s'est imposé à lui-même un moratoire sur le développement de son secteur du GNL. Mais, à moyen terme, la croissance de ce secteur va stagner, ce qui entrainera une baisse régulière des revenus budgétaires en termes de part du PIB.

 

Or les investissements qataris sont étroitement liés à la capacité de l'Etat de contribuer à leur financement. On voit mal comment un rythme de croissance du secteur hors hydrocarbures pourrait rester au fort rythme actuel de 9 % l'an, pour soutenir la croissance globale de l'Emirat. C'est d'ailleurs la raison qui explique que le risque qatari ait été relevé par le consensus de l'OCDE et par un nombre croissant d'agences d'assurance-crédit de par le monde.

 

Le Qatar peut, certes, toujours s'appuyer sur un fond souverain exceptionnel évalué à quelque 700 mds $. Mais la période où il pouvait encore dépenser sans compter dans des entreprises parfois hasardeuse semble révolue. Le nouvel Émir doit aussi tenir compte de la forte vulnérabilité de son petit État face à ses besoins en eau et en produits agro-alimentaires.

 

Enfin, le Qatar n'est plus certain de parvenir à conserver le Mondial 2022 qui lui avait été attribué par la FIFA. Des rumeurs de corruption circulent, face à l'aberration d'un projet qui verrait évoluer des équipes de foot sous une chaleur accablante en plein été. L'hypothèse de transférer cette compétition dans les mois d'hiver n'est pas exclue, mais elle ne permet pas de répondre aux reproches que ne cesse d'aligner la CSI (Confédération syndicale internationale) qui dénonce les conditions de travail des ouvriers des chantiers qataris (déjà plusieurs accidents mortels enregistrés) et même les privations de liberté imposées aux joueurs étrangers évoluant au Qatar (cf. la brève mise en ligne sur ce site le 5 juin 2013).

 

Du coup, la CSI propose que la FIFA procède à un nouveau vote pour la Coupe du monde 2022. Et elle semble actuellement assez proche de l'obtenir, ce qui serait évidemment un coup dur pour les grands projets du Qatar, tous plus ou moins liés à cette échéance de 2022.