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janvier 2013 

 

 

ASIE

  

Des biocarburants pour l'indépendance énergétique

 

 

Plus encore que l’Afrique et à l’opposé de l’Europe, l’Asie s’impose comme un marché florissant pour les biocarburants, à grand coup d'innovations technologiques. En Asie du Sud-Est, bien sûr, mais aussi, et de façon croissante, en Inde et en Chine. L'objectif numéro 1 est de limiter la dépendance de cette région énergivore. Les considérations d'ordre écologiques sont plus complexes, mais commencent, elles aussi, à être prises en compte.

 

Deux grands producteurs, la Thaïlande et l’Indonésie mènent des politiques favorables au développement des biocarburants. Le principal défi sera, pour les producteurs, de parvenir à remplir les quotas qui leur seront attribués. Le Vietnam reçoit des financements de la Banque asiatique de développement pour développer ce secteur, tandis que le Cambodge et le Laos accroissent la production de biomasse susceptible d’alimenter des usines d’éthanol.

 

Mais les deux géants de la région, Inde et Chine, ne sont pas en reste. La recherche s'est accélérée sur le potentiel du jatropha (surtout en Inde) et sur la technologie rénovée du buthanol (surtout en Chine).

 

La Thaïlande, en pointe sur le bioéthanol

 

Des investissements massifs sont prévus en Thaïlande, où il est question de commencer à construire, dès le début de cette année 2013, six nouvelles usines de bioéthanol à base de manioc, d’une capacité quotidienne de 2,2 millions de litres, ce qui portera la capacité totale du pays à 3,7 millions de litres par jour. Une nouvelle usine de bioéthanol d’une capacité journalière de 400 000 litres soit 146 millions de litres/an va prochainement entrer en production. Il s’agit de l’usine de Thai Ubon Bio Ethanol qui utilisera comme combustibles aussi bien des mélasses de canne à sucre que du manioc.

 

Un peu plus de la moitié de la production thaïlandaise est exporté vers les Philippines où le marché local peine à fournir les quantités suffisantes pour un mélange de 10 % d’éthanol dans l’essence.

 

Les perspectives de développement sont considérables dans la mesure où la Thaïlande espère produire 25 % de son énergie à partir de sources renouvelables d’ici 2021. Un objectif de 9 millions de litres/an, signifiant une multiplication par cinq ou six de la production par rapport au niveau atteint en 2012. Actuellement, quelques 4 000 stations-service dans le pays vendent du bioéthanol.

 

Concernant le biodiesel, la situation est assez différente dans la mesure où les 13 usines existantes - qui ont une capacité de production de 5,4 millions de litres/an - ne tournent qu’au tiers de leur capacité, principalement en raison des fluctuations dans l’approvisionnement de ces unités en huile de palme.

 

La décision du gouvernement philippin d’accroître la part de biodiesel dans ses carburants, de 4 % à 5 % devrait toutefois encourager la production. Les propriétaires de PK Logistics, qui possèdent une usine dans la province de Surathani s'en réjouissent. Ils produisent déjà quelque 66 000 tonnes de biodiesel par an.

 

Indonésie, Malaisie et Philippines

 

Sur le marché du biodiésel, la Thaïlande subit néanmoins la concurrence de l’Indonésie et de la Malaisie qui parviennent à produire de l’huile de palme à des coûts inférieurs. Selon la revue spécialisée Biofuels International, la production annuelle de biodiesel de l’Indonésie va atteindre, cette année, quelque 2 milliards de litres, dont les trois quart seront exportés. Cela représentera une croissance de 25 % de la production par rapport à 2011, année au cours de laquelle la production avait déjà doublé par rapport à 2010. Cette progression exceptionnelle a été, en partie, due à l’augmentation de la demande européenne. Il n’est pas sûr qu’elle se maintienne à ce rythme, non seulement du fait de l’abaissement du plafond de la part des biocarburants d’origine alimentaire dans le mix énergétique de l’UE, mais aussi du fait des actions antidumping entreprises contre les exportateurs indonésiens et argentins. Quoi qu'il en soit, le marché intérieur indonésien continuera cependant à progresser

 

C'est d'ailleurs en Indonésie qu'entrera en production, en mars 2013, une nouvelle usine de bioéthanol, à Mojokerto, d’une capacité annuelle de 30 millions de litres, construite par la société PT Perkebunan Nusantara (PTPN). Ce projet représente un investissement de $ 48 millions et il sera financé, pour moitié, par la Bank Madiri. Un don de $ 16 mns de la New Energy and Industrial Technology Development Organisation (japonaise) participe aussi au financement. L'usine sera alimentée par les mélasses des plantations de canne à sucre de PTPN, qui en produit 250 000 tonnes/an.

