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février 2013 

 

 

Dossier Biocarburants

 

Développements en Afrique et en Amérique latine

 

 

La décision de la Commission européenne de réduire à 5% la part des biocarburants provenant de cultures alimentaires pour permettre d’atteindre, à l’horizon 2020, l’objectif de 10 % d’énergies renouvelables, a semé la morosité dans le secteur. Cette annonce n'a cependant pas affecté l'Asie qui poursuit ses propres objectifs (cf. l'article "Asie : l'année des biocarburants" - janvier 2013 - sur ce même site de RI). Et les perspectives sont plutôt restées bonnes pour les cultivateurs africains de biocarburants non alimentaires. En Amérique latine, c'est déjà la constitution d’une industrie de biocarburants de deuxième génération qui est mise en route.

 

La décision européenne est la conséquence d’un lobbying intense des ONG de développement mais aussi des déclarations du rapporteur des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, le Belge Olivier De Schutter, qui estime que les mandats encourageant la production de biocarburants sont un facteur déterminant dans la hausse des prix des produits alimentaires. En février 2012, l’UE avait même été accusée par la coalition d’ONGs EuropAfrica d’alimenter l’injustice et la faim en Afrique par sa politique favorable aux biocarburants. À l’époque plusieurs scientifiques avaient prié la Commission européenne de reconnaître les effets négatifs indirects du changement induit dans l’utilisation des sols, et notamment la déforestation, provoqués, selon eux, par les biocarburants.

 

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que la plupart des acteurs du secteur partagent les inquiétudes de l’Association européenne de la biomasse, sur le fait que la limitation, à 5 %, de l’apport des cultures énergétiques d’origine alimentaire réduira la confiance des investisseurs européens dans le secteur des biocarburants. Ce qui n'empêche pas les investisseurs d'autres origines de s'intéresser au potentiel de l'Afrique.

 

Des pétroliers reconvertis dans la culture africaine

 

Malgré le retrait de ses permis pétroliers et gaziers dans l’Ogaden éthiopien l’été dernier, la firme de Hong-Kong Petrotrans Co Ltd conserve des ambitions en Éthiopie et, en particulier, dans le secteur des biocarburants. La firme a, en effet, l’intention de produire 20 000 d’éthane provenant de tiges de sorgho doux afin la fin 2013 et entend investir $ 20 millions dans le projet. La biomasse proviendra d’une exploitation de 5000 ha appartenant à la société ainsi que des fermes environnantes.

 

Selon un responsable de Petrotrans, le potentiel est important dans la mesure où le gouvernement entend parvenir à un objectif de 20 % de la teneur en énergies renouvelables, à l’horizon 2017, des carburants de transport, en lieu et place des 10 % actuel.

 

Selon ses promoteurs qui entendent aussi exporter une grande part de leur production de bioéthanol vers l’Asie, ce projet, loin de contribuer à l’insécurité alimentaire, va permettre, au contraire, d’accroître la production vivrière grâce aux distributions de semences et d’engrais aux paysans, ainsi qu’à l’assistance technique qui leur est offerte.

 

D’autres acteurs, comme le trader nigérian, Abiodun Agoro, basé à Londres et à Lagos, lorgnent le marché chinois. Ce trader a commencé, en juillet 2013, à exporter une quarantaine de tonnes de cossettes de manioc par mois, du Nigeria vers la Chine, provenant de la production des Ireti farms dans le Kwara State (Nigeria) où la société Shonga Farms Holding produit en collaboration avec la firme australienne Austravia.

 

Le projet de Shonga farms est d’exporter jusqu’à 500 000 tonnes par an de cossettes vers la Chine où la demande explose. Une telle quantité permet une production annuelle de l’ordre de 100 millions de litres d’éthanol. Selon le ministère fédéral de l’agriculture du Nigeria, le gouvernement entend faire en sorte que la production de cossettes dépasse le million de tonnes en 2013.

