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janvier 2012 

 

 SUD-SOUDAN

 

Un nouvel Etat est né le 9 juillet 2011

Pékin s’adapte à la nouvelle réalité

Mais Khartoum rechigne à le faire

Et l'embargo pétrolier, du Sud vers le Nord, envenime la situation

  

Le ministre sud-soudanais du pétrole Stephen Dhieu Dau a signé, le 13 janvier, les premiers contrats pétroliers de ce nouvel Etat indépendant avec les sociétés ONGC Videsh (Inde), China Petroleum and Chemical Corporation (SINOPEC), Tri-Ocean Energy (Égypte) et la compagnie locale Nile Petroleum (NILEPET). Ces textes vont remplacer les anciens accords qui avaient été négociés et paraphés par Khartoum.

 

Par ailleurs, plusieurs accords économiques ont été signés à l'issu de la visite, à Juba, au début janvier, d’une délégation chinoise, conduite par Li Yuanchao, membre du bureau politique du Parti Communiste Chinois. Un texte relatif à la coopération économique et financière a été conclu entre le ministère sud-soudanais des Finances et l’Export-Import Bank of China. Un protocole entre les deux gouvernements prévoit aussi l’envoi d’une équipe de médecins chinois à Juba. Enfin, un accord particulier portant sur un programme de formation du personnel soudanais a été signé entre le ministre et Jiang Jiemin, président de la China National Petroleum Corporation (CNPC). Le Sud-Soudan s’émancipe et Pékin s’adapte à cette nouvelle situation.

 

Khartoum, suspectée à la fois de détourner du brut à son profit et d’empêcher les cargaisons provenant du Sud de parvenir sur les marchés internationaux, semble, par contre, avoir plus de difficultés à admettre ces nouvelles réalités.

 

De son côté, imperméable aux critiques de la Ligue Arabe, le président sud-soudanais Salva Kiir s’est rendu en Israël en décembre, où le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman a promis à son hôte que l’État hébreu allait désigner prochainement un ambassadeur auprès de la République du Sud-Soudan, probablement avec résidence dans un pays de la région (Kenya ou Éthiopie).

 

Il faut dire que le nouvel État indépendant a d’autant moins raison de prêter attention aux récriminations de la Ligue Arabe, que son Secrétaire Général vient d’exprimer des propos particulièrement maladroits. Nabil Al-Araby a ainsi déclaré, à la Qatar News Agency, que, de son point de vue, le Sud-Soudan faisait encore partie du Soudan, tout en appelant le nouvel État à rejoindre la Ligue Arabe.

 

Tout cela n’empêche cependant pas le gouvernement de Juba de conclure des accords avec la firme pétrolière égyptienne Tri-Ocean Energy ou avec l’Abu Dhabi Investment Company qui s’est offerte à investir dans ses domaines de prédilection (chemin de fer, routes et ponts, habitat, énergie et pétrole). Par ailleurs, Lonrho vient d’annoncer son intention d’investir dans des projets agricoles dans le pays. Selon son président, David Lenigas, le Sud-Soudan dispose d’un vaste potentiel en ce domaine. Mais encore faudrait-il que le calme revienne dans la région…

  

Risques : des signaux forts

 

Alors que s’est engagé à Addis Ababa, en Ethiopie, un nouveau round de négociations sur diverses questions liées à l’indépendance du Sud, comme le pétrole, Abyei et le problème des nationalités, la situation est de plus en plus tendue…

 

Khartoum demande à Juba un droit de transit de 35 dollars par baril exporté. Mais Juba, suivant en cela le conseil d’un panel d’experts de l’Union Africaine, propose de régler à Khartoum un montant de $ 2,6 milliards et une redevance par baril en transit de 74 cents de dollars. Le statut de quelque 700 000 Sudistes vivant au Soudan jusqu’au terme de la période de grâce, en avril, doit également être réglé.

 

Parallèlement, il se confirme que l’embargo décrété par le président Salva Kiir, le 20 janvier, sur les exportations de brut transitant par le Nord ne relève pas de la gesticulation. Le 22 janvier, par la voix du ministre Stephen Dhieu Dau, le gouvernement de Juba a annoncé son intention de porter l’affaire du "vol" de son pétrole devant les juridictions internationales. L’affaire inquiète, non seulement l’UE, mais aussi les États-Unis qui ont enjoint, à la fin de la semaine dernière, les gouvernements de Juba et de Khartoum à redoubler d’efforts pour résoudre la crise et exprimé leur soutien aux efforts de médiation de l’Union africaine. Celle-ci a reçu aussi de l’appui diplomatique de l’ONU et de la Chine. Un sommet régional des "Pays de l’Autorité intergouvernementale pour le développement" (IGAD) doit être convoqué pour tenter de  résoudre la crise. Selon la porte-parole du Département d’État, Victoria Nuland, la tâche de médiation consiste à fixer une date-butoir pour trouver un accord définitif entre les deux pays sur la question du transit du pétrole par le territoire soudanais.

 

Mais les points de vue semblent difficilement conciliables. Le président Kiir a déclaré le 23 janvier dernier, au parlement, que la crise avait atteint un seuil "inacceptable" et sollicité l’appui des députés à l’embargo. Salva Kiir a rappelé que, le 6 décembre 2011, Khartoum avait déclaré, sur la base du “Petroleum Transit and Service Fees Act” de 2011, que les cargaisons de pétrole ne seraient autorisées à quitter Port-Soudan, à partir du 25 décembre 2011, qu’après le versement d’une redevance exorbitante de 32,2 dollars par baril.

