SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

 

8 novembre 2012 

 

 

IRAN

 

 

Résilience réelle aux sanctions ou coup de bluff ?

 

 

 

 

Les sanctions contre l’Iran sont-elles pleinement efficaces ? Ne risquent-elles pas, dans certains cas, d’être contre-productives ? Ces questions se posent de plus en plus crûment depuis que celles-ci viennent d'être renforcées, par l'Europe, le 15 octobre dernier, par une nouvelle série de mesures frappant 34 sociétés. Elles se posent aussi aux Etats-Unis où le président Obama, qui vient d'être réélu, en a fait son principal cheval de bataille contre le nucléaire iranien.

 

Dans le numéro de Foreign Policy Analysis de juillet, le politologue américain Graeme Davis déplorait déjà que les tentatives américaines de mener une diplomatie coercitive avaient eu tendance à renforcer les faucons du régime iranien et, en particulier, le président Mahmoud Ahmadinejad.

 

Plus récemment, le président de la Chambre iranienne de commerce, Mohammad Nahavandian, de passage à Bruxelles, a expliqué dans un entretien au quotidien "La Libre Belgique" que les États-Unis et l’Union européenne sont en train de perdre leur accès au marché iranien qui compte quand même 80 millions d’habitants et fait office de porte d’entrée pour le marché de l’Asie centrale (350 millions de personnes). Or, l’Europe, en phase de désindustrialisation et de vieillissement de sa population, ne peut guère se permettre de se passer du dynamisme de pays émergents comme l’Iran.

 

De plus, Bruxelles et Téhéran auraient, selon lui, tout intérêt à s’entendre pour désamorcer les crises en Syrie et en Afghanistan. Autre argument avancé : le détournement du commerce iranien vers d’autres destinations (Inde, Chine, Turquie, Corée). En outre, en boudant Téhéran, l’Europe se rend plus dépendante, sur le plan énergétique, de Moscou et de la péninsule arabique, alors qu'elle aurait tout intérêt à diversifier ses sources d’approvisionnement en hydrocarbures.

 

Mohammad Navandian reconnait toutefois que l’Iran lui aussi est perdant. Tout d’abord, l’économie iranienne subit une perte de compétitivité du fait que les entreprises ne disposent plus des canaux bancaires habituels et doivent assumer un surcoût. Un autre effet négatif est la perte progressive de la transparence de l’économie. Le marché noir se développe.

 

Cela dit, la forte dépréciation de la monnaie nationale, le rial, n’est pas à attribuer aux sanctions occidentales, selon le président de la chambre de commerce iranienne, mais plutôt à la politique de change qui n’a pas suffisamment pris en compte le taux intérieur d’inflation (15 % en Iran contre une moyenne internationale de 3 %).

 

Une chose est sûre en tout cas. La détermination du régime de Téhéran n’est guère entamée. "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", a fanfaronné le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Ramin Mehmanparast lors du 10ème jubilé eurasien des médias, cité par l’hebdomadaire "New Europe" de Bruxelles du 28 octobre. Cela fait 32 ans que les États-Unis infligent des sanctions à l’Iran, remarque-t-il, affirmant que l’économie de ce pays est plus forte et que ce pays figure dans le top dix des pays technologiquement développés.

 

Mehmanparast, calculette à la main, minimise aussi l’impact des sanctions européennes. Les revenus du pétrole représentent 42 % des recettes du Trésor en Iran. Or, le volume des exportations de pétrole vers l’UE n'atteint que 18 % des exportations pétrolières iraniennes. Du coup, la perte pour le Trésor iranien n'est que de l’ordre de 7 % ! Elle serait même moindre en raison des marchés alternatifs toujours disposés à acquérir les surplus de pétrole d'Iran.

 

Le porte-parole iranien met aussi en exergue l’avancement du projet de chemin de fer intercontinental reliant l’Iran au Turkménistan et au Kazakhstan. Il affirme que l’Iran aura complètement terminé les travaux sur sa section du parcours en 2013 et que cette infrastructure sera rapidement rentabilisée. Dès que cette voie ferrée - d’une capacité de transport annuelle de 10 millions de tonnes - sera achevée, les céréales du Kazakhstan vont affluer vers le Golfe Persique, prédit-il.


Nombreux sont donc les émissaires que Téhéran envoie en direction des Européens pour tenter d'enfoncer un coin entre la position de Bruxelles et celle de Washington. Mais leur message n'en reste pas moins assez ambigu : si les sanctions européennes sont aussi indolores, pour l'économie iranienne, qu'ils voudraient le faire croire, quel serait leur intérêt de les combattre ? Et comment ces émissaires se placent-ils, aujourd'hui, sur le terrain de la lutte pour le pouvoir qui se mène, à Téhéran, dans la perspective des élections de juin prochain ?

 

On peut notamment penser que le président Mahmoud Ahmadinejad qui n'a pas encore perdu tout espoir de lancer ses partisans à l'assaut du clan dominé par le Guide ultraconservateur Ali Khamenei serait particulièrement heureux d'infléchir, ne serait-ce que d'un iota, la position européenne. Le rapport de force interne, au parlement iranien notamment, étant en défaveur d'Ahmadinejad (il a même été question de sa possible destitution) n'est-il pas tenté de jouer le tout pour le tout ? Et même, par-delà Bruxelles (dont la position aurait été préalablement "amollie"), d'aborder des conversations discrètes avec la Maison Blanche ?