SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

mai 2012 

 

COREE du NORD

  

Trois scénarios possibles

Portrait du nouveau dirigeant et de ses "régents"

Les racines profondes du régime

 

 

Dans un rapport rédigé pour la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen, sur la Corée du Nord à l’avènement de Kim Jong-UN, l’analyste Roberto Bendini parle de ce pays comme celui qui inflige les plus grands échecs aux services de renseignements des principales puissances de la planète. La formule que Churchill appliquait à la Russie, est tout aussi valable pour le régime de Pyong Yang. Pour rappel, le défunt premier ministre britannique avait définie le pays de Staline comme « une devinette, enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme ».

 

Avec toutes les réserves d’usage, Bendini n’en conclut pas moins à trois scénarios possibles.

 

Le premier, le moins mauvais, est celui d’un processus de réformes limitées. Le nouveau leader de la République populaire démocratique de Corée (RPDK) pourrait décider d’une évolution vers des réformes "à la chinoise", allant dans le sens d’un renforcement de l’économie du pays et évitant le risque d’une nouvelle famine. Ce scénario, écrit Bendini, est sans doute celui que préfèrent Pékin et les autres puissances, y compris la Corée du Sud. Il autoriserait une transformation graduelle du régime de Pyong Yang et préviendrait une soudaine implosion. En cas de succès, ce scénario permettrait à la Corée du Nord de survivre comme un quasi-protectorat de la Chine et en ferait une sorte d’Etat-tampon entre Pékin et Séoul.

 

Le second scénario est celui de la guerre. Le régime nord-coréen pourrait jouer cette carte si la situation empire et s’il refuse de suivre les conseils de Pékin. Mais, écrit Bendini, Pyong Yang sait que le recours à l’action militaire a de fortes chances de précipiter la fin de la Corée du Nord telle qu’elle existe aujourd’hui. Comme cela a été démontré dans le passé, les États-Unis sont réticents à déployer leurs propres soldats face à la Corée du Nord, étant donné le "soutien tiède" qu’ils pourraient obtenir de la Corée du Sud et le risque que le conflit ne s’étende à la Chine.

 

En définitive, la RPDK sait qu’elle ne peut pas gagner une guerre contre le Sud et les Américains savent que l’action militaire contre la Corée du Nord n’est plus une option.

 

Le troisième scénario est celui de l’effondrement interne. La RDPK pourrait tout simplement imploser en raison de l’échec persistent de sa politique économique. Les analystes occidentaux ont souvent prédit ce scénario dans le passé, mais il ne s’est jamais concrétisé. Cela est dû à la forte résilience qui caractérise le régime et au fait que les élites qui le soutiennent ont été largement épargnées par les pires effets des crises économiques et des pénuries alimentaires. Comme l’ont observé certains experts, les États-Unis et leurs alliés devraient cibler l’élite du pays plutôt que le pays dans son ensemble. L’expérience du passé a démontré que les moyens traditionnels de coercition n’étaient pas opérants en Corée du Nord.

 

Mais à supposer qu’un effondrement interne survienne, la Corée du Sud et les pays voisins devraient intervenir pour stabiliser le pays, assurer la survie de la population dans un environnement très difficile et prévenir le risque de la revente de bombes atomiques ou d’autres armes dangereuses à des terroristes. Sans compter le risque de catastrophe humanitaire et d’un exode massif de réfugiés. Ce scénario du cauchemar offre un autre argument solide pour… préserver le statu quo, conclut Bendini.

 

L’ombre de l’oncle et de la tante du "Grand Successeur"

 

Le rapport rappelle que jusqu’à 2003, l’identité même de Kim Jong-Un était inconnue en dehors du pays et livre quelques détails biographique sur cet énigmatique personnage, second fils de la troisième femme de Kim Jong-Il, aujourd’hui âgé de 29 ans.

 

On sait qu’il a suivi les cours d’une école internationale à Berne à la fin des années 1990 et qu’il devrait parler au moins l’une des trois langues européennes que sont l’anglais, le français ou l’allemand. Kom Jong-Un a étudié au Kim Il-Sung National War College (2002-2007) et il est diplômé en physique de l’université Kim Il-Sung et aurait en outre un diplôme d’informaticien. Son ascension au firmament politique date du 27 septembre 2010, lorsque son père le nomma général d’armée, puis vice-président de la commission militaire du parti et membre du comité central. En définitive, sa préparation fut des plus hâtives par rapport à la formation de 14 ans qu’avait suivie Kim Jong Il.

 

Son ascension est aussi le fruit du hasard. Au départ, c’est son aîné, Kim Jong-Nam, fils de la première femme de Kim Jong-Il, qui devait succéder à son père, mais cet héritier, qui joua un rôle important dans la police secrète du régime, fut écarté, en 2001, après son arrestation à l’aéroport de Narita, au Japon, alors qu’il circulait avec un faux passeport dominicain au nom (chinois) de Pang Xiong (le gros ours).

 

Du coup, ce fils qui avait déclaré, avant son expulsion vers la Chine, être venu au Japon pour visiter Disneyland à Tokyo, fut dépouillé de tous ses honneurs. Il vit désormais en exil à Macao, d’où il a fait des déclarations tout à fait scandaleuses, critiquant la succession dynastique dans son pays et suggérant que la Corée du Nord devrait s’inspirer du modèle chinois de réformes.

