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novembre 2013 

 

 

ARABIE SAOUDITE 

 

Deux visions des risques au jour le jour

 

 

L'Arabie est un paradis, même pour les femmes ! Ce n’est pas une plaisanterie mais, en substance, le message que tente de faire passer le cabinet conseil "Eurofuture", dirigé par la juriste française Marie-Jeanne Capuano, basé à Bruxelles, dans la 9ème livraison de la lettre "Saudi News" datée de novembre 2013, qu’il édite pour le compte de l’Ambassade royale d’Arabie Saoudite en Belgique, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne.

 

Il s’agit d’un numéro spécial, entièrement consacré à la célébration du "leadership réformiste" du Roi Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud, Gardien des deux Saintes Mosquées, 8ème leader le plus puissant au monde selon Forbes et chef d’un État dont le PIB atteint 727 milliards de dollars.  

 

Le numéro spécial de Saudi News rapporte d'abord un certain nombre d’éléments à la fois favorables et exacts. Le taux d’inflation, de 3,2% en  septembre dernier contre plus de 11% en 2008, est raisonnable, en dépit d’une croissance assez soutenue de 5% en 2012. Le pays figure au 26ème rang sur 189 au classement Doing business de la Banque mondiale pour 2014. Et le numéro célèbre la "simplicité exceptionnelle à payer les taxes". En matière de protection des investisseurs, l’Arabie Saoudite figure au premier rang des pays du Moyen Orient et au 22ème rang mondial.

 

Logiquement, le royaume se profile comme la région la plus attractive du monde arabe ($ 12,5 milliards d’investissements en 2012). Il recèle en outre un potentiel de consommation important car les Saoudiens, souvent présentés comme de gros consommateurs, sont aussi de grands épargnants. Le ratio épargne/budget du ménage est de 18% dans le pays, contre 11% dans l’UE et seulement 4% aux États-Unis.

 

À côté de ces chiffres confirmés, figurent des appréciations euphoriques qui n’engagent que les responsables d’Eurofuture et l’ambassade. On apprend dans ce numéro de Saudi News que le royaume a connu une transformation "étonnante" depuis 20 ans, inspirée par le roi Abdallah, qualifié de "visionnaire" (sic) et dont les réformes démontrent "la modernité de l’Islam".

 

Saudi News indique que le monarque a mis en place une nouvelle architecture institutionnelle en donnant au Conseil de la Choura des capacités parlementaires significatives en matière de contrôle et d’initiative. Il indique que 30 femmes en sont membres, occupant 20 % des sièges.

 

C’est surtout à propos de la situation des femmes et des étrangers que le portrait du royaume semble le plus étrangement idyllique. Le document signale que les femmes ont bénéficié de réformes : autorité partagée sur les enfants, opportunités d’emploi en hausse, âge minimum du mariage à 16 ans et criminalisation de la violence domestique dans une nouvelle loi. A en croire Saudi News, les femmes représentent 23% des employés du secteur privé et occupent 29 % des postes de direction. Elles possèderaient aussi 16% des grandes entreprises. Elles représentent 20 % des 120 000 étudiants. Conclusion sans appel : "l’attitude sociétale évolue positivement" !

 

Même euphorie, en ce qui concerne la situation des travailleurs étrangers qui, selon de Saudi News bénéficieraient de l’intégralité des droits sociaux (couverture médicale, congé de maladie, cotisations retraites et congés payés. Une nouvelle législation combat le travail illégal.

 

Des mises en gardes plus prosaïques

 

Ce tableau diffère sensiblement de celui qu’en dresse le ministère belge des Affaires étrangères et du commerce extérieur qui apporte quelques utiles compléments. Il signale que le pays est situé dans une région instable où les événements ont une influence sur la situation sécuritaire dans le pays. "Ceci se traduit non seulement par l'existence de trafics d'armes, de personnes et de drogues mais aussi par une présence difficilement chiffrable d'extrémistes au sein d'une population de 25 millions d'habitants. Mentionnons également la présence probable de terroristes saoudiens et étrangers sur le territoire", écrivent les diplomates belges qui rappellent à leurs compatriotes que "la publication par des journaux de caricatures, ou d'autres événements semblables, jugées anti-islamiques, pourraient susciter des réactions hostiles imprévues".

 

Le ministère avertit les ressortissants belges qu’il est recommandé de séjourner dans des hôtels appartenant à des chaînes reconnues, pour la plupart bien protégés mais en même temps il recommande "une vigilance toute particulière" dans les endroits habituellement fréquentés par de nombreux étrangers (hôtels, restaurants, centres commerciaux, zones résidentielles de type occidental), qui peuvent constituer les cibles d'éventuelles actions terroristes.

 

Il est également conseillé aux voyageurs de se tenir éloignés des rassemblements de foule. Et de poursuivre : la jeunesse locale (masculine) pourrait faire preuve d’agression verbale envers les Occidentaux. Les femmes devraient éviter de se rendre seules dans les rues. La circulation routière peut être qualifiée de dangereuse. Les conducteurs sont particulièrement imprudents et imprévisibles ; le code de la route est très peu respecté.

 

Question comportement sexuel, le ministère belge recommande sans surprise le risque zéro. Il rappelle que la loi coranique est appliquée de manière stricte en Arabie Saoudite et que le non-respect de la législation locale peut avoir de graves conséquences. En Arabie Saoudite, une inspection du disque dur des ordinateurs portables peut être imposée aux voyageurs, que les autorités justifient en invoquant la lutte contre l'importation de matériel pornographique. Et tout spécifiquement, les diplomates belges recommandent aux hommes d'affaires de ne pas emporter d‘informations de nature sensible. Une autorisation préalable est recommandée si on veut photographier des personnes.

 

Par ailleurs, le ministère rappelle qu’il est strictement interdit aux femmes de conduire un véhicule et qu’en public, le port de l'abayah (cape) noire traditionnelle est obligatoire pour elles, tandis que le port du short est à proscrire pour les hommes. Naturellement, l'importation et/ou la consommation d'alcool, de stupéfiants et de viande de porc, l’est également. Il ne faut pas fumer et mâcher des chewing-gums en public pendant la journée durant le ramadan.

 

Les diplomates belges oublient cependant de mentionner que la police religieuse inspecte parfois les domiciles des expatriés le jour des fêtes chrétiennes, pour vérifier qu’on n’y célèbre pas la messe.  De leur côté, les Africains se plaignent des violences commises à leur encontre. Le 21 novembre, l'Association Karera (Femmes de la Corne d'Afrique), le SOCEPP (Association de solidarité avec les prisonniers éthiopiens) et l'Association internationale des femmes Éthiopiennes ont organisé une manifestation  devant l'Ambassade d'Arabie Saoudite pour dénoncer les persécutions dont sont victimes les ressortissants éthiopiens en Arabie Saoudite.

 

Celles-ci se sont traduites par des exécutions extrajudiciaires (3 personnes ont été tuées), des tortures infligées aux personnes arrêtées, des expulsions brutales d’Éthiopiens installés depuis une vingtaine d'années et par des viols de femmes commis des policiers. Les manifestants ont également dénoncé la cruelle ironie que constitue l’appartenance du royaume au Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies.