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juillet 2013 

 

 

 

NORD - SUD

 

 Le gaspillage de l'aide européenne

 

 

Les auteurs d’un rapport intitulé "le coût de la non-Europe dans la politique de développement" (titre original : The Cost of Non-Europe in Development Policy), finalisé en juin dernier et réalisé à la demande de la Commission du Développement du Parlement européen  (http://www.europarl.europa.eu/committees/en/studies.html) chiffrent le gaspillage de l'aide européenne à plusieurs milliards d’euros !

 

Le rapport, auquel ont collaboré le  Südwind Institut allemand, la Fundación Real Instituto ElCano (Espagne) et l’économiste Arne Bigsten, professeur à l’Université de Gothenburg, estime qu’à cause du manque de coordination entre bailleurs européens, à savoir la Commission européenne, la Banque européenne d’investissement, les États membres et leurs agences de développement, 800 millions d’euros sont dépensés inutilement. Ceux-ci pourraient être épargnés si les bailleurs concentraient, chacun, leurs efforts sur un plus petit nombre de pays et d’activités.

 

Et ce n’est pas tout ! Un montant annuel supplémentaire de 8,4 mds d’euros (environ 15 % du total de l'APD) pourrait être épargné si les allocations aux pays bénéficiaires étaient complètement coordonnées (pour éviter des allocations inefficaces) et si la réduction de la pauvreté était le seul objectif.

 

En définitive, la politique de développement européenne est à la croisée des chemins, dans un moment difficile, puisqu’on a assisté, en 2012, à une baisse de 2 % du montant d’aide au développement après une longue période de croissance de ces budgets.

 

Les mécanismes en place pour une meilleure coordination (programmation conjointe, division du travail) existent mais ils n’ont pas été suffisamment mis en œuvre, constate le rapport, qui évoque des résultats limités : on assiste à une fragmentation de l’aide et à des doubles emplois sur une vaste échelle ainsi qu’à la concurrence entre ONG et agences de développement de l’UE. A quoi s’ajoute la perception, par les pays bénéficiaires, d’une aide européenne caractérisée par sa bureaucratie.

 

Pourtant, les "grands messes" prônant l’efficacité de l’aide n’ont pas manqué. Ainsi, le Consensus de Monterrey (2002) recommandait déjà que l’aide soit employée de la façon la plus efficace possible, puis la Déclaration de Paris, en 2005, a défini une feuille de route pour améliorer la qualité de l’aide et son impact sur le développement. En 2008, "l’Agenda d’Accra pour l’Action" récapitulait les engagements basés sur les conclusions de la Déclaration de Paris. Enfin, en 2011, il y eu le "Partenariat mondial de Busan pour une Coopération au Développement efficace". Celui-ci évalua les progrès dans l’amélioration de l’aide en vue d’atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement.

 

Dans ce contexte, le rapport relève que l’aide au développement n’est pas un concept homogène au sein de l’UE et de ses États membres, mais la somme des programmes des uns et des autres, chacun poursuivant sa propre politique, ses propres procédures et ses agendas, utilisant tout une série de canaux différents.

 

Pourtant, cet exercice est utile, plaide le rapport qui considère que la division du travail permet de trouver un équilibre entre bénéficiaires, qui évite que les uns soient des "enfants chéris" et les autres des "orphelins". Il justifie aussi la programmation conjointe qui harmonise les programmes de la Commission et des États membres.

 

Le rapport examine trois cas concrets. Au Maroc, observe-t-il, l’aide est très fragmentée et caractérisée par sa complexité.  De 2007 à 2011, 38 bailleurs se sont manifestés mais 90 % des flux proviennent de sept d’entre eux. La France vient en tête avec en moyenne 35 % du total, suivie de l’UE (13 %) et des États-Unis (11 %). En général, les initiatives de coordination se sont soldées par des activités communes plus que par une spécialisation dans un domaine particulier. Elles sont limitées à un petit nombre de secteurs (santé et éducation) et conditionnées par les instruments utilisés (appui budgétaires et mixages de différents instruments pour financer des projets d’infrastructures). Les auteurs estiment les résultats de la coordination des activités ont été "très faibles" et encore "plus faibles" en termes de spécialisation. Qui plus est, la fragmentation de l’aide européenne a tendance à augmenter, selon l’OCDE et les différents acteurs de l’UE ne vont pas grand-chose pour y remédier.

 

Autre exemple, en Asie, au Myanmar (Birmanie), les États européens les plus présents sont le Royaume Uni à travers le Department for International Development (DFID), l’Allemagne, la France, le Danemark, la Finlande et la Suède, ainsi que la Commission européenne. La coordination est encore modeste et limitée au partage de l’information, relève le rapport qui remarque que le bailleur le plus important, le DFID, ne peut pas être perçu comme le moteur de la coordination de l’aide à ce pays, tandis que la Commission ne joue aucun rôle de coordination.

 

Enfin, au Rwanda, pays dont le budget national est pour moitié composé de dons étrangers, les choses semblent fonctionner un peu mieux depuis un exercice de coordination mené en 2008 entre 30 partenaires de l'aide au développement. L’analyse démontre que certains secteurs ont été sur-financés comme celui de la santé tandis que d’autres, comme les transports ou les technologies de l’information, ne l’ont pas été suffisamment. En  outre, le gouvernement rwandais a souligné le coût élevé des transactions liées au déboursement de l’aide.

 

L’attitude active du gouvernement rwandais est, selon le rapport, le facteur principal de ces résultats, moins décevants qu’ailleurs. En effet, le gouvernement de Kigali a proposé une division du travail, en 2010, demandant à chaque bailleur de limiter ses interventions à trois secteurs.  Mais cette expérience est plus une exception que la norme.

 

Chaque pays d'Europe tente, en effet, de mener sa propre diplomatie économique et la coopération est le levier principal de cette politique qui vise, en définitive, à gagner des parts de marché pour ses entreprises. Pour les gouvernements européens, le taux de retour de l'aide risque de rester encore longtemps bien plus important que la baisse du taux de pauvreté dans les pays bénéficiaires. Et c'est donc à ces derniers d'agir pour infléchir cette tendance lourde.