 

Aux Philippines, le profil de l’industrie du biodiesel est à l’opposé de celui de la Thaïlande. Là, les producteurs à base d’huile de coprah attendent une augmentation du quota minimum d’huile d’origine végétale dans le biodiesel local (le quota devrait monter de 2 % à 5 % dans ce carburant). Ils affirment qu'ils pourront honorer cette demande. La production des neuf sociétés productrices de biodiesel locales s’élèvent à 395 millions de litre/an et représente plus du double de la demande nationale.

 

De toutes manières, le leader du marché du biodiésel, Chemrez Technologies, avec une production de 75 millions de litres/an, se frotte les mains. Une nouvelle perspective de développement de la filière biodiesel se dessine : la firme Secura International a signé un accord de partenariat avec deux coopératives pour la production de biodiesel à partir d’herbe à éléphant et d’autres biomasses, sur l’île de Mindanao. Quant à la société Maghindano Sarangani, elle a trouvé des investisseurs étrangers prêts à investir $ 35 millions selon son président Danilo Manayaga. Elle envisage de construire plusieurs usines à Agusan Sur, Compostela Valley, Davao, North Cotabato et Sultan Kudarat, pour autant que chacune de ces unités puisse être alimentée par la production des cultures prévues à cet effet sur 2 000 ha.

 

En revanche, la production d’éthanol est inférieure aux besoins. Le département philippin de l’énergie va financer les travaux du département d’ingénierie agricole de la Xavier University pour développer la production d’éthanol à partir de plusieurs variétés de manioc dans le nord de l’île de Mindanao. L’un des avantages du manioc est sa résistance à la sécheresse. Les travaux consisteront, aussi, en tests préliminaires sur des moteurs ; l’objectif est d’utiliser le bioéthanol national dans plusieurs applications dont le secteur des transports.

 

Trois usines de bioéthanol doivent être construites d’ici la fin 2013, portant la capacité nationale de production à 212 millions de litres par an, ce qui ne représente encore que 50 % de la demande. Le marché intérieur des biocarburants est prometteur du fait des projets du gouvernement qui prévoit d’imposer un mélange à 20 % (E20) de bioéthanol dans l’essence à l’horizon 2030, afin de réduire la facture des importations d'énergies fossiles. Parallèlement, il est question d’imposer un mélange de 10 % dans le biodiesel (B10) contre 2 % actuellement.

 

La Malaisie, second producteur du monde d’huile de palme, est en retard par rapport à l’Indonésie, d’une part en raison de coûts de production plus élevés et de l’obstacle que constituent les subventions des produits pétroliers. Le gouvernement n’en a pas moins attribué 56 licences pour produire 6,8 millions de tonnes de biodiesel, soit 4 millions de tonnes de plus que la capacité de production actuelle. Un mandat pour un mélange de biodiesel (B5) a été approuvé qui devrait tout de même encourager la production. Il deviendra effectif à partir de janvier 2013.

 

Inde, Singapour et Chine

 

L’Inde est la patrie du jatropha curcas, plante non comestible qui peut croître sur des sols marginaux et qui représente l’une des sources potentielles les plus importantes de biodiesel. Elle a aussi l'avantage d'échapper aux controverses sur l'utilisation des plantes alimentaires dans l'industriel énergétique, ce qui réduit d'autant les stocks destinés à l'alimentation humaine et tend à faire monter les cours mondiaux de ces denrées.

 

Directeur financier de la firme JOIL, basée à Singapour, qui mène d'intenses recherches sur cette plante, vend des semences sélectionnées et fournit de l’assistance technique aux producteurs, Sriram Srinivasan est confiant dans l’avenir. JOIL est une joint-venture créée par la compagnie de Singapour, Temasek Life sciences Laboratory, l'indienne Tata Chemicals et Toyota. Elle possède probablement la plus grande expertise sur le sujet, avec ses champs et ses usines pilotes situées en Indonésie, en Inde, à Singapour et au Kenya.