 

Dans un contexte rendu compliqué par les campagnes des ONG contre les accaparements de terre (cf. l'article intitulé "Terres de conflit" de novembre 2012 sur ce même site de RI), un signal important pour l’industrie des biocarburants en Afrique pourrait aussi venir de la publication, au cours des prochains mois, d’un audit du projet de Makeni au Sierra Leone, l’un des plus importants, et que développe la compagnie helvétique, Addax Bioenergy.

 

Celui-ci représente un investissement de € 267 mns pour l’aménagement d’une plantation de 14 300 hectares de canne à sucre, d'une raffinerie d’éthanol d’une capacité annuelle de 90 000 m3 et d'une centrale à biomasse de 30 MW, supposée fournir 15 MW au réseau national. Ce projet qui devrait être opérationnel en 2013 ou en 2014, a été attaqué récemment par les ONG qui lui reprochent des expulsions forcées et un taux de rapatriement des bénéfices exorbitant.

 

Mais le patron d’Addax, Jean-Claude Gandur ne se sent pas coupable des faits qui lui sont reprochés. Il rappelle que son projet répond aux normes sociales et environnementales de la Banque africaine de développement et de la Société financière internationale (du groupe de la Banque mondiale( ainsi que de l’Union européenne. De plus, le projet d’Addax devrait répondre aux recommandations de la "Table-ronde sur les biocarburants durables", une initiative qui regroupe des agriculteurs, producteurs de biomasse, des industries du secteur, comme Addax, des détaillants et des fabricants de carburant, de l’industrie du transport, des banques, des investisseurs, des ONG de défense des droits de l’homme ainsi que des organisations de conservation de la nature...

 

Jusqu'ici, ces controverses n’ont cependant pas trop affecté les producteurs de jatropha curcas, plante non comestible qui peut croître sur des sols marginaux et qui représente l’une des sources potentielles les plus importantes de biodiesel en Afrique. La firme JOIL, basée à Singapour et qui possède des champs et des usines pilotes au Kenya, en Indonésie, en Inde et à Singapour est particulièrement optimiste (cf. l'article "Asie : l'année des biocarburants" -janvier 2013- sur ce même site de RI).

 

Concernant l’Afrique, une étude allemande de GEXSI Capital Partners sur le jatropha a identifié 97 projets couvrant une superficie de 119 000 ha en 2008 et prédit que les plantations de jatropha s’étendraient jusqu’à 2 millions d’hectares en 2015 sur le continent, dépassé par l’Asie (9,2 millions d’ha) mais devançant l’Amérique Latine (1,6 mns ha).

 

Il y a tout de même une ombre au tableau du jatropha : à Madagascar, la société italienne Tozzi Green, filiale du groupe italien Tozzi Renewable Energy développe un projet sur le plateau d’Ihorombe, dans le Centre-Sud de la Grande Île, et vise une surface de 100 000 ha, contre l’avis de populations locales.

 

En novembre 2012, dix représentants de neuf villages situés dans les communes de Satrokala, Andiolava, Ambatolahy et Ihosy, région d’Ihorombe sont venus à Antananarivo et ont tenu une conférence de presse pour "exprimer leur détresse", suite à l’expulsion, par des gens armés, d’un certain nombre de paysans et d’éleveurs des zones où ils avaient l’habitude de faire pâturer leurs zébus. Les autochtones accusent les agents de Tozzi d’avoir détruit les tombes de leurs ancêtres et des lieux sacrés.

 

 

Amérique Latine : en avant pour la deuxième génération !

 

Le géant brésilien qui produit, bon an mal an, le tiers de la production mondiale de bioéthanol, n’a guère été impacté par la directive de l’UE limitant l’utilisation de biocarburant alimentaire à 5 %. La constitution d’une industrie de biocarburants de deuxième génération est en route.

