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juin 2012 

 

PARAGUAY

  

Coup d'Etat parlementaire

 Des enjeux économiques très lourds

Mise à l'écart du Mercosur

 

Il aura suffi de 2 heures pour que le parlement paraguayen destitue son président Fernando Lugo – deux heures seulement pour que députés et sénateurs rendent un jugement expéditif qui a été perçu comme un véritable coup d’Etat par de nombreux pays latino-américains, et dénoncé par la "Commission interaméricaine des droits de l’homme" ainsi que "l’Organisation des Etats américains".  

 

Une trahison politique

 

En avril 2008, l’élection de l’ancien évêque Fernando Lugo à la présidence du Paraguay avait mis fin à 61 années de domination de la vie politique paraguayenne par le seul parti Colorado, marquées, entre autres, par la dictature de militaire d’Alfredo Stroessner (1954-1989). Mais, au bout du compte, comme le soulignait le quotidien espagnol El Pais le 23 juin, la coalition politique sur laquelle Lugo s’est appuyé (l’APC, "Alliance patriotique pour le changement") s’est avérée être trop hétéroclite. C’est du "Parti radical libéral authentique" (PRLA) qu’est venu le coup le plus dur, une véritable trahison politique : Federico Franco, vice-président de Lugo, a repris les rênes du pays, sitôt son prédécesseur destitué.

 

En fait, les pressions des membres du parti Colorado (sur les bancs de l'opposition) n’ont jamais cessé tout au long des années de présidence de Fernando Lugo.

 

La question agraire et l’urgente nécessité d’une réforme, sont au cœur de toutes les tensions passées et actuelles. Pourtant, jamais le président Lugo n’a réussi à modifier une répartition des terres qui résume à elle seule les inégalités du Paraguay : 2 % des habitants détiennent 80 % des terres – souvent, les estimations du pourcentage de terres possédées par quelques familles sont encore plus élevées. En fait, la monoculture du soya par de grandes transnationales de l’agroalimentaire, comme Monsanto, occupe près de 3 millions d’hectares, dans un pays de 406 750 km².

 

Le détonateur : La colère des paysans sans terre

 

C’est d’ailleurs la question agraire qui, le 16 juin dernier, a servi de détonateur  pour mobiliser l’opposition hostile au président Lugo : ce jour-là, dans la localité de Curuguaty, à 400 km au nord de la capitale Asunción, une centaine de familles de petits paysans sans terres ont occupé certains terrains de l’ex-sénateur du parti Colorado, Blas Riquelme. Deux cent policiers ont été appelés pour les déloger de forces : 16 personnes sont mortes dans des affrontements violents, dont 7 policiers, tandis que 80 autres personnes ont été blessées.

 

Plusieurs témoins ont déclaré que des francs-tireurs ont contribué à semer la panique et la violence. Le choix de la propriété de Blas Riquelme pour y organiser la mobilisation des "sans-terres" n'est pas un hasard : le rapport de la "Commission Vérité et Justice" de 2008 a en effet révélé que plus de 7 millions d’hectares avaient été "mal acquis", suite à des expropriations forcées qui s'étaient déroulées lors des longues années de la dictature de Stroessner  – Riquelme ayant particulièrement bénéficié de cette situation.

 

C’est au nom de ces évènements que les députés ont appelé au jugement de Fernando Lugo. Ils ont évoqué la déficience de sa gestion politique (76 contre 1). Le sénat a approuvé sa destitution par 39 voix, contre 4.

 

Réformes en panne, économie en berne

 

Les conséquences économiques de ce que la plus part des pays de la région qualifient de coup d’Etat, sont pesantes : le Paraguay risque de se retrouver marginalisé dans les jours qui viennent par les organismes régionaux dont il fait parti, particulièrement le MERCOSUR.

 

Le PIB du pays s’était déjà réduit de 2,6 % durant le premier trimestre 2012 suite à l’effondrement des activités agraires et d’élevage – respectivement, une mauvaise récolte du soya et les conséquences de l’épizootie de fièvre aphteuse de 2011.

 

Le grand quotidien espagnol El Mundo décrit ainsi la situation économique actuelle : « Le rapport du BCP [banque centrale du Paraguay], rendu public en plein " procès politique" comme l’a été la destitution de Fernando Lugo et les nouvelles responsabilités de Franco, confirme les prévisions pour l’année : une chute jusqu’à -1,5 % du PIB, contrastant avec un taux de croissance de 13,1 % en 2010 et de 4,4 % en 2011. »

 

Nombre d’observateurs comparent aussi la destitution du président Lugo au coup d’Etat du 28 juin 2009, au Honduras, contre le président Manuel Zelaya et s’inquiètent des nouvelles formes que prennent les évènements anti-démocratiques.   

 

Bien que le président Lugo n’ait pas pu commencer à agir en faveur du moindre projet de réforme agraire, il faut rappeler que, depuis 2008, il avait néanmoins réussi à mettre en place une réforme du système de santé qui donne gratuitement accès aux soins aux citoyens les plus défavorisés, des subventions sociales pour les 20 000 Paraguayens les plus pauvres, ainsi que la distribution de petits déjeuners et repas de midi gratuits pour les enfants dans les écoles publiques.

 

Selon le sociologue José Carlos Rodriguez, le président Lugo « a semé une culture politique jamais vue dans le pays. … Avant, personne n’osait se déclarer de gauche. Et l’homosexualité était entourée d’un tabou terrible. Avec Lugo, on savait qu’il y avait un vice-ministre gay, et il n’y avait pas de problème. Il a soutenu les syndicats, les paysans, et les femmes comme jamais personne ne l’avait fait avant lui. Les choses en sont restées là. »

 

Le président Lugo n'a jamais bénéficié d'une majorité au Congrès dans un pays où l'argent des "narcos" entretient une instabilité politique volontaire. Mais on pouvait néanmoins supposer qu'il pourrait aller jusqu'au terme de son mandat, en avril 2013. Ses "faux amis" de la coalition de centre gauche en ont décidé autrement. Tout dépendra désormais de la réaction des autres pays du MERCOSUR (Brésil, Uruguay, Argentine) qui sont les principaux débouchés régionaux des exportations du Paraguay. Ce pays, le plus pauvre de la région est aussi le principal bénéficiaire du Fonds du MERCOSUR pour la convergence de cette communauté économique.

 

Or on voit mal les voisins du Paraguay, pays enclavé, tous dirigés par des gouvernements de gauche, accepter sans réaction le coup d'Etat qui vient de se dérouler à Asunción !