SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

Octobre 2013 

 

 

AFRIQUE CENTRALE

  

Menace négligée, la LRA perdure

 

 

La violence perpétrée par la guérilla de la LRA a tendance à se réduire mais ses effets pourraient se prolonger si l’aide humanitaire décroît. C'est ce que viennent de rappeler les participants à une conférence du parlement européen sur ce sujet. En outre, le paradoxe de cette violence est qu'elle émane d’un groupe qui ne représente guère une menace directe pour les États d’Afrique Centrale et pour ses dirigeants qui, donc, négligent de la combattre sérieusement. Du coup, le phénomène perdure.

 

Née dans les années 1980, dans le Nord de l’Ouganda, la Lord Resistance Army (LRA), apparait comme un mouvement politico-religieux, créée par la prophétesse Alice Lakwena. Elle a déjà fait beaucoup de dégâts et continue de constituer un sérieux défi humanitaire. Dans un rapport conjoint, l’UN Refugee Agency (UNHCR), l’Internal Displacement Monitoring Centre et le Norwegian Refugee Council (NRC), estiment que, depuis sa création, la LRA a déplacé 2,5 millions de personnes en Ouganda, au Soudan du Sud, au Congo-Kinshasa et en République Centrafricaine (RCA).

 

Selon une estimation qui date de juin 2013, plus de 440 000 personnes ont dû fuir la violence commise par la LRA, dont 420 000 déplacés intérieurs et 26 000 réfugiés. Selon le décompte mentionné dans le dernier rapport, le Congo est le pays le plus affecté avec un total de 319 000 déplacés, devant le Soudan du Sud (49 000) et la Centrafrique (21 000).

 

Naturellement, la situation a beaucoup évolué au fil du temps, ce qui est apparu au cours d’un débat organisé, le 3 octobre, au parlement européen, par le groupe du "Parti Populaire Européen", auquel appartient la CDU de la chancelière Angela Merkel, et une association d’ONG catholiques européennes EURAC.

 

Selon le père Ernest Segulu, prêtre catholique congolais, il n’y a pratiquement plus d’activités de la LRA en Ouganda, pays où est née la secte. Mais ce pays est encore affecté, en ce sens qu’il voit revenir les dissidents du mouvement. Au Soudan du Sud, il n’y a plus eu d’attaques depuis un an. Mais les besoins humanitaires subsistent parce que les gens continuent d’avoir peur et ne sont pas rentrés dans leurs villages. Le dommage psychologique n’est pas encore réparé.

 

Les deux districts du Bas-Uélé et du Haut-Uélé, dans la vaste Province Orientale du Congo, demeurent fortement affectés. C’est là que se trouve, aujourd’hui, le principal QG de l’activité rebelle, dans le Parc national de la Garamba. Avant le coup d’État du 24 mars 2013 en Centrafrique, la LRA avait élargi son accès à ce territoire et étendu ses actions jusqu’à la frontière tchadienne. Les attaques visent surtout à voler de l’argent, poursuit le père Sengulu.

 

Un paradoxe, explique le père Sengulu, est que contrairement à des mouvements qui ont renversé des États ou prétendent le faire, la LRA ne constitue pas une menace directe pour les gouvernements des États faibles que sont le Congo-Kinshasa ou la Centrafrique. Ses activités sont pour l’essentiel cantonnées à des régions périphériques, non stratégiques. Du coup, l’effet pervers est que les gouvernements concernés ne considèrent pas la lutte contre ce mouvement comme une priorité, même si les dommages humanitaires sont importants.

 

L’absence de routes dans ces zones favorise l’expansion de la LRA. De plus, il existe au Congo quelque 43 groupes rebelles, ce qui tend à diviser les forces que l’armée ou les casques bleus peuvent affecter à l’éradication de chacun d’entre eux. La situation sécuritaire et humanitaire demeure critique dans les districts des Uélés car toutes les ONG en sont parties. D’autres groupes armés émergent dans ce vide institutionnel, si bien que l’on ne sait plus très bien qui sont les assaillants des populations de ces régions.

 

L’inquiétude du père Sengulu est partagée par le représentant spécial de l’ONU et chef de l’UN Regional Office of Central Africa, Abou Moussa, pour qui le nombre d’attaques a, certes, diminué, mais pas les capacités de la LRA de mener des actions terroristes qui demeurent "intactes".

 

Au cours de la conférence, les représentants des organisations de la société civile des pays affectés par la LRA, ainsi que de l’Europe et des Etats-Unis, telles EurAc, Conciliation Resources et Pax Christi, ont appelé, dans une déclaration commune, l’UE et la communauté internationale à renforcer leurs efforts pour répondre à la crise causée par les attaques de la LRA au Congo-Kinshasa, en RCA et au Soudan du Sud. Ils ont notamment pressé les dirigeants politiques à améliorer la protection des civils contre les attaques incessantes de la LRA et d’autres groupes armés.

 

L’Union Africaine (UA), est invitée, avec le soutien des bailleurs de fonds, à renforcer la capacité de la Task Force Régionale de l’UA par un appui logistique et des formations pour les pays impliqués. L'objectif est d'instituer un commandement unifié et de mener des actions coordonnées pour traquer les groupes liés à la LRA et protéger les civils.

 

En Centrafrique, les bailleurs internationaux et l’ONU sont appelés à fournir un appui urgent à la mise en œuvre de la "Mission de Soutien International à l’Afrique Centrale" (MISCA). L’UA, l’Ouganda et les autorités gouvernementales sont aussi exhortés à mieux coordonner leurs efforts pour répondre à la menace de la LRA dans la préfecture du Haut Mbomou.

 

De façon un peu surprenante, les ONG appellent aussi le gouvernement congolais à permettre la formation de groupes locaux de défense civile dans les zones affectées par la LRA, tandis que les bailleurs sont invités à encourager la mise en place de systèmes communautaires d’alerte précoce basés sur des comités locaux de protection et sur les infrastructures de communication comme les routes, les radios VHF et les télécommunications mobiles.

 

Enfin, les ONG plaident pour un appui aux rapatriés, y compris l’accompagnement des personnes traumatisées, le soutien médical et matériel immédiat, notamment à travers le développement et le soutien de centres de réhabilitation dans chaque pays concerné.  De son côté, la représentante spéciale de l’UE pour le Soudan, Rosalind Marsden a indiqué que, face à cette situation, l’UE et les États-Unis cherchaient à élargir le cercle des bailleurs soucieux de stabiliser cette région. La Banque Mondiale, qui fait partie de l’International Working Group on the LRA co-présidé par l’UE et les États-Unis, mène une étude sur la question du manque de services et d’infrastructures, autant de facteur qui favorisent l’insécurité perpétrée par la LRA.

 

En définitive, le sentiment prédomine que le combat pour l’éradication de la LRA sera une affaire de longue haleine surtout quand on entend les fonctionnaires internationaux et européens parler de "rapports d’évaluation", "d’échanges d’infos" et du besoin d’établir des critères, des références, tandis que les ONG quémandent des fonds pour organiser la formation de leur personnel et la mise en place d’organisations de suivi.

 

Une des conséquences imprévues du phénomène LRA est qu’il pourrait engendrer, en Afrique et en Europe, d’une nouvelle bureaucratie…