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novembre 2012 

 

 

 

TERRES DE CONFLITS

 

 

 

Des Philippines à l’Éthiopie, le top 15 des "accapareurs"

 

 

 

 

Déjà dénoncé à plusieurs reprises par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), le FIDA (Fonds international pour le développement agricole) et l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), le phénomène de l'accaparement des terres à l'échelle mondiale est devenu l'un des facteurs d'instabilité les plus criants dans les Etats émergents et en développement qui souffrent de ses retombées sociales, environnementales et alimentaires. Les risques de conflits sont d'autant plus menaçants qu'ils sont sous-estimés par les gouvernants des pays concernés, souvent complices, et par les institutions d'aide au développement.

 

Il est vrai que les acteurs et les lobbies de cet accaparement sont aussi très mal connus. Mais c'est ce qui devrait changer avec la publication par l’ONG Genetic Resources Action International (GRAIN) d’un rapport mettant en cause une quinzaine de personnalités ou d’institutions du monde des affaires dans des projets de cette nature. GRAIN a été fondée en 1980 et son siège est situé à Barcelone. Son dernier rapport s'intitule "Who's behind the land grabs?” ("Qui est derrière les accaparements de terre").

 

* Ce rapport épingle en premier lieu le Suisse Jean-Claude Gandur, PDG de Addax Bioenergy. Grain rappelle qu’en avril 2012, des communautés paysannes de Sierra-Leone se sont mobilisées contre leur déplacement forcé et sans compensation par Addax dont le projet est de produire de l’éthanol à partir de la canne collectée sur une plantation de 10 000 hectares. En outre ce projet devrait absorber le quart du volume d’eau charrié par l’une des principales rivières du pays. Il procurera à la compagnie 98 % de la valeur ajoutée du projet, ne laissant que 2 % aux travailleurs. De son côté, Gandur, dont la fortune est estimée à 2 milliards de dollars, affirme que son projet rencontre les critères sociaux et environnementaux de la Banque africaine de développement et de la Banque Mondiale.  

 

* Seconde personnalité dans le collimateur, l’Américain José Minaya, directeur de la Teachers Insurance & Anuity Association – College Retirement Equities Fund  (TIAA-CREF).  Ce fonds de pension basé à New York se voit reprocher d’avoir investi  des centaines de millions de dollars pour l’acquisition de terres arables transformé en plantation de canne à sucre. TIAA-CREF finance en effet un fonds brésilien dénommé Radar Propriedades Agrícolas, lancé par le plus grand producteur de canne du Brésil, Cosan, qui détient une participation de 19 % dans ce fonds, tandis que les 81 % restants appartiennent au Holding Mansilla, filiale de TIAA-CREF. C'est ce dernier qui a investi, depuis 2007, quelque 2,7 milliards de dollars pour acheter des terres en Pologne, en Roumanie et aux États-Unis.

 

Selon Grain, les retraités suédois du Fonds AP2 ont sans le savoir contribué également à ces opérations en finançant à hauteur de 177 million d’euros une filiale de TIAA–CREF, le Westchester Group. La Caisse de dépôt et placement, du Québec, et la British Columbia Investment Management Corporation, également canadienne, sont associées ainsi que Shell qui a créé, en 2010, une joint-venture avec Cosan, dotée de 12 milliards de dollars pour investir dans des projets de production d’éthanol.

 

* Troisième personnalité épinglée : le PDG de la société indienne Karuturi Global Ltd. Surnommé dans son pays  "le roi des roses", Sai Ramakrishna Karuturi, a fait sa fortune en investissant en Afrique de l’Est dans l’acquisition de terrains où il cultive des fleurs destinées à l’exportation vers l’Europe et maintenant se tourne aussi vers la production de vivres. Selon Grain, il projette d’acquérir un million d'hectares en Afrique Orientale et Australe pour produire du maïs, du riz, de la canne à sucre et de l’huile de palme. Objectif : concurrencer d’ici 5 à 10 ans des géants du secteur comme Cargill. Karuturi a déjà acheté 311 700 ha et négocie l’acquisition de 370 000 ha en Tanzanie. Il envisage aussi de s’implanter au Congo-Brazzaville,  au Soudan, au Mozambique et au Ghana.

 

Ses méthodes sont pour le moins sujettes à caution, selon Grain. En effet, suite à une inondation de plantations éthiopiennes acquises en leasing, il a tenté de les faire exploiter par des agriculteurs indiens, sur la base d’un partage des revenus, mais sans l’accord du gouvernement éthiopien. Celui-ci a renvoyé plusieurs centaines d'immigrants indiens dès leur arrivée à l’aéroport d’Addis Abeba à la fin 2011 !

