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juin 2013 

 

 

ANGOLA

 

 Scandales, pauvreté et héritage du pouvoir

 

 

Trente-quatre ans après l'arrivée de José Eduardo dos Santos au pouvoir en Angola, et moins d'un an après sa réélection de septembre 2012 pour un nouveau mandat présidentiel de 5 ans, la bataille pour sa succession donne des signes de nervosité.

 

Ainsi la nomination, fin juin, de son fils José Filomeno de Sousa Dos Santos (35 ans) comme président du Conseil d’administration du fonds souverain angolais Fundo Soberano de Angola (FSDEA), qui avait été créé en octobre 2012, peut-elle être interprétée comme une mise à l'étrier. José Filomeno faisait déjà partie du Conseil d'administration de ce fond qui gère $ 5 milliards. Or celui-ci devrait, selon ses statuts, contribuer, en particulier, au développement d’infrastructures sociales, ce qui en fait un instrument redoutable de clientélisme électoral.

 

Selon le président du principal parti d'opposition (l’ancien mouvement de guérilla, UNITA), Isaias Samakuva, « Personne ne sait concrètement combien il y a d’argent dans ce fonds et où il va. Et le président a nommé son fils pour gérer ce fonds. Ce sont des choses que le peuple n’accepte pas ! », explique Isaias Samakuva lors d'un entretien accordé à Risques Internationaux. « Personne ne sait si ces actions appartiennent à l’Angola ou aux personnes qui gèrent l’Angola aujourd’hui. Nous allons soulever ce problème à l’Assemblée nationale. Nous allons demander que ces choses soient complètement claires. Il faut que le peuple angolais sache combien d’argent a été versé dans ce compte et comment cet argent est géré et dans quelles mains il se trouve »…

 

L'UNITA, qui ne veut pas mettre en cause les acquis de la paix survenue en 2002 après la capitulation qui a suivi la mort du chef historique, Jonas Savimbi, fait  pour l'instant preuve de retenue, mais ce manque d'agressivité a commencé à lui être reproché, ce lui coûte cher politiquement. En effet les voies d'une opposition légale au régime sont pratiquement bouchées : c’est le MPLA qui gère l’agenda du parlement, dans lequel il possède une confortable majorité de 175 députés sur 221.

 

Il n’est pas facile non plus à l’UNITA de faire progresser son recours devant la Cour suprême concernant la fraude électorale, survenus pendant les élections de 2012. « On nous a dit, en faisant allusion à un proverbe local, si vous vous plaignez auprès du porc de ce que vous a fait son cousin, le sanglier, votre démarche est inutile ! Mais nous répondons ceci : "nous savons qu’avoir gain de cause n’est pas possible en Angola dans ce genre d’affaire. Mais nous le faisons par pédagogie et en pensant à l’avenir : le MPLA cherche à donner de lui l’image d’un parti démocratique et de l’Angola, celle d’un pays où règne l’État de droit". Si nous arrivons à démontrer que ce n’est pas le cas, la véritable nature du régime sera exposée et les gens au pouvoir essaieront peut-être d’organiser des élections plus transparentes la prochaine fois… »

 

En attendant, en mai dernier, Isaias Samakuva a annoncé, lors d'une tournée européenne qui l'a notamment conduit au Portugal, la préparation d’un processus judiciaire visant la fortune de la famille présidentielle, dont une partie serait investie à Lisbonne.

 

Les risques d'insécurité augmentent

 

A en croire Isaias Samakuva, le pays est calme pour le moment mais ce n’est qu’apparence. « L’Angola est assis sur un baril de poudre », la population a de plus en plus conscience qu’elle vit dans un pays riche sans bénéficier des retombées de la croissance. Le mécontentement populaire s’exprime désormais librement sur les radios populaires à Luanda.

 

Les revendications concernent le manque d’eau, d’électricité et de soins de santé. « La population est contrainte d’acheter très cher l’eau potable auprès de généraux ou de ministres du MPLA qui sont propriétaires des citernes Les hôpitaux, quand ils fonctionnent sont très chers, ce sont des cliniques qui appartiennent à ceux qui se trouvent au gouvernement. On manque aussi d’électricité, notamment à Luanda. Et il y a beaucoup de chômage…. ».

 

La frustration populaire pourrait se retourner contre les travailleurs expatriés. « Le peuple voit arriver des Chinois, des Portugais et des Brésiliens qui prennent les emplois dont il pense qu’ils devraient être attribués à des Angolais et tout cela fait mal au peuple. Ce sont les ingrédients qui constituent la poudre du baril du canon dont je parle… », explique le président de l’UNITA.

 

Révélation sur les scandales

 

C’est dans ce contexte que vient d’être publié un récent rapport sur la corruption dans le pays. « Deception in High Places: the corrupt Angola-Russia debt deal » Associação Mãos Livres/Corruption Watch UK” accessible à l’adresse internet suivante: www.cw-uk.org/angola-russia-report.

 

Le scandale concerne les modalités du remboursement décidé en 1996 de la dette envers la Russie (5 milliards de dollars, réduite à 1,5 mds de dollars). Il a donné lieu à des transferts de 386 millions de dollars par la société offshore Abalone, choisie comme intermédiaire, à ses propres responsables, les hommes d’affaires russe Arcadi Gaydamak, (138 millions) et le français Pierre Falcone (124,9 millions), ainsi qu’à un autre homme d’affaire russe dénommé Vitali Malkin (48,8 millions), au président José Eduardo Dos Santos (38,2 millions) et à quatre autres officiels angolais, dont l’ambassadeur Elisio de Figuereido et le général José Leitão da Costa, ministre sans portefeuille à la présidence.

 

Pour Isaias Samakuva, ce scandale est important parce qu’il survient dans le contexte d’un pays prospère mais dont, dit-il « la richesse reste dans les mains de deux ou trois familles ».

 

En outre, à ce scandale impliquant des hommes en place, ont succédé d’autres affaires, comme celle des grands contrats. "A Londres, j’ai appris que des jaguars ont été achetés 60 000 dollars pièce pour les députés mais le gouvernement  nous dit que cela a coûté 200 000 dollars par véhicule », poursuit Isaias Samakuva.

 

*

 

La stratégie de l’UNITA consiste surtout, pour l'instant, à attirer l’attention des institutions internationales et des décideurs occidentaux sur ces malversations et les risques d’explosion sociale même si les chances d’une réaction ferme sont limitées.

 

Isaias Samakuva est conscient qu’à la Banque mondiale comme au FMI, les mesures de lutte contre la mauvaise gouvernance varient selon les pays. « Si vous traitez avec le Tchad ou avec la Guinée-Conakry, la Banque mondiale et le FMI bougent, mais pas si vous parlez sur l’Angola », constate le dirigeant de l’UNITA.

Cependant, trop de népotisme dans le transfert du pouvoir angolais pourrait faire franchir à ce régime une ligne rouge inacceptable pour la communauté internationale.