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janvier 2013 

 

 

ALGERIE

  

Les risques révélés par le drame d'In Amenas

 

 

L’attaque terroriste sur le site gazier de Tigantourine (In Aménas) est, non seulement la première de ce type, en Algérie, mais aussi l'une des plus graves qui se puisse concevoir, même si l'explosion du site a pu être évitée. Selon les termes employés par l’Agence internationale de l’énergie, cette opération ferait peser "un nuage noir" sur le secteur des hydrocarbures algériens. Et, à une semaine de la fin de l'assaut meurtrier de l'armée algérienne, on ne dispose encore d'aucun bilan officiel complet sur le nombre et l'identité des victimes, ce qui renforce les suspicions sur l'attitude des autorités d'Alger.

 

L'attaque du site gazier agit comme un révélateur des risques algériens, qu'ils soient politiques, sécuritaires, économiques ou financiers, qu'ils concernent le secteur des hydrocarbures ou des autres branches d'activité en Algérie.

 

 

Risques politiques et sécuritaires

 

Comment les terroristes islamiques ont-ils pu déjouer si facilement la vigilance des services algériens, de l'armée et de la gendarmerie chargés de la protection du site ?

Pourquoi Abdelaziz Bouteflika s'est-il réfugié dans le silence, alors que les divisions de l'armée et des services sur l'intervention de l'armée française au Mali sont patents ?

 

Le défaut de vigilance sur le site de In Amenas, au moment de l'attaque comme dans les mois de préparation qui l'ont précédée, est, de loin, le fait avéré le plus gênant pour les autorités algérienne.

 

Le DRS (département de renseignement et de sécurité", qui regroupe les services secrets du contre-espionnage et de la police politique en Algérie) en est tellement conscient qu'il a allumé un contrefeu repris par une partie de la presse algérienne et ensuite, par le magazine Marianne en France. Selon cette version, tout serait de la faute de la compagnie BP qui exploite le site avec Statoil et la Sonatrach.

Dès le 19 janvier, le "journaliste" très spécialisé Mounier B écrivait, ainsi, dans le quotidien algérien francophone Liberté qu'il était "en mesure de révéler que la firme britannique BP employait, à travers un contractant local, une société de transport de marchandises qui appartient à la famille Ghediri qui n’est autre que celle du frère de… Abou Zeïd, le chef d’Aqmi au Sud, de son vrai nom Ghediri Abdelhamid".

L'article poursuit en affirmant que BP avait été mise au courant de ces accointances mais qu'elle s'était obstinée : "la compagnie britannique, mise au courant des faits, n’a pas résilié le contrat avec la société du frère du chef d’Aqmi au Sud. Pis, les spécialistes du HSE (Hygiène sécurité et environnement) de BP, qui viennent régulièrement de Londres “cheker” la sécurité des sites BP en Algérie, sans aucune interférence ni de Sonatrach ou de Statoil, leurs partenaires sur ce gisement, ne semblent pas avoir découvert cette faille sécuritaire".

 

Quoi qu'il en soit de la réalité de cette affaire embrouillée de société de transport, elle en dit plus sur l'embarras des services algériens que sur la "naïveté", réelle ou supposée, de BP. Car, en fait, la protection des sites gaziers du grand Sud algérien repose presqu'intégralement sur la gendarmerie et l'armée algérienne, les compagnies n'ayant droit qu'à des gardes non armés, plus chargés de faire respecter des règles de sécurité techniques que d'assurer la protection contre d'éventuelles attaques terroristes.

C'est même un sujet de débat entre l'Etat algérien et les compagnies qui se sont engagées dans le grand Sud depuis l'extension de ces activités dans les années 2003-2004. Une société comme Statoil, qui démarrait alors ses activités en Algérie, s'intéressait en particulier de près aux risques d'insécurité dans la région de Timimoun (où elle s'est également installée avec BP). Elle craignait d'ailleurs plus des réactions sociales violentes des populations autochtones que de véritables actions terroristes, mais tenait à prendre toutes les dispositions nécessaires (y compris des actions sociales susceptibles de modérer d'éventuelles réactions hostiles à sa présence).

