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juin 2013 

 

 

BRESIL

 

 Vers un remodelage des institutions ?

 

 

Au Brésil, la présidente Dilma Roussef vient d’annoncer un référendum sur la tenue d’une Assemblée constituante dont la fonction sera de mener à bien une réforme politique en profondeur : « Le Brésil est prêt à avancer et il est clair qu’à partir de maintenant il ne doit pas rester immobile là où il se trouve.  Nous devons aussi donner la priorité à la lutte contre la corruption d’une façon encore plus efficace. ». De plus, cinq "pactes en faveur du Brésil" seront créés, portant, entre autre, sur la responsabilité fiscale et l’incitation à l’usage des transports publics. Elle a annoncé l’injection de $ 25 milliards (50 milliards de réales) dans ce secteur.

 

La participation démocratique, la santé et l’éducation publique font aussi partie des axes de travail.  « Nous savons où se trouvent les problèmes, nous savons que nous pouvons construire des solutions mais il y a beaucoup de difficultés à résoudre, et c’est pour cela que j’amène ces propositions concrètes, qui sont au moins 5 pactes en faveur du Brésil » a déclaré Dilma Roussef après s’être réunie avec les 27 gouverneurs du pays, les maires des grandes villes et des représentants des mouvements et manifestations actuellement mobilisés à travers le pays. Il s’agit donc d’une réponse à la hauteur d’une situation exceptionnelle.

 

Trois jours plus tôt, Roussef avait signalé : « Je vous entends ». Ces mots, prononcés vendredi 21 juin dans la soirée par la présidente brésilienne lors d’une allocution télévisée exceptionnelle de 10 minutes, sont probablement ceux dont elle espère le plus qu’ils aient été bien perçus par les 197 millions de citoyens auxquels elle s’adressait, après deux semaines de manifestations généralisées à travers tout le pays.

 

« Si l’on sait tirer parti de l‘impulsion donnée par cette énergie […]  beaucoup de choses pourraient être accomplies, que le Brésil n’a pas encore faites pour les problèmes économiques et politiques » ; après avoir reconnu la dimension économique et politique de ce déferlement de mobilisations, Roussef avait aussi évoqué les grandes lignes de réformes possibles, telles que des allègements fiscaux pour toutes les compagnies de transports publics afin qu’elles améliorent leurs services et baissent leurs coûts pour leurs usagers, la possibilité d’utiliser 100 % des revenus tirés des exportations d’hydrocarbures pour améliorer de toute urgence le secteur de l’éducation.

 

En matière de santé, la possibilité de faire appel à plusieurs milliers de médecins étrangers, notamment cubains, avait été évoquée, afin de pallier aux manques dans ce domaine, ainsi que la décision de créer de nouvelles facultés de médecines, bourses d’études et avantages pour les jeunes médecins acceptant de travailler un certain temps en zones rurales.

 

Un contexte économique moins porteur

 

Le contexte économique est délicat et il importait de donner un signal politique fort, et surtout digne de l’ampleur du mécontentement général. Le Brésil connait depuis deux ans une baisse marquée de son taux de croissance. Alors que celui-ci avait atteint 7,5 % en 2010, l’année 2011 n’a connu que de 2,7 % de croissance, tandis que 2012 s’est situé à 0,9 % (derniers chiffres de l'OCDE). Pour l’année 2013, les autorités évoquent le chiffre de 2,46 %. La banque centrale brésilienne n’envisage, au mieux, qu’une croissance de 3 % pour 2014 (3,5 % selon l'OCDE). Ce ralentissement économique est aggravé par un taux d’inflation de l'ordre de 6,5 % sur les 12 mois écoulés.

 

Quant aux 40 millions de personnes tout juste sortis de la pauvreté et qui sont techniquement définis comme appartenant aujourd’hui à la "classe moyenne", leur précarité est extrême : qu’ils soient salariés ou dépendants d’emplois informels, tous savent qu'un seul mois de revenu les protège d’une possible rechute dans la pauvreté.  