 

Après quoi, a poursuivi le président Kiir, Khartoum a empêché quatre tankers contenant 3,5 millions de barils de brut de qualité Dar blend de prendre la mer à Port-Soudan et quatre tankers d’y accoster pour prendre livraison de 2,8 millions de barils de Nile blend et de Dar blend. Actuellement, les huit navires restent immobilisés avec une valeur de l'ordre de $ 630 millions.

 

Qui plus est, fulmine Salva Kiir, le gouvernement soudanais s’est emparé par la force d’une quantité supplémentaire de pétrole d’une valeur de $ 185 millions, ce qui porte à $ 815 mns le montant de pétrole "pillé" depuis décembre. En outre, le gouvernement du Soudan a construit un oléoduc pour détourner, de façon permanente, vers les raffineries de Khartoum, 120 000 barils par jour, ce qui correspond à 75 % du pétrole sudiste transitant par le Nord. Tout ceci explique la décision du nouveau gouvernement du Sud-Soudan d’interrompre le flux du pétrole vers le Nord.

 

Des envoyés spéciaux ont été dépêchés par Juba, la semaine dernière au Kenya, en Ouganda et en Éthiopie.  Selon Kiir, les chefs d’État de ces pays ont demandé au président Omar El Béchir de cesser de prendre des décisions unilatérales relatives au pétrole du Sud-Soudan. Mais en pure perte. Le chef d’État soudanais a en effet réitéré l’exigence du paiement de la redevance de 32 dollars le baril, ne laissant pas d’autre choix au gouvernement de Juba que d’adopter un plan de secours pour la collecte de l’impôts et les dépenses budgétaires (une vraie gageure dans la mesure où 98 % des recettes de l’Etat proviennent de la manne pétrolière).

 

Compte tenu de leur expérience avec l’administration de Béchir, les autorités du Sud s’attendent à ce que la chute des revenus qui découle de cette décision puisse durer "beaucoup de mois" . Salva Kiir  ne cache pas que la crise survient à un moment délicat, marqué par des conflits interethniques dans l’État de Jonglei.  

  

Comment éviter le retour de la guerre ?

 

Tout peut arriver. Il y a quelques jours, le gouvernement philippin a annoncé sa décision de rapatrier 150 de ses ressortissants, employés dans le secteur de la construction, pour le compte de l’ONU, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire.

 

Selon les sources onusiennes, un million de personnes sont menaces de famine et 3,6 millions de personnes pourraient voir leurs conditions de vie s’aggraver en raison de la hausse des prix alimentaires, des déplacements et de l’insécurité. Pour couronner le tout, plus de deux millions de têtes de bétail sont menacées d’épizooties diverses.

 

Hilde Johnson, chef de la Mission des Nations Unies au Sud-Soudan, a appelé au déploiement de davantage de troupes dans l’État de Jonglei afin de constituer des zones tampons entre les communautés en conflit et participer aux opérations de maintien de la paix. Hilde Johnson a lancé cet appel après une visite dans le comté de Pibor, en proie à des violences intertribales.

 

Dans un autre comté du même État, celui d’Uror, selon le ministre de l’information, 57 personnes ont été tuées lors d’une attaque contre le village de Wek par une soixante de guerriers Murle, revêtus de tenues de camouflage et sont emparés de 20 000 bovins au détriment de leurs rivaux de l’ethnie Lou Nuer. La situation préoccupe jusqu’aux États-Unis, où le président Barck Obama a envoyé cinq officiers américains pour renforcer la Mission de l’ONU.  

 

La cohésion nationale, tout autant que la conflictualité avec le Nord, menace la paix interne au Sud-Soudan. Des missionnaires protestants interrogés par Risques Internationaux disent craindre les conséquences du fait que le "Mouvement Populaire de Libération du Soudan"  (SPLA) se soit octroyé la part du lion dans la Commission chargée, par le président, le 9 janvier, de réviser la Constitution.

  

Que peut faire l'Europe ?

 

Les ministres européens réunis en conseil, le 23 janvier ont approuvé l’octroi d’une aide de 700 millions d’euros pour les deux prochaines années. Ce montant comprend une contribution de 200 millions de la Commission européenne. Le reste provient des États-membres.

 

Cinq secteurs prioritaires ont été identifiés dans le cadre d’un programme indicatif national qui devra encore être négocié avec les autorités de Juba : l’Éducation, la Santé, l’Eau, le Développement rural et l’État de droit. Le montant est considérable, comparable à la dotation de l’UE sur cinq ans pour l’Éthiopie ou le Congo-Kinshasa, beaucoup plus peuplés. Mais les besoins sont énormes dans ce pays presque totalement dépourvu d’infrastructures. Ensuite, il s’agit du cumul d’une aide communautaire et des aides individuelles des États membres, qui ont eu la bonne idée d’opter pour une programmation commune de leurs interventions afin d’éviter les doublons.

 

Les ministres européens voulaient aussi exprimer leur "vive inquiétude" pour les graves affrontements intercommunautaires qui ont fait de nombreux morts et provoqué des déplacements de population dans l’État de Jonglei. Ils ont rappelé au gouvernement de Juba qu’il a le devoir de protéger ses citoyens.

 

L’UE se dit aussi préoccupée par les tensions croissantes entre le Sud-Soudan et le Soudan. Ce dernier a été exhorté à faire en sorte que les acteurs humanitaires aient accès aux civils. L’UE rappelle que les conflits du Sud-Kordofan, du Darfour et du Nil Bleu l’empêchent de déployer toute son aide.

 

L'espoir réside désormais dans le fait que pour une fois, ce qui n'est pas coutume, les USA, l'Europe et la Chine ont, au Sud-Soudan, un même intérêt pour le maintien de la paix.