 

Pourtant, selon l'ONG Human Rights Watch, le gouvernement éthiopien n'avait pas hésité à déplacer de force 70 000 personnes de l’ethnie Anuakl pour faire de la place à la compagnie indienne. Ces agriculteurs locaux ont été déportés à Gambela, dans des villages-dépotoirs dépourvu de centres de santé ou d’écoles. L’affaire implique aussi l’Exim-Bank indienne qui finance les opérations de Karuturi.

 

* L’Américain Calvin Burgess, PDG de Dominion Farms est le quatrième homme du "classement" de Grain. Pour y construire sa rizière de 7 000 hectares sur le site de Yala Swamp (Kenya), acquise par un contrat-bail de 25 ans renouvelable, il a fait construire un barrage qui a inondé les terrains des milliers de paysans qui occupaient les lieux, les empêchant de continuer à y élever leur bétail. En outre, les résidents locaux se plaignent de l’emploi, par Dominion Farms, d’engrais chimiques qui rendent leur bétail malade. L’affaire s’est envenimée. Calvin Burgess s’est plaint à la police, en 2011, d’avoir été menacé de mort, mais il a persiste à vouloir menacer des opérations analogues au Nigeria, avec le soutien de l’ex-président Olusegun Obansanjo, et au Liberia.

 

* C. Sivasankaran, PDG du Siva Group, dont le patrimoine personnel est estimé à plus de 4 milliards de dollars, est devenu un grand propriétaire foncier en acquérant 12 % des participations dans le domaine de Ruchi Soya en Éthiopie (50 000 ha), qui fait l’objet d’un bail à long terme, ainsi que 10 % des parts de KS Oils, qui occupe une palmeraie de 56 000 ha en Indonésie ; il se retrouve aussi partenaire de Karuturi en Éthiopie. Le rapport de Grain signale que, de surcroît, il a acquis une participation minoritaire en 2010 dans la compagnie canadienne Feronia qui a acquis 100 000 ha de terrains pour un projet de production d’huile de palme et de soja. Avec la firme Equatorial Palm Oil, il entend acquérir en outre 170 000 ha au Liberia.

 

La compagnie Biopalm Energy, filiale du Siva Group basée à Singapour a englouti, en outre, 200 000 ha au Cameroun et 80 000 ha au Sierra Leone pour produire de l’huile de palme à exporter vers l’Inde. L’affaire est en train de susciter un tollé au Sierra Leone, où les paysans des communautés locales viennent de se rendre compte que les terres ont été vendues par des chefs indélicats. Avec un total de 670 000 ha, Sivasankaran est l’un des plus grands accapareur de terres en Afrique

 

* L’Américain Neil Crowder, PDG du fonds d’investissement Chayton Capital, ancien de Goldman Sachs, se sent pourtant, pour sa part, à l’aise face aux critiques des paysans zambiens selon lesquels il vient de faire l'acquisition de 20 000 ha dans ce pays. En effet, il bénéficie du soutien de l’Agence de garantie multilatérale d’investissement (MIGA) du Groupe de la Banque Mondiale qui lui a avancé 50 millions de dollars pour couvrir le risque politique relatif à ses projets de Zambie et du Botswana.

Chayton a au total investi 300 millions de dollars dans l’acquisition de terres en Afrique mais se défend d’en accaparer… Depuis mars 2012, Chayton est devenue filiale à 96 % de la compagnie sud-africaine Zeder Investments.

 

* La liste établie par l'ONG Grain comprend également le Britannique Michael Barton, fondateur et directeur financier de Farm Lands of Africa (FLA). L’homme qui s’est entouré du général en retraite Redmond Watt et du lobbyiste malien Cherif Haidara, a jeté son dévolu sur la Guinée-Conakry. Barton & Co ont profité du chaos institutionnel guinéen  pour arracher, le 16 septembre 2010, au général Sékouba Konaté, alors au pouvoir, l’obtention de plus de 100000 ha pour le compte de Land & Resources, une filiale de FLA, dans laquelle l’État guinéen a une participation de 10 %. Il s'agit d'un bail de 99 ans. Et ce n’est pas tout, en vertu d’un autre protocole signé le 25 octobre 2010, Barton a obtenu le droit de délimiter 1,5 million d’hectares de terres agricoles en vue de les céder à d’autres sociétés. FLA, qui est basée aux Iles Vierges britanniques, a aussi entamé, à partir de 2011, des démarches en vue d’acquérir des territoires au Mali, au Sierra Leone et en Gambie.