 

Au même moment, l’OMC publie un rapport qui pointe du doigt des déficiences structurelles de l’économie brésilienne : des infrastructures inadéquates, un accès insuffisant au crédit et un niveau d’imposition élevé. Le rapport indique aussi que le secteur manufacturier a perdu son dynamisme depuis 2008 « suite à la détérioration de la compétitivité, ce qui s’est traduit par une augmentation des importations et un rythme lent de l’augmentation des exportations ». Plus récemment, ce sont surtout les termes de l'échange qui se sont détériorés, puisqu'en volume, les exportations se sont accrues plus vite que les importations : + 0,5 % en 2012 contre +0,4 %, rompant avec la période précédente qui avait enregistré une croissance remarquable des termes de l'échange en faveur du Brésil.

 

La balance des paiements courants est déficitaire : - 2,1 % du PIB en 2011, - 2,4 % en 2012. La tendance est actuellement à la hausse du dollar face au real, malgré les interventions de la banque centrale qui cherche à éviter une trop grande volatilité du taux de change et qui dispose pour ce faire de réserves encore confortables ($ 370 milliards). Cette évolution à la baisse du réal devrait cependant permettre de doper les exportations (alors que la hausse du real, il y a deux ans, avait entamé la compétitivité des produits brésiliens). Mais l'augmentation du prix des importations s'ajoute à un taux d’inflation déjà préoccupant.

 

L'impact du Mondial 2014

 

Dans ce contexte économique tendu, les enjeux du Mondial de football 2014  ont mis à jour des dysfonctionnements profonds, devenus inacceptables pour une population dont un récent sondage indique qu’elle soutient les manifestations à 75 %.

 

Selon Valter Pomar, un des dirigeants nationaux du Parti de Travailleurs de Dilma Roussef, cité dans le grand quotidien argentin Pagina 12, « La rapidité des investissements dans des stades pour assurer des engagements comme la coupe de football ou les jeux olympiques est flagrante. Tout aussi flagrante est la lenteur des investissements quand il s’agit de tout-à-l’égout, de construction de logements sociaux, de la réforme et construction de réseaux de chemins de fer, ports et aéroports, d’amélioration des transports urbains, de l’installation de nouvelles usines qui puissent maintenir le rythme de création d’emploi, et de la restructuration de l’éducation et de la santé ».

 

Il y a une semaine, la très sérieuse revue économique en ligne americaeconomia.com réalisait une interview de Natalia Viana, directrice d’Agencia Publica, premier regroupement de médias indépendants brésiliens. Ses réponses font écho aux contradictions mentionnées par Valter Pomar, et permettent de cerner plus précisément les causes des manifestations qui ont secoué toutes les grandes villes brésiliennes.

 

Tout d’abord, premier à avoir été identifié, le problème de l’augmentation du coût des transports publics, à Sao Paulo, mérite plus que le caractère presque anecdotique que lui donne les grands médias : la question du système de transports publics, très déficient à travers le pays, touche directement à celle d’un modèle de société. Ainsi, Natalia Viana précise : « le Brésil a une politique extrêmement mauvaise de transports publics en général,  une politique qui a privilégié le recours à la voiture individuelle sur celui de la libre circulation et mobilité dans la ville, et cela se retrouve dans tout le pays ».

 

Le Movimiento Passe Libre, Mouvement pour la gratuité des transports, regroupe en grande partie des étudiants, mais aussi, ce qui est généralement passé sous silence, des personnes venues d’autres secteurs de la population, et qui endurent jour après jour les conséquences de ce modèle de développement urbain. Maintenant, tous réclament une véritable politique de transports publics et la gratuité de ceux-ci.

 

La question du football et de la préparation du Mondial 2014 a tout à la fois cristallisé et révélé l’ampleur de disfonctionnements du pouvoir politique et de pratiques économiques devenues inacceptables : «  […] depuis le début des négociations avec la FIFA, le Mondial se prépare très loin des gens, y compris avec des dizaines de cas de violations des droits humains et des abus financiers,  des questions de dépenses inappropriées, de changements profonds dans les villes avec une participation populaire minimes. Donc, cela fait à peu près un an qu’il y a des comités populaires dans toutes les villes qui vont recevoir le Mondial, ce sont eux qui montrent du doigt la façon dont les choses sont en train de se faire pour le Mondial ».