 

Les compagnies ont donc dû abandonner l'essentiel du soin de leur protection, dans les sites pétroliers et gaziers algériens, à l'armée algérienne. Il faut souligner que celle-ci dispose, en principe, des équipements nécessaires à une bonne surveillance de jour comme de nuit.

 

Il est donc difficile d'accepter l'idée que rien n'avait été suspecté avant l'attaque du 16 janvier sur In Aménas. Même en faisant la part de l'incompétence de certaines unités de l'armée, on peut s'interroger sur la possibilité d'un "coup fourré". Y a-t-il eu volonté de faire peur aux Occidentaux - à travers une prise d'otages - de la part de ceux, nombreux qui, dans la hiérarchie de l'armée algérienne, sont opposés à une intervention militaire au Mali et au survol du territoire algérien par des avions français de combat ?

 

Ce doute est renforcé par certains "couacs" intervenus au cours de l'opération terroriste. Comment, ainsi, comprendre que des véhicules conduits par les djihadistes, avec, à leur bord, des otages bardés d'explosifs, se soient hasardés à quitter le site de Tigantourine le lendemain de leur attaque sans se soucier d'être abattus par les éléments de l'armée qui, à ce moment-là, encerclaient la zone. On peut en effet supposer qu'ils avaient reçu des assurances, ce qui n'a rien d'étonnant dans la mesure où, à ce moment-là, leur sortie du site de Tigantourine aurait pu faciliter la protection des installations et préserver la vie de certains otages. Mais dès leur tentative de sortie, ils ont été placés sous le feu des hélicoptères de l'armée, ce qui a provoqué la mort de la plupart des otages embarqués, tout en forçant les terroristes à revenir sur le site.

 

Certains, en Algérie, font remarquer que le silence du président Bouteflika, qui laisse s'exprimer, seuls, son premier ministre et les membres du gouvernement (de façon d'ailleurs souvent contradictoire tout au long de l'opération), est révélateur des soubresauts qui agitent actuellement la scène politique algérienne, au plus haut niveau. Ainsi le Quotidien d'Oran écrivait-il, le 21 janvier, que le mutisme du chef de l'Etat pourrait être voulu et entretenu sciemment : "Il ne s'exprime jamais quand il sent le coup fourré"… Et le fait est que la scène politique algérienne connaît actuellement de profonds bouleversements qui sont, dans la mêlée, passés pratiquement inaperçus. Selon le même article du Quotidien d'Oran, "Le retrait de figures de proue comme Ouyahia, et dans un proche avenir, de Boudjerra et Belkhadem, est un signe d'un changement dont les contours se dessinent au gré des événements".

 

Risques économiques

 

Que représente l'arrêt du site gazier d'in Aménas et l'interruption des autres investissements d'hydrocarbures dans le grand Sud algérien ?

Quelles sont les autres fragilités du secteur pétrolier algérien ?

 

Après In Aménas, les compagnies pétrolières étrangères sont sous le choc. La firme BP a annoncé l'arrêt immédiat des investissements d'extension du site d'Areg, dans la région d'In Salah, où elle travaille aussi avec Statoil, nettement plus à l'Ouest qu'In Aménas mais dans le grand Sud algérien également. Cette décision a mis quelque 500 employés au chômage.

 

Un peu plus à l'Ouest encore, sur le site d'Adrar, une quarantaine de français de GDF Suez ont été rapatriés dès le 18 janvier. Un peu partout en Algérie, les compagnies étrangères réduisent le nombre de leurs expatriés, que ce soit dans le secteur des hydrocarbures ou dans d'autres branches d'activité.

 

Le site d'In Aménas lui-même ne pourra pas être remis immédiatement en production. Or les quatre gisements qui le composent fournissent près de 18% des exportations de gaz naturel algérien. Il faudra d'abord attendre l'audit des sociétés d'assurances qui voudront évaluer la sécurité industrielle de l’usine de traitement du gaz avant de rétablir leur couverture. Même si les équipements ne semblent pas avoir trop souffert de l'attaque, les experts estiment que les installations ne pourront pas revenir à un rythme de travail normal avant deux ou trois mois, en supposant que les entreprises étrangères accepteront d'envoyer de nouvelles équipes. Or ce dernier point est loin d'être assuré, surtout en ce qui concerne les Japonais, durement meurtris.

