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août 2012 

 

CONGO-KINSHASA

  

Jeu de dupes au Nord-Kivu

Un conflit meurtrier qui arrange en fait beaucoup de monde…

 

 

Selon le responsable d’une agence de l’ONU basée au Congo préférant garder l’anonymat, la guerre qui a repris dans  le Nord-Kivu depuis plusieurs semaines, fait en réalité l’objet d’un "consensus mou" entre les acteurs de ce conflit de « basse intensité », par-delà les déclarations de l’ONU ou du gouvernement congolais.

 

Cela concerne d’abord le mouvement du 23 mars (M 23), mouvement rebelle à dominante tutsi, issu du "Conseil national pour la défense des peuples" de Laurent Nkunda et de Bosco Ntaganda. A court terme, l’objectif de ce mouvement semble être essentiellement financier. En contrôlant les frontières et l’ensemble du trafic routier (un véhicule paye ainsi 500 dollars pour être autorisé à se rendre à 60 km dans la capitale provinciale du Nord-Kivu, Goma, au départ de la zone rebelle). La zone est  riche en produits agricoles (haricots), sylvicoles (charbon de bois, bois de feu), miniers (colombo-tantalite, pyrochlore, niobium, cassitérite..) et le simple contrôle du trafic, intérieur et extérieur, assure des revenus confortables aux rebelles.

 

A plus long terme, le mouvement rebelle espère négocier, en position de force, avec le gouvernement central, des positions de décideurs dans des entreprises publiques, des institutions, des administrations et dans l’armée congolaise. Il semble bien que le gouvernement n’ait pas beaucoup le choix : l’armée régulière manque de munitions et a perdu des positions stratégiques significatives à Bunagana, Rusthuru, Rumangabo et Kibumba.

 

Les nombreux mouvements armés qui exploitent illégalement les matières premières sylvicoles (rien  que le trafic de charbon de bois et du bois de feu dans le Parc National des Virungas, situé en pleine zone rebelle, rapporte $ 35 mns par an), halieutiques (Lac Edouard) et minières, bénéficient également de la situation actuelle.

 

L'armée régulière s'enrichit elle aussi

 

Les perdants de ce conflit semblent être les officiers de l’armée régulière (FARDC) qui a perdu les principales positions stratégiques de la zone. Mais ceci n’est peut-être qu’apparence, aux yeux de notre source : tant que les rebelles ne prennent pas la capitale provinciale, Goma, de nombreux observateurs locaux soulignent la situation  financièrement prospère des principaux officiers des FARDC.

 

En effet, la justification et le contrôle  des dépenses considérables affectées à la logistique, aux achats d’armes, de munitions, de carburants, de  nourriture sont  quasi inexistants et ces dépenses, couvertes par le secret des "dépenses de souveraineté" ne sont pas auditées, ni "auditables",  par les partenaires techniques et financiers de la RDC (dont le Fonds Monétaire International).

 

La plupart des transactions commerciales de l'armée étant payées en monnaie fiduciaire (en cash), de nombreuses fraudes et surfacturations sont signalées par les opérateurs économiques qui, de près ou de loin, travaillent dans ce "circuit logistique" destiné aux militaires congolais. Les affrètements d’avion, nécessaire pour transférer les troupes, les armes et les munitions, seraient ainsi facturés au double de leur valeur réelle. Les quantités de carburants réellement livrées aux FARDC seraient, ainsi, significativement plus faibles que les quantités facturées.

 

L’attitude de la "Mission des Nations Unies au Congo", MONUSCO, paraît conforter  également  ce consensus "mou" selon la source de RI. Aussi bien en 2008 qu’en 2012, tant que les rebelles ne menacent pas l’aéroport  international et la ville de Goma, les troupes de la MONUSCO  restent dans une position d’observateur. Au départ, la mutinerie du M 23 concernaient 300 mutins qui ont quitté les FARDC. Les populations congolaises ont du mal à comprendre que 300 mutins puissent  narguer les 17 000 hommes de la MONUSCO et les  FARDC.

 

Si les FARDC connaissent des problèmes de logistique et de formation, en principe, il n’en est rien des troupes de la MONUSCO, bien équipées, régulièrement payées  et approvisionnées.

 

Les mutins occupent une zone de 1 000 km² entre le poste frontière de Bunagana à la frontière RDC/Ouganda), Rusthuru (100.000 habitants, 75 km au nord de Goma), Rumangabo (principal camp militaire FARDC et principale station de l’ICCN à 45.km au nord de Goma) et Kibumba (22 km au nord de Goma), créant ainsi un rectangle stratégique adossé à la haute montagne et aux "sanctuaires" rwandais et ougandais. Mais la MONUSCO n’intervient pas.

 

Les raisons du conflit restent encore bien floues

 

Ironie de cette situation : les clivages ethniques entre Hutu et Tutsi ne suffisent pas pour expliquer ces affrontements. L’ONU a mis en évidence le rôle joué par le Rwanda dans le conflit. Des déserteurs du mouvement rebelle congolais M 23 se sont avérés être d'anciens combattants rwandais du FDLR sur territoire congolais, démobilisés en RDC grâce à l’appui de la MONUSCO et réintégrés au Rwanda  dans des programmes publics spécifiques de réintégration.

 

Au vu du contrôle exercé par le pouvoir rwandais sur ces anciens combattants démobilisés, il est impensable qu’un nombre significatif d'ex-combattants FDLR démobilisés présents sur territoire rwandais aient pu revenir combattre aux côtés des rebelles du M 23, sur territoire congolais, sans au moins un "nihil obstat" des forces de sécurité et d’immigration  rwandaise.

 

Le "sanctuaire" rwandais des rebelles du M 23 n'est pas une vue de l'esprit : le camp de formation des rebelles est installé sur la frontière rwandaise, en haute montagne (2800 m) entre les volcans Mikeno et Karisimbi, au cœur du Parc National des Virungas (côté RDC) et du Parc National des Volcans (côté Rwanda) à 6 heures de marche à pied de la grande de la ville du Nord du Rwanda, Ruhengeri.

 

Tant que la rébellion n’attaque pas Goma, le conflit peut donc se poursuivre, enrichir de nombreux acteurs - dont les officiers des FARDC, les rebelles, les vendeurs d’armes et de munitions - conforter la présence des ONG humanitaires et de la MONUSCO en RDC, tout en continuant à appauvrir et menacer la vie de centaines  de milliers de civils congolais.

 

Du coup, les partisans de la théorie du complot s’échauffent. « Dans un contexte d’élection présidentielle aux Etats-Unis d’Amérique et d’exploration pétrolière dans le Parc National des Virungas, des observateurs pointus rappellent la séquence et le contexte des événements de 1996, qui ont conduit à la chute du régime de Feu le Maréchal Mobutu. Quels pourraient donc être les acteurs et les intérêts qui pousseraient les décideurs rwandais à prendre de tels risques de suspension de l’aide internationale et de diminution des recettes touristiques ? » se demandent certains d’entre eux.

 

L’ennui, pour Joseph Kabila, impopulaire à Kinshasa et dans plus de la moitié des provinces du pays, y compris dans les deux Kivu, est que l’impuissance des FARDC est interprétée comme une forme de complicité avec les capitales qui soutiennent les rebelles : Kigali et Kampala. Affaire à suivre…

François Misser