 

* Une autre "vedette" épinglée par Grain est le défunt premier ministre éthiopien, Meles Zenawi dont le gouvernement a délimité 10 millions d’hectares à confier à des firmes d’agro-business locales ou étrangères (4 millions pour la production vivrière, 1 million pour les biocarburants et 5 millions pour la culture de la canne à sucre. Il y a un, an 800 000 ha avaient déjà été attribués, entraînant dans certains cas l’expulsion des occupants par l’armée. A en croire Grain, la Banque mondiale coordonne l’aide à un programme de "villagisation" qui déplace les populations pour permettre à ces grands projets de se développer.

 

* Autres accusés : avec le concours financier du milliardaire George Soros et en collaboration avec le groupe agro-alimentaire chinois Heilongjiang Beidahuang Nongken qui a fondé, en 2011, avec sa compagnie, Cresud, une joint-venture pour la production et l’exportation de soja vers la Chine, l’homme d’affaires argentin Eduardo Elsztain règne sur un vaste empire foncier de 628 000 ha. Sur ces terres, il cultive du soja OGM et élève du bétail. Son autre grand client est le groupe américain Cargill. L’empire est en train de s’étendre en Bolivie, où Cresud a acquis 17 000 ha, au Paraguay (147 000 ha) et au Brésil (175 000 ha).

 

* Une femme aussi : après s’être fait les dents chez JP Morgan et Morgan Sachs, la canadienne Susan Payne a jeté son dévolu - avec son époux britannique David Murrin, PDG d’Emergent Asset Management (EAM) - sur les terres arables africaines. EAM a acquis 30 000 ha en Afrique Australe. La compagnie a été souvent critiquée pour avoir confié des terres à des fermiers sud-africains blancs, dans des pays d’Afrique sub-saharienne. Après son divorce en octobre 2011, Susan Payne a pris le contrôle de  African Agriland Fund, avec la firme sud-africaine RusselStone Group qui mène la même politique de "développement".

 

* Le même genre de reproche a été adressé à Theo De Jager, ancien agent du National Intelligence Service et collaborateur personnel du président Pieter Willem Botha, sous le régime d’apartheid. Il est aujourd’hui vice-président de la principale confédération des agriculteurs sud-africains, AgriSA qui prospecte depuis des années le continent africain à la recherche de possibilités d’acquisitions de terres. Au Congo-Brazzaville, sa compagnie, Congo Agriculture, mise sur pied avec 15 autres agriculteurs sud-africains, a négocié avec le gouvernement un accord pour l’obtention de 80 000 ha, assorti d’exonérations fiscales.

 

Un premier lot de 48 000 ha a déjà été attribué et divisé en 30 exploitations, où De Jager entend produire de l’huile de palme, du bois d’œuvre et du bétail. A ce jour, d’après Grain, AgriSA a déjà entamé des pourparlers en vue d’accords avec des gouvernements similaires dans 22 pays dont l’Égypte, le Maroc, le Mozambique, le Soudan, la Zambie et la Libye. Ce De Jager a le bras long : non seulement, il bénéficie du soutien du gouvernement de Pretoria pour conclure des traités bilatéraux d’investissement, là où AgriSA veut acquérir des terres, mais de surcroît, la compagnie se profile comme le cheval de Troie d’intérêts chinois. Un accord a été signé en 2010 avec Pékin, par lequel AgriSA offre ses services de consultance en vue d’aider des compagnies chinoises à acquérir des terres en Afrique. AgriA dispose enfin du soutien de la Standard Bank, de ABSA Bank et de Standard Chartered pour faire ces acquisitions.

 

* Autre vedette de ce « top 15 » des accapareurs, le magnat saoudien, Hatim Mukhtar, PDG de Foras International Investment Company qui se profile comme un des leaders mondiaux du marché du riz. Foras envisage en effet de produire 7 millions de tonnes de riz par an sur une surface de 700 000 ha de périmètres irrigués en Afrique. Il a démarré en 2008 avec une ferme-pilote de 8 000 ha en Mauritanie, pris un bail de 5 000 ha avec l’Office du Niger (Mali) et signé un accord pour la mise en valeur d’une superficie équivalente dans la vallée du fleuve Sénégal.

