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Octobre 2013 

 

AMERIQUE LATINE

 

La force d'attraction asiatique

 

 

La récente conférence de l’APEC (Forum de Coopération Asie-Pacifique) qui s’est déroulée les 7 et 8 octobre à Bali, en Indonésie, a mis en lumière l’importance stratégique de cette immense région (54% du PIB mondial, 3 milliards d’habitants), non seulement pour les trois pays d’Amérique latine qui en font partie, mais aussi pour les autres pays d'Amérique latine riverains de l'océan Pacifique. Plusieurs processus d’intégrations latino-américains orientés vers la zone Asie-Pacifique se sont mis en place dans la foulée.

 

L’APEC réunit 21 pays du pourtour de l'Océan Pacifique, dont l'Australie, la Chine, les États-Unis et, in fine 3 pays latino-américains : le Mexique, le Pérou et le Chili. On retrouve les trois mêmes pays latino-américains dans le TPP, acronyme anglais de "l’Accord de Partenariat Trans-Pacifique". Le Mexique, le Pérou, et le Chili sont, enfin, à l’origine de "l’Alliance du Pacifique", que la Colombie a rejoint – laquelle espère et attend toujours son intégration dans l’APEC et le TPP.

 

Depuis sa création en 1989, l’APEC vise à réduire les tarifs douaniers entre les pays membres et augmenter les échanges. C’est une organisation intergouvernementale très souple, dont les décisions sont non contraignantes, prises par consensus, les engagements de chaque État membres étant adoptés sur la base du volontariat.  Le TPP n'est pas à proprement parler une initiative de l'APEC. Cependant, c'est un traité pionnier de libre-échange qui a l'ambition d'aboutir à un traité plus vaste dans le cadre de l'APEC.

 

Pour l'instant, le traité du TPP réunit 12 pays : Brunei, Chili, Nouvelle-Zélande et Singapour (signataires en 2005), Australie, Malaisie, Pérou, États-Unis et Vietnam (signataires en 2010) et Canada, Japon, Mexique (associés en 2011). La zone du TPP représente 40 % de l’économie mondiale, près du tiers du commerce global et une population de 800 millions de personnes.

 

Face à l'APEC et au TPP, qu'ils n'ont cessé de promouvoir, les objectifs des États-Unis sont clairs : il s'agit de se réorienter vers la zone Asie-Pacifique pour créer des emplois à l'intérieur. Selon le secrétaire d’Etat américain John Kerry (qui s'est rendu seul à Bali, le président américain Obama étant retenu au pays pour cause de shutdown), les États-Unis ambitionnent de finaliser les accords entre les 12 pays du TPP au plus vite. En fait, l'APEC apparait de plus en plus comme un regroupement dominé par la Chine, mais à l'intérieur duquel le TPP serait le fer de lance des USA. Cette rivalité au sommet offre une marge de manoeuvre aux pays latino-américains de la côte Ouest.

 

Les initiatives latino en direction de l'Asie-Pacifique

 

Dans cet emboitement APEC/TPP, les États latino-américaines disposant à la fois d'une façade pacifique et des économies les plus puissantes de cette côte Ouest sont confortés par "l’Alliance du Pacifique", qui regroupe le Mexique, le Pérou, le Chili et la Colombie, tandis que Panama et le Costa Rica ont un statut d'observateurs.

 

Lancée à Lima en 2011, et consolidée, par la suite, en dépit du changement politique intervenu au Pérou, l’Alliance du Pacifique a fait valoir ses atouts et ses ambitions à la dernière réunion de l'APEC, à Bali avec un texte commun signé par les présidents Peña Nieto (Mexique), Piñera (Chili), Santos (Colombie) et Humala (Pérou) : « Tous ensembles, nous représentons la 8ème  économie et la 7ème puissance d’exportations mondiales. Nous contribuons à 36 % du PIB de l’Amérique latine, nous effectuons 50 % du commerce de la région avec le reste du monde, et avons reçu plus de $ 70 milliards en investissements directs étrangers durant 2012, c’est-à-dire 41 % de l’investissement total dans la région. Nos 4 pays concentrent une population de 209 millions de personnes, pour la plupart des jeunes, grâce auxquels nous bénéficions d’une source importante de capital humain productif ».