 

Le site Maghreb émergent souligne une autre difficulté : deux trains de compression d'une capacité de 29,7 millions de mètres cubes de gaz par jour devaient être livrés en août 2013 pour accentuer la pression dans le gisement principal, maintenir son plateau de production à hauteur de 9 milliards m3 par an et faire produire les trois autres gisements satellites (Hassi Farida, Hassi Abecheu et Ouan Taredert). Or ce projet de boosting du champ gazier pourrait s'avérer plus complexe encore que le redémarrage de l’exploitation en cours, selon Maghreb émergent : "La compagnie japonaise JGC qui en avait la charge depuis mai 2011 a laissé un très lourd tribut dans l’attaque terroriste du 17 janvier (…) Le gouvernement japonais demeure le plus véhément contre le choix prêté aux autorités algériennes d’avoir employé, très vite, la méthode forte. JGC n’est plus tenu de respecter les délais du contrat en EPC qui court sur 28 mois".


Dans toute l'Algérie il faudra aussi compter sur les coûts supplémentaires liés au relèvement des primes de risques, qu'elles concernent les individus ou les investissements.

 

Certes il est peu probable de voir les compagnies étrangères déserter brutalement l'Algérie. Mais l'attaque d'In Aménas est venue s'ajouter à une accumulation de facteurs défavorables et elle vient parachever une désaffection profonde des grands groupes pétroliers à l'égard de l'Algérie.

 

Depuis plus de vingt ans, il y a des raisons de s'inquiéter de la baisse des réserves algériennes de pétrole et de gaz, qui déclinent du fait que ce pays exploite, chaque année plus d'hydrocarbures qu'il n'en découvre. C'est particulièrement vrai pour le pétrole liquide, mais ça l'est aussi pour le gaz alors que l'Algérie a longtemps pensé qu'elle pourrait compenser le déclin du brut par la hausse de sa production gazière.

 

C'est d'ailleurs pour cette raison que les autorités d'Alger ont vigoureusement relancé leur stratégie d'exploration du grand Sud, principalement dans les régions d'Adrar, de Timimoun, d'In Salah et d'In Aménas après la fin de la "décennie noire", au début des années 2000. Dans ce but, le ministre de l'énergie algérien de l'époque Chakib Khelil (formé aux Etats-Unis) avait concocté une loi particulièrement favorable aux compagnies étrangères, évoquant même la possibilité de "concession à 100 %" et, plus généralement, de joint-ventures ne prévoyant qu'une part minoritaire pour la Sonatrach algérienne. Sur la promesse de ce projet de loi, avant même qu'il ne soit voté par l'Assemblée algérienne, il était parvenu à attirer des sociétés qui n'étaient jamais venues en Algérie, comme Statoil, et de faire descendre dans le grand Sud d'autres compagnies qui s'intéressaient plutôt à Hassi Rmel (le plus grand site gazier algérien) ou à Hassi Messaoud (le plus ancien des sites pétroliers).

 

Une stratégie payante puisque, en plus de Statoil, de BP et de Anadarco, qui avait été la première à amorcer ce mouvement dès les années 90, on compte désormais, dans l'Est et le Sud du Sahara algérien, aussi bien GDF que Total, Repsol, l'ENI italienne, Gazprom, Conoco Philipps, BHP Billiton etc. Mais cette loi a été retoquée une première fois par l'Assemblée algérienne en 2002 et, in fine, totalement dénaturée par les amendements qui ont abouti au texte de loi de 2007, infiniment plus restrictif. A cela se sont ajoutées des taxes et sur-taxes successives.

 

Ces revirements ont laissé des traces, un profond malaise sur l'insécurité juridique algérienne, alors même que les compagnies étrangères reconnaissaient, alors, un risque sécuritaire "assez faible", convaincues par le fait que, tout au long de la guerre civile algérienne, de 1992 à 1999, les sites pétroliers et gaziers avaient été préservés.