 

Il est à présent question d’étendre la surface de rizières au Mali jusqu’à 100 000 ha, ce qui risque de provoquer des affrontements avec les populations locales. Depuis 2010, Foras s’est emparée de 126000 ha dans l’État de Sennar State, au Soudan, le long du Nil Bleu. Il a aussi signé un protocole d’accord avec le gouvernement de l’État nigérian de Katsina pour programme d’investissements de 100 millions de dollars. Celui-ci va commencer avec la création d’une ferme-pilote. Il a aussi entrepris de construire une ferme d’élevage avicole à Dakar représentant un investissement de 22 millions de dollars.

 

Selon Grain, Foras agit comme le bras financier de l’Organisation de la conférence islamique. Ses actionnaires sont en effet la Banque Islamique de Développement et plusieurs conglomérats de la région du Golfe, dont les groupes saoudiens Dallah Al Barakah et Bin Laden, ainsi que la National Investment Company du Koweit.

 

* Les Chinois, enfin, n’agissent pas seulement par Argentins ou Sud-Africains interposés, mais recourent aussi à des intermédiaires philippins. Ainsi, la firme chinoise d’agrobusiness Beidahuang a conclu, en mars 2012, un accord de partenariat avec la firme philippine Agrinuture du Sino-Philippin Antonio L. Liu pour la production de semences de riz hybride chinois sur une surface de 2 000 ha, destinés aux agriculteurs de l’archipel. L’objectif est de mettre en culture 10 000 ha à la fin de cette année.

 

Agrinuture opère également une plantation de bananes à Mindanao, en partenariat avec le gouvernement populaire de Tianyang-Guangxi, ainsi qu’un projet agricole avec un consortium de compagnies saoudiennes emmené par le groupe Al Rajhi, dénommé la Far Eastern Agricultural Investment Company, qui ambitionne d’acquérir 50 000 ha à Mindanao pour la production de fruits et de céréales. Liu bénéficie aussi du soutien du Fonds d’investissement alternatif (hedge fund) de Cargill, BlackRiver, qui a pris dans cette société philippine une participation de 28 % en 2011 dans le cadre de sa stratégie consistant à acquérir des exploitations agricoles en Asie et en Amérique Latine.

 

* Un autre grand accapareur devant l’Éternel est Hou Weigui, le président-fondateur de la firme de télécommunications Zhongxing Telecommunication Equipment (ZTE) qui, depuis 2007, s’intéresse à l’agriculture. Elle a créé une filiale ZTE Energy qui a investi dans les biocarburants et l’agroalimentaire en Chine même et a commencé à développer des projets agricoles à l’étranger, dans le cadre de la stratégie gouvernementale chinoise consistant en un accroissement des sources d’approvisionnement extérieur.

 

En 2008, ZTE a acheté 258 ha à Menkao, près de Kinshasa, pour y étudier le potentiel de l’agriculture en milieu équatorial et a acheté, par la suite, 600 ha supplémentaires au Congo-Kinshasa. La compagnie a cependant mis en veilleuse son projet de production de production d’huile de palme sur 100 000 ha dans ce pays, considérant que les conditions d’investissement et de logistiques n’étaient pas encore mûres. À noter qu’au Soudan, ZTE possède plusieurs fermes céréalières et qu’elle a acquis une concession de 100 000 ha dans la province de Chapassak au Laos pour y produire du manioc avec son partenaire local, Dynasty Laos. La compagnie de téléphonie chinoise envisage par ailleurs de démarrer la production d’huile de palme dans des plantations couvrant une superficie d’un million d’hectares en Malaisie et en Indonésie d’ici 2019.

 

* Enfin, Grain classe la Banque Mondiale elle-même parmi les accapareurs de terre, en encourageant via ses instruments MIGA et Société financière internationale des compagnies à absorber des terres à travers le monde. Elle relève tout particulièrement l’investissement de 75 millions de la SFI dans l’Altima One World Agricultural Fund, qui a acheté de vastes étendues de terres arables, dédiées à la monoculture de soja, en Amérique Latine, en Afrique et en Europe de l’Est et une participation à risque dans l’Export Trading Group qui a acquis plus de 300 000 ha en Afrique.

 

On le voit, l'Afrique n'est pas la seule concernée par le phénomène de l'accaparement des terre. Les pays d'Asie, d'Amérique latine et d'Europe de l'Est le sont aussi. Quant aux "acheteurs", ils se recrutent dans tous les continents d'un univers mondialisé, leur seul point commun étant d'avoir suffisamment de capacité d'investissement pour le faire. Il y a pourtant, dans ce phénomène, une composante néo-coloniale qui semble avoir échappé aux stratèges financiers, comme si "terre" et "territoire" étaient deux données sans rapport l'une avec l'autre. Or ce n'est pas ainsi que les peuples le conçoivent.