 

Selon Sriram Srinivasan, le jatropha recèle le potentiel pour devenir une source de biomasse très rentable, à conditions que des variétés génétiquement adaptées soient plantées dans les zones appropriées et que la culture soit gérée de façon professionnelle. Cette approche prudente n’a pas été toujours menée dans le passé, analyse Sriram Srinivasan, reconnaissant quelques erreurs. On a voulu créer de grandes exploitations avant d’avoir domestiqué la plante, cueillie à l’état sauvage. Il y a eu peu de recherche et un manque de compréhension de cette culture et des conditions de son épanouissement, explique-t-il, soulignant un potentiel renouvelé.

 

Il est vrai que les conclusions euphoriques de l’étude allemande GEXSI Capital Partners sur le jatropha, réalisée en 2008, ont été revisitées de façon plus réaliste. Et les projections faites par l’Université de Lüneburg, publiées en 2011, laissent augurer une progression plus lente que prévue.

 

Pour sa part, JOIL estime le marché potentiel mondial de l’huile de jatropha à 2,6 millions de tonnes en 2020, selon un scénario conservateur, et à 4,8 millions de tonnes selon une hypothèse plus optimiste. Mais pour atteindre ces volumes, il faudra investir $ 2 milliards, avant 2015, pour agrandir les plantations. Selon les hypothèses fondées sur les rendements attendus et le taux de croissance des projets, la production mondiale pourrait osciller entre 1,2 et 1,8 millions de tonnes.

 

Sriram est optimiste dans l’ensemble. En effet, les recherches effectuées par JOIL ont montré l’existence d’un vaste potentiel résidant en la capacité d’accroître les rendements actuels de fruits, de 3,25 tonnes/ha de "prunes" à 8 tonnes/ha, d’ici 2020, mais aussi celui d’accroître le rendement en huile par fruit de 27 % à 40 %, ce qui en définitive permettrait d’augmenter la production d’huile de 0,9 à 3,2 tonnes/ha. Ce « miracle » serait la résultante de l’élaboration de semences génétiquement modifiées. En définitive, prédit Sriram, la viabilité économique de la filière devrait augmenter grâce à l’utilisation additionnelle des tourteaux comme engrais ou briquettes pour la production d’électricité. La teneur en méthane de ces briquettes est de 60 % à 65 % supérieure à celle de la bouse de vache, qui est de 55 %, selon Sriram Srinivasan.

 

Un autre motif d’optimisme est lié à la baisse des coûts de production ; le coût du biodiesel à base de jatropha tend à diminuer, selon Sriram Srinivasan. Il était encore récemment de  $ 113 le baril, contre $ 81 pour le diesel à base de pétrole, mais il devrait tomber à $ 46 en 2016 et à  $ 26 après 2020.

 

L’Inde produit aussi du bioéthanol. Praj Industries espère finaliser, d’ici la fin 2013, son projet d’usine de démonstration de bioéthanol à partir de lignocellulose d’une capacité annuelle de 10 millions de litres. Praj veut démontrer à la fois la viabilité technique et commerciale de son projet qui représente un investissement de $ 25 millions. Selon le magazine Bioenergy Insight, le gouvernement de l’État d’Haryana a signé un protocole d’accord au 3ème trimestre 2012 avec quatre producteurs indépendants d’électricité, pour la construction de cinq unités de génération de 51 MW à partir de biomasse, moyennant un investissement de € 33 mns pour chaque projet. Dans la région, la plupart des projets de cette nature sont des centrales à cycle combiné utilisant la bagasse de canne à sucre comme combustible.

 

Le vaste marché chinois offre lui aussi une palette d’opportunités. Airbus a entamé une collaboration avec des chercheurs de l’Université de Tsinghua en vue de l’utilisation d’huiles de cuisine pour la fabrication de kérosène. Ce type d’accord qui vise à la commercialisation de carburants alternatifs est l’un des ingrédients de la stratégie d’Airbus de parvenir à remplir des objectifs ambitieux en matière de protection de l’environnement, selon le directeur de la compagnie aérienne pour les énergies, nouvelles, Frédéric Eychenne. De son côté, l’université chinoise étudie aussi la possibilité de fabriquer et de commercialiser du carburant à partir d’algues. Un rapport complet sur les perspectives en ce domaine doit être réalisé en 2013.