 

L’Alliance, au travers de ses 4 présidents, met aussi l’accent sur « son mécanisme ouvert et incluant », et indique les buts déjà atteints ou à atteindre bientôt, soit une réduction de 100 % des droits de douane, dont « 92 % dans l’immédiat, et 8 % à court et moyen terme », son objectif étant de « créer un espace où puisse prospérer la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux. »

 

L’Alliance du Pacifique est aussi à l'origine du MILA ("Marché intégré latino-américain") qui vise à intégrer ses marchés de capitaux et de changes. La Colombie, le Chili et le Pérou ont ainsi annoncé, le 2 octobre 2013, l’intégration de leurs marchés boursiers, au moyen d’une plateforme créée à l’intérieur du MILA. Les entités boursières concernées sont la bourse électronique du Chili, la bourse des valeurs de Colombie, la bourse des valeurs de Lima, Set ICAP FX de Colombie et Datatec du Pérou. La Bourse de Mexico a également décidé d’avancer son entrée dans le MILA  à la fin de cette année 2013. Avec l’entrée du Mexique dans le MILA, l’intégration boursière va coïncider avec l’Alliance du Pacifique puisque qu’on retrouvera les mêmes pays dans les deux organisations régionales.

 

Il faut préciser que d’autres partenaires latino-américains ont exprimé leur souhait d’intégrer l’Alliance, qui se positionne de plus en plus comme un concurrent sérieux du Mercosur, basé, lui, à l'Est du sous-continent d'Amérique du Sud, tourné vers l'Océan Atlantique.

 

Extension vers des accords bilatéraux

 

La montée en puissance de l’Asie-Pacifique au cours des 30 dernières années a ouvert des perspectives nouvelles pour les pays latino-américains bénéficiant d’une ouverture géographique sur cette zone. Et, au fil du temps, les sommets de l’APEC ont servi de plateforme pour que ces mêmes pays fassent avancer leurs atouts au niveau bilatéral.

 

Ainsi, l’Asie reçoit aujourd’hui plus du tiers des exportations du Chili : le président Piñera a aussi célébré la signature récente de deux traités de libre commerce avec la Thaïlande et l’Indonésie. Si on ajoute à cela les exportations à destination des États-Unis, on comprend pourquoi la zone Pacifique est prioritaire pour le développement de ce pays.

 

De même, depuis 2011, le Pérou s’est positionné comme porte d’entrée des investissements asiatiques, en faisant valoir sa sécurité juridique et sa stabilité sociale au cours des épisodes politiques de 2012 et 2013. Le Mexique a, pour sa part, multiplié par 2 les investissements en provenance de Singapour.

 

Quant à la Colombie, elle a signé le 21 février 2013 son premier TLC (Traité de libre-échange) avec un pays asiatique, en l’occurrence la Corée du Sud. Cette signature s’inscrit dans le cadre d’une politique de rapprochement avec d'autres puissances économiques asiatique, telles que le Japon et la Chine. Il faut souligner, aussi, que la Corée du sud est généralement perçue par les pays latino-américains comme la porte d’entrée aux marchés asiatiques – ainsi, dès 2011 le Pérou avait, lui aussi, signé un TLC avec ce pays.

 

L’Alliance du Pacifique, à laquelle le Costa Rica et le Panama envisagent de se joindre, apparait donc comme une zone d’intégration économique régionale qui n’entre pas en concurrence avec le TPP nord-américain, dans lequel elle a sa place, mais qui réaffirme la présence forte des acteurs latino-américains les plus compétitifs par rapport au développement des échanges avec la zone Asie-Pacifique.

 

Les mégaprojets portés par le dynamisme asiatique

 

Les enjeux de la zone Asie-Pacifique débordent du cadre des accords d’association et les zones d’intégration régionales : ils s’expriment aussi au travers de plusieurs mégaprojets d’infrastructures visant à multiplier les voies d’accès interocéaniques entre le Pacifique et l’Atlantique dans plusieurs pays d’Amérique centrale.

 

Le canal de Panama est à l’heure actuelle en chantier d'élargissement. Au mois d’aout 2013, il a été annoncé que 62 % des travaux avaient été réalisés et que l’ouverture des nouvelles écluses est prévue pour le premier semestre 2015.

 

L’augmentation des échanges avec la zone Asie-Pacifique et le reste du monde font que plusieurs autres pays d’Amérique centrale se retrouvent porteurs de projets destinés à permettre la circulation de marchandises entre le Pacifique et l’Atlantique. Cette année, le Nicaragua a fait connaitre son projet de liaison interocéanique : pour un montant estimé à $ 40 milliards, il prévoit la construction des infrastructures suivantes : un canal maritime, une voie ferrée, un oléoduc, ainsi que 2 ports en eaux profondes, 2 aéroports et des zones franches le long du trajet de ce couloir économique.