 

Emblématiques d’une économie indissociable des hyper-évènements sportifs, les pratiques de la FIFA, à la fois monopolistiques et surtout contraires à la Constitution brésilienne, n’ont pas été mentionnées dans les grands médias. Pourtant elles touchent de très nombreuses personnes et sont au centre des préoccupations et manifestations actuelles : « Dans certaines des villes où les gens protestent en ce moment, comme Mina Gerais, Brasilia ainsi que Rio de Janeiro, une des questions est le fait que, durant le Mondial et la Coupe des confédérations, il sera interdit de manifester, en violation de la Constitution. Autour des stades, la FIFA a établi une zone d’exclusion de 2 kilomètres, ce qui veut dire qu’on ne peut pas y protester, et c’est inconstitutionnel. Là, on ne peut vendre aucun produit s’il n’est pas agréé par la FIFA, et donc, de nombreux vendeurs ambulants qui travaillaient près des stades se retrouvent dans l’impossibilité de travailler […] ».

 

La même organisation journalistique Agencia Publica indique que les violations des droits humains dans le contexte de la préparation du Mondial de 2014 concernent l’absence de consultation préalable, en bonne et due forme, d’au moins 170 000 personnes pour la seule ville de Rio, dont les logements vont être détruits parce que de nouvelles infrastructures sportives sont en construction ou parce que des voies d’accès aux évènements  sont en train d’être tracées.

 

Diviser pour régner semble avoir été la stratégie des organisateurs - au demeurant illégale puisque les consultations, quand elles ont eu lieu, se sont faites sur une base individuelle et non collective. Les mêmes personnes n’ont à ce jour aucune idée du montant des indemnités qui leur seront versées en compensation. Pour Natalia Viana, dont l’organisation fait le suivi des préparatifs du Mondial depuis 2011, « Ils [les autorités] sont en train de changer la ville d’une façon très autoritaire. […] De plus, les gens n’ont jamais eu affaire à un processus transparent qui les tienne au courant du calendrier selon lequel les choses vont se faire ».

 

Cet autoritarisme se double d’un gaspillage de fonds publics qui, au bout du compte, va bénéficier à des structures privées. Symbole du scandale de ce mélange de gaspillage, de corruption et d'intérêts particuliers, la mise à niveau du stade de Maracana à Rio : « Au cours des 15 dernières années, il y a eu des investissements publics dans le Maracana pour un montant total de pratiquement un milliard de dollars, et ensuite le stade va être cédé à une gestion privée ». La directrice d’Agencia Publica cite en exemple un autre scandale : celui de la ville de Fortaleza, où le budget pour réaliser la construction d’un aquarium de prestige est évalué à $ 100 millions, soit un montant supérieur aux coûts engendré par la sécheresse de 2012 – laquelle a été la pire des 10 dernières années.

 

Des données plus spécifiques sur la corruption de la FIFA, transnationale du football, aux intérêts et enjeux surdimensionnés, sont passées sous silence par les grands médias brésiliens qui concentrent leur attention sur les incidents violents, mais très marginaux, qui surgissent dans le sillage des manifestations.

 

Les évènements au Brésil confirment aussi l’émergence du rôle d’organisations sociales de base, telles que Movimiento Passe Libre, plus horizontales dans leurs structures que les partis politiques traditionnels, et dont les mots d’ordre et de mobilisation sont relayés avec rapidité et efficacité par les réseaux sociaux.

 

Le panorama social et politique se caractérise donc par des modes de fonctionnement plus spontanés, en prise avec des faits bien identifiés, et avec des revendications politiques on ne peut plus claires portant sur une amélioration des services publics, le rejet de la corruption, le droit à l’éducation et à un service de santé dignes de ce nom – soit un vrai programme politique. Malgré des tentatives d’infiltration par des éléments d’extrême droite très isolées, l’orientation générale de ces manifestations est clairement progressiste et marquée à gauche.

 

Pourtant, les grands médias les analystes et commentateurs à distance ont tout d’abord présentés ces évènements comme "incompréhensible" et "non politique". La présidente Dilma Roussef, elle, ne s’y est pas trompée, même si elle a pris, d’abord, un certain temps avant d’apporter une réponse qui témoigne de la gravité, de l’urgence et de l’ampleur de la situation. Entre temps, les manifestations vont continuer en soutien aux "gays", aux droits des femmes et à la justice.