 

Ce faisant, la Chine emboîte le pas au Japon qui, à travers l’Institut de recherche en biotechnologie de Tsukuba  va financer la recherche en vue de la production de biocarburants à partir d’algues, en collaboration avec la compagnie américaine spécialisée dans l’extraction d’huile, OriginOil. L’un des sites choisis est près de l’aéroport de Narita et l’autre près de Fukushima.  

 

Dans le domaine du recyclage, ASB Biodiesel, firme basée à Hong Kong financée par la Al Salam Bank-Bahrein, construit une usine de biodiesel utilisant comme combustibles les déchets urbains (huiles de cuisine usagées, résidus d’une raffinerie d’huile de palme, etc.) d’une capacité de 100 000 tonnes ans et qui doit entrer en production au second semestre. Elle recycle déjà 15 % de toutes les huiles de cuisine usagées des 1 800 restaurants de la ville.

 

La firme britannique TMO Renewables qui développe une technologie pour la production de carburants de la seconde génération a signé, au 3ème trimestre 2012, un protocole d’accord avec les autoritiés de la ville de Heilongjiang. L’accord porte sur la fourniture à long terme de gros volumes de biomasse pour les futures installations de production de biocarburant de Heilongjiang State Farm, la plus importante ferme d’État du pays. Cet accord représente le premier pas vers la construction d’une série d’unités de biocarburants de seconde génération en Chine, de l’éthanol en priorité.

 

Lors de la conférence d’Anvers organisée par Biofuels International les 21 et 22 novembre dernier, le dirigeant de la firme britannique Green Biologics Ltd (GBL), Sean Sutcliffe a annoncé plusieurs projets d’usine de buthanol en Chine. La compagnie affirme avoir découvert un procédé rentable de fermentation de la biomasse utilisée pour fabriquer du buthanol, produit qui était tombé en désuétude en tant que carburant au cours des années 1980. Sean Sutcliffe a dévoilé que la compagnie était en train de construire trois usines représentant un coût de plusieurs centaines de millions de dollars à Jilin, Jiangsu et Guanxi. Elles devraient entrer en production en 2013

 

Selon GBL, le biobuthanol offre plusieurs opportunités. On peut le mélanger jusqu’à 15 % avec de l’essence et à 40 % avec du diesel, ce qui représente un potentiel considérable ($ 80 milliards) au niveau mondial. Sa valeur énergétique est supérieure à celle de l’éthanol. Il est non corrosif et, dès lors, peut-être expédié par oléoduc. Il peut être produit à partir de toute une série de biomasses (bois, herbes, bagasse, sorgho, betterave, etc…). Il permet de maximiser l’utilisation de la biomasse grâce à la fermentation, ce qui représente des économies intéressantes pour la clientèle chinoises. D’après Sean Sutcliffe, le marché chinois représente un potentiel annuel de 900 000 tonnes/an et une perspective de croissance de 5 % par an. GBL entend construire ses trois usines avec Laihe Chemicals, Lianhua Chemicals, et Jin Yuan Alcohols.

 

Les biocarburants ont le vent en poupe jusqu'à l'extrémité occidentale de l'Asie, au Proche-Orient. En Israël, le Leona et Harry Helmsley Charitable Trust va allouer $ 15 millions à l’Institut de Science Weizmann et à l’Institut de Technologie Technion pour financer, pendant trois ans, la recherche sur les biocarburants et l’énergie solaire.

 

Enfin, le Masdar Institute of Science and Technology (MIST), l’Abu Dhabi Urban Council et la Western Region Municipality envisagent l’acquisition de 200 hectares pour produire du kérosène durable aux Emirats Arabes Unis. Celui-ci proviendra de l’huile de plantes halophytes. Le projet est financé par Etihad Airways, Honeywell, Safran et Boeing. La démonstration est financée par le gouvernement d’Abu Dhabi.

 

2013 sera l'année des biocarburants en Asie. Même les pays producteurs de pétrole en sont conscients, poussés par des considérations de réputation d'ordre écologique, surtout dans les transports aériens.