 

La firme américaine Blue Sugars dont la première usine de démonstration a démarré au Wyoming en 2009, va vendre sa technologie à trois usines brésiliennes de broyage de canne à sucre pour leur permettre de produire de l’éthanol cellulosique à base de résidus de canne à sucre. Selon le PDG de Blue Sugars, Peter Gross, les raffineries de sucre brésiliennes sont les plus compétitives du monde, en raison de l’abondance de matière première.

 

Le géant pétrolier brésilien Petrobras lui-même se lance dans l’aventure. Il a déjà investi plus de $ 10 mns, depuis 2010, pour la construction d’une usine de démonstration. Petrobras va également doter une de ses usines de broyage de cette technologie. Elle aura une capacité de traitement de 120 000 tonnes de bagasse et pourra produire 37,9 millions de litres d’éthanol/an.

 

Selon Peter Gross, cette technologie visant à la production d’un éthanol de seconde génération à base de bagasse et de résidus de cannes à sucre broyées, offre un potentiel équivalant à la moitié de la capacité de production actuelle de l’industrie de l’éthanol brésilien qui est de 24 millions de mètres cubes par an, moyennant le broyage de 650 millions de tonnes de cannes.

 

Ce potentiel pourrait être atteint dans les 10 à 15 ans à venir, estime Peter Gross, pour lequel le Brésil, mais aussi d’autres pays d’Amérique du Sud, offrent de grandes opportunités de production d’éthanol cellulosique, à base d’eucalyptus et de bambou.

 

Par ailleurs, dans son numéro de novembre 2012, le mensuel britannique Biofuels International signale que le producteur américain de biocarburants non alimentaires Ensyn, et le fabricant brésilien de pulpe de bois Fibria Celulose ont conclu une alliance stratégique. Les deux sociétés vont créer une joint-venture pour la production de bioéthanol cellulosique et de produits chimiques qui sera basée au Brésil. La compagnie brésilienne va également acquérir une participation de $ 20 mns dans Ensyn.

 

De son côté, le premier ministre britannique David Cameron serait très intéressé par les opportunités que ces développements représentent pour l’industrie britannique, confortant l’impression ressentie lors d'une conférence de Biofuels International, organisée à Anvers les 20 et 21 novembre derniers, que, pour les Européens, l’avenir des biocarburants est très largement hors d’Europe.

 

David Cameron a donné son aval au projet de la firme britannique TMO Renewables, spécialisée dans les biocarburants de seconde génération, qui a signé, au premier semestre 2012, avec l’Usina Santa Maria Cerquilho, associée au grand producteur brésilien de sucre et de bioéthanol Copasucar, un protocole d’accord pour la fourniture de bagasse de canne à sucre, afin de lui permettre de produire 10 millions de litres par an de bioéthanol.

 

On peut mentionner, enfin, la mise au point par la "Fondation pour la recherche de l’État de São Paulo", Boeing et l’avionneur Embraer, d’un plan de développement pour la production et  l’utilisation d’un bio-kérosène pour l’aviation au Brésil. Les lignes aériennes Azul, GOL, TAM et Trip sont associées à la conception de ce programme.

 

Encore plus novateur, l’État brésilien de Pernambuco va accueillir une usine de production de biocarburant utilisant des algues comme matière première. Cet investissement de € 8 mns  sera réalisé par la compagnie autrichienne SAT sur le site d’une plantation de canne à sucre. Elle va produire 1,2 million de litres de biocarburant/an en utilisant du dioxyde de carbone généré durant la production d’éthanol pour accélérer le processus de photosynthèse des algues, dont sera extrait du biodiesel.  Au départ, 5 % seulement des émissions de CO2 générées par la production d’éthanol à base de sucre de canne seront ainsi recyclées, mais le taux va augmenter à l’avenir, explique le chef des projets brésiliens de SAT, Rafael Bianchini.

 

Bunge Global, l’un des principaux producteurs de sucre du Brésil, investit, lui aussi, dans la recherche, plus précisément sur le bio-butanol (dont la valeur énergétique est supérieure à celle de l’éthanol) avec l’Américain Cobalt Technologies. Les sociétés Pinnacle Ventures, Malaysian Life Sciences Capital Fund, VantagePoint Capital Partners sont parties prenantes au projet.