 

Les groupes pétroliers internationaux ont boudé les appels d'offre algériens de 2008, 2009 et 2011. Résultat : faute d'investissements suffisants, les exportations algériennes d'hydrocarbures reculent en volume. Depuis 2008, celles de pétrole sont passées de 1,6 millions de barils /jour à 1,3 millions de b/j et celles de gaz, de près de 60 milliards de m3 à 54 mds de m3. Depuis, 2008, selon les chiffres du FMI, le PIB du secteur algérien des hydrocarbures recule chaque année un peu plus…

 

Compte tenu de la dépendance de l'Algérie à l'égard de ce secteur (qu'il s'agisse du budget de l'Etat ou de la balance des paiements) ce phénomène a de quoi inquiéter tous les partenaires de l'Algérie et les Algériens eux-mêmes.

 

 

Risques financiers et commerciaux

 

En cas de baisse des cours mondiaux, le budget de l'Etat algérien pourrait-il surmonter longtemps un recul de ses recettes pétrolières et gazières ?

Les investissements de Sonatrach et les opportunités de contrats en provenance des autres sociétés nationales algériennes sont-ils compromis ?

 

Alerté par le Fonds monétaire international sur les risques liés à un recul des recettes budgétaires pétrolières, le gouvernement algérien a déjà commencé à prendre des mesures plus incitatives. Ainsi la rédaction en septembre 2012 et l'adoption, plus récemment, d'une nouvelle loi sur les hydrocarbures. Celle-ci ne remet pas en cause la majorité de la Sonatrach dans les accords d'association avec des compagnies étrangères, mais offre des allègements de charges fiscales.

 

Cependant, avant même l'attaque sur In Aménas, les dispositions de cette nouvelle loi semblaient bien timides. Les incitations qu'elles autorisent ne concernent guère que les activités considérées comme nouvelles, telles les zones encore inexploitées comme l'offshore algérien, ou les techniques d'exploitation des gaz et pétroles de schistes.

 

Or les investissements de la Sonatrach elle-même marquent le pas. En dépit d'un programme de financement à moyen terme 2012-2016 exceptionnel en effort propre (exploration et développement) qui devrait dépasser le seuil de 240 puits par an, la société nationale enregistre retards sur retards. En effet, les capacités proprement algériennes de forage et de développement des puits sont notoirement insuffisantes et le pays dépend des contrats passés avec des entreprises étrangères. Là aussi, les firmes spécialisées ne se bousculent pas pour répondre aux appels d'offres algériens ou demandent des prix jugés trop élevés pour être retenus. Les derniers appels à candidature ont été un fiasco.

 

Il semblerait qu'au fil du temps l'Algérie ait laissé ses propres capacités de forage décliner au profit des contrats qu'elle signe avec des firmes spécialisées étrangères, ce qui pose un problème récurrent dans toutes les questions économiques algériennes, celui de la gouvernance, de la compétence et de la corruption.

 

Quoi qu'il en soit l'Algérie a déjà été obligée de rogner sur ses ambitions de développement (cf. l'article de RI d'octobre 2012). Il faut s'attendre à ce que les opportunités de grands contrats dans ce pays soient moins nombreuses et profitables. Un retournement du prix du pétrole sur le marché mondial en raison de la faiblesse de la reprise internationale n'est pas à exclure plus. L'ampleur des réserves algériennes de change ne doit pas occulter la fragilité budgétaire et la dépendance de la balance des paiements aux hydrocarbures.

 

Selon un récent communiqué du Centre national algérien de l'informatique et des statistiques, en 2012, "les hydrocarbures ont représenté l'essentiel des exportations algériennes avec une part de plus de 97 % du volume global des exportations, soit $ 71,79 mds en 2012 contre 71,42 mds en 2011, en hausse de seulement de 0,51 %". Et encore, cela n'est possible qu'avec un prix du baril de pétrole qui oscille autour des 110 dollars. Or, selon le FMI, pour assurer son niveau élevé de dépenses, l'Algérie a impérativement besoin d’un baril de pétrole à 121 dollars.

 

Au total, les risques algériens relèvent d'un traitement de fond, d'une prise de conscience politique majeure, que les autorités algériennes actuelles, enlisées dans leurs conflits internes, semblent bien loin de percevoir.