 

Un accord signé en juin 2013 entre le Nicaragua et la firme chinoise HKND accorde, à cette dernière, la concession et l’exploitation du projet de canal pour une période de 50 ans, prorogeable une fois pour la même durée de temps. HKND doit aussi mener à bien les études sur l’impact environnemental et la faisabilité du projet. Pour cela, la société britannique ERM Environmental Ressources Management a été sous-contractée par HKN, ainsi que les australiens de MEC Mining Engineering Consultants et les belges de SBE Studiebureau voor Bouwkunde en Expertises.

 

Selon les projections de HKND, d’ici 10 à 15 ans, le canal de Panama sera congestionné suite à l’augmentation du commerce avec l’Asie-Pacifique, ce qui justifie la construction du mégaprojet nicaraguayen. La société chinoise indique aussi que d’ici 2030,  la demande de transit de marchandise par le Nicaragua pourrait augmenter de 240 % par rapport à aujourd’hui. Il faut toutefois souligner qu’au Nicaragua, la Loi de concession du grand canal interocéanique a reçu des dizaines de demandes de recours pour inconstitutionnalité et que son coût suscite bien des doutes...

 

Le Honduras promeut, pour sa part, un mégaprojet de canal sec comportant 10 lignes de voies ferrées pouvant prendre en charge le fret de cargos de 300 000 tonnes entre deux centres portuaires : un protocole d’accord a été signé entre le gouvernement hondurien et la firme chinoise CHEC Chinese Harbour Company. Il s’agit d’unir Port Castille, sur les Caraïbes, à Amapala, sur l’Ile du Tigre, dans le Golfe de Fonseca, sur le Pacifique, que le Honduras partage avec le Salvador et le Nicaragua.  

 

Dans la partie sud du pays, à Jicaro Galan, sur le Golfe de Fonseca, le Honduras veut développer un secteur de traitement pouvant accueillir jusqu’à 240 000 conteneurs, tandis que Port Castille, côté Caraïbe, verrait l’installation d’une raffinerie et d’un oléoduc, ainsi qu’un chantier naval et un centre d’installation de fibres optiques.

 

Le Guatemala et le Salvador font, eux aussi, avancer un projet qu’ils ont en commun au travers de la Cobicigues, commission binationale qui travaille sur le tracé d’un canal sec, le CIG, reliant le port de Santo Tomas sur les Caraïbe (Guatemala) jusqu’à Acajutla, sur le Pacifique (Salvador). Ce mégaprojet comporte : 67 tronçons routiers, 33 tunnels, 21 viaducs, 5 oléoducs, 2 lignes de trains (fret et passagers) ainsi que l’installation de zones industrielles le long des 372 km du projet. Les principaux débouchés de ce projet sont les marchés asiatiques et la côte nord-est des Etats-Unis qui concentre 26 % du commerce global.

 

Un problème, et pas des moindres, concerne les dédommagements destinés aux 3 512 propriétaires des terrains où passeront ces diverses infrastructures. Le coût est estimé à $ 7,5 milliards. Des sources de financements sont recherchées du côté de l’Espagne. L'originalité du CIG est d’inclure les petites et moyennes entreprises dans sa réalisation et dans le cadre d’une réflexion sur le développement économique de la zone concernée, qui est, de longue date, considérée comme une zone déshéritée.

 

Le Salvador, un des plus petits pays centraméricains avec une longue côte sur le Pacifique, se retrouve en position stratégique. En effet, il accueille les deux projets que l’on vient de voir : celui de canal sec avec le Honduras et celui du CIG avec le Guatemala. Le premier aboutit, au sud-est du Salvador (Golfe de Fonseca) et le second, au nord-ouest, à Acajutla. Autour du Golfe de Fonseca, des jonctions devront intégrer les transports entre les ports de La Union (Salvador), Hunecan (Honduras) et Corinto (Nicaragua).

 

Le Costa Rica, le Mexique ainsi que la Colombie se penchent, eux aussi, sur des projets de canaux secs et corridors de communication entre le Pacifique et les Caraïbes. Toutefois, ces projets, où les possibilités de financements chinois sont prises en considération, sont encore à un stade spéculatif.

 

Des polémiques sur les risques de graves dommages environnementaux pourraient aussi conduire à certaines modifications dans la conception des projets. Reste à voir, enfin, quel sera l’impact réel de l’arrivée de marchandises et biens de consommation en provenances de l’Asie sur les économies locales des pays de l’Alliance du Pacifique et si les appareils productifs locaux s’en trouveront stimulés, ou affaiblis.