 

La première étape prévoit la construction d’une usine de démonstration au Brésil. Celle-ci utiliserait de la bagasse, mais aussi d’autres biomasses. Les premiers tests sont prévus dans le courant de l’année 2013. Ce projet s’inscrit dans le cadre de l’accord signé au début de l’année 2012 avec Rhodia pour la constitution d’une alliance stratégique, en vue de la construction de plusieurs raffineries de bio-butanol en Amérique Latine. Objectif : satisfaire à la fois le marché de l’industrie chimique et celui des biocarburants.

 

Même si le Brésil se taille, et de très loin, la part du lion dans le marché des biocarburants, y compris de biodiesel jatropha, en Amérique du Sud, des projets émergent dans d'autres pays du sous-continent. Au Pérou, la société Maple Energy a conclu, dans la seconde moitié de 2012, sa première transaction avec le trader nippon Mitshui. Le contrat porte sur la commercialisation de 1,56 millions de gallons (5,90 millions de litres) de bio-éthanol, par Mitshui, auprès de consommateurs européens.  

 

Selon le PDG de Maple, Rex Canon, cet accord devrait encourager le développement de la production d’éthanol au Pérou. Maple utilise une partie de la production locale de canne à sucre comme combustible d’une centrale électrique de 37 MW inaugurée en 2012, et dont le courant est revendu à la compagnie nationale. L’éthanol est exporté à partir du port de Paita. Ce projet représente un investissement de € 230 mns.

 

En Argentine, le secteur est déjà très développé. Le pays est un grand producteur de biodiesel avec une production de 2,4 millions de tonnes en 2011, dont 1,7 million ont été exportées, procurant des recettes équivalent à $ 2,1 mds. La présidente Cristina Fernandez a annoncé, en septembre 2012, que la taxe à l’exportation, qui avait été augmentée de 20 % à 32 %, ce qui avait suscité la colère des producteurs, allait être revue et remplacée par une échelle mobile de taxation qui prendrait en compte l’évolution des cours mondiaux du biodiesel.

 

Mais la filière se heurte au protectionnisme européen et subit aussi les dommages collatéraux des grands chocs entre les intérêts de Repsol et l'Argentine. Ce pays a décidé, en août 2012, de saisir l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à propos des restrictions des importations de biodiesel argentin par l’Union Européenne, considérées par Buenos Aires comme une violation des règles du commerce international. À l’origine de cette initiative argentine, on trouve une décision unilatérale de l’Espagne, prise au printemps 2012, d’exiger que le biodiesel importé ne provienne que de l’UE. Dans la pratique, cette décision espagnole a eu pour conséquence de tarir les fournitures argentines à l’Espagne.

 

Le gouvernement argentin considère qu’une telle décision de la part de l’UE et d’autres pays de l’OCDE représente une volonté de confiner les pays en développement dans le rôle de simples fournisseurs de matières premières et de les empêcher d’être producteurs de produits élaborés. Du côté espagnol, en revanche, on fait remarquer que la décision de Madrid est la suite de l’expropriation, par Buenos Aires, de la participation détenue dans la compagnie pétrolière YPF SA par Repsol SA, et s’inscrit donc dans ce contentieux de € 8,4 mds, montant des compensations exigées par la firme espagnole.

 

La question des biocarburants s'avère en définitive beaucoup plus complexe qu'on pourrait le penser à première vue. Les recherches les plus innovantes dans ce secteur impactent relativement peu la production de produits alimentaires (elles utilisent surtout les sous-produits et les déchets) mais leur coût exige des prix assez élevés des énergies fossiles, pour les rendre rentables. Ceci dit, en termes de sécurité énergétique, ces techniques nouvelles offrent une alternative intéressante à l'exploitation - très controversée - des gaz et pétrole de schiste.