 

Son cadet né de la même mère, Kim Jong-chol aurait été écarté en raison de son caractère "faible" et "efféminé". Kim Jong-Un fut donc choisi par défaut. Inexpérimenté, le jeune leader serait en fait encadré d’une paire de "régents" :  sa tante, sœur de Kim Jong-Il, Kim Kyong-Hui, général quatre étoiles (comme son neveu) et son mari, Jang Song-taek. La prévisibilité de ce système est des plus aléatoires. La mort de Kim Jong-il n’avait pas été anticipée, ni par les Etats-Unis, par la Corée du Sud.

 

 Un système plus solide qu’on ne l’imagine

 

Le système nord-coréen, qu’on dit chancelant depuis longtemps, est peut-être plus solide qu’il n’y parait. La discipline de fer qui sévit en Corée du Nord n’est pas seulement l’héritage du communisme. En fait, contrairement aux apparences, cette doctrine ne serait même pas la première composante de l’idéologie du régime.

 

Selon l’analyste coréen Suk Hi-Kim, le totalitarisme à la soviétique a été, dans ce pays, renforcé dès le départ par l’existence antérieure d’une autocratie de type féodal, guidée par les principes néo-confucéens et du djoutché. Ce cocktail suppose que les inférieurs doivent obéissance aux supérieurs et qu’en retour ces derniers doivent se montrer bienveillants. Le "djoutché" est une idéologie autarcique qui privilégie l’identité nationale, avec une certaine dose de xénophobie.

 

Il est vécu comme l’interprétation "juste" du marxisme-léninisme en Corée du Nord, d'une façon qui serait supérieure au "révisionnisme" soviétique et au "dogmatisme" chinois. À cela se superpose le "Songun" qui prône la prédominance des militaires dans l’appareil d’État et qui tire son origine de la résistance à l’occupant japonais.

 

L’endoctrinement n’est pas un vain mot. Jennifer Lind du Dartmouth College explique que la propagande d’État incite à la haine contre les Sud-Coréens "traîtres" et les autres étrangers, tels que les prédateurs japonais et les Américains perfides, ce qui justifie que l’armée accapare 25 % du produit intérieur brut.

 

Il faut comprendre que ce pays est en état de guerre permanent. Qui plus est, les probabilités d’un changement qui viendrait d’un soulèvement de la société civile sont terriblement minces. La société est assez homogène et ne compte guère de groupes traditionnels d’influence comme le clergé dans d'autres Etats. Les étudiants et les intellectuels ont été formatés par le régime depuis leur enfance et ils n’ont pratiquement pas accès à des sources hors du contrôle du parti.

 

Mais ce n’est pas une société sans classe : on compte un noyau, un corps vacillant et un corps hostile. Le premier est composé de l’élite qui a combattu les Japonais et ses descendants. Elle a droit à un meilleur traitement (nourriture, éducation, emplois) que les autres catégories dont les membres ne sont pas admis dans le Parti des travailleurs.

 

Le système de délation est hyper-efficace. Il est fréquent que des parents de prétendus criminels soient incarcérés ou déportés. On estime à 200 000 le nombre de prisonniers du goulag local. L’espérance de vie y est très faible. Les exécutions publiques sont l’un des éléments de l’arsenal de l’intimidation.

 

En définitive, la Corée du Nord serait un État à l’épreuve des putschs. Les services de renseignement se surveillent les uns les autres. Le régime a aussi créé une milice équipée de blindés et d’aéronefs, placée sous l’autorité du leader du parti, afin de pouvoir contre-balancer l’importance de l’armée.

 

Le régime tient aussi grâce à une combinaison d’attitudes de la part de ses principaux partenaires ou ennemis. En fait, d’après le rapport de Roberto Bendini, l’autre Corée se contente du statu quo pour le court terme, espérant éviter un effondrement qui pourrait avoir de graves conséquences en provoquant des déplacements de populations et une insécurité militaire.

 

La Chine, le plus vieil allié et le plus fidèle, est un partenaire capital, notamment parce qu’elle a contribué à réduire la disette. En outre, Pékin considère que la Corée du Nord fait partie de sa sphère d’influence et n’est pas prête à accepter une réunification si elle se fait sous l’égide des Américains. Cela dit, la Chine a parfois tendance à considérer que la Corée du Nord constitue plus un fardeau pour elle qu’un véritable bénéfice, notamment par la propension qu’a le régime de Pyong Yang à susciter des tensions stériles.

 

La Russie est un partenaire moins important qu’à l’époque de la défunte URSS mais elle dispose d’éléments importants qui pourraient contribuer à créer une communauté d’intérêts entre les deux Corées, comme ce projet de gazoduc entre la Russie et la Corée du Sud, passant par le territoire du nord. Elle a récemment réouvert un chemin de fer vers Pyong Yang et fournit de l’aide alimentaire.

 

Concernant les États-Unis, le rapport constate en fait une certaine impuissance. Ils n’ont jamais développé de stratégie propre, tant ils s’attendaient à ce que le pays se désintègre en quelques mois. Mais ce jeu dure depuis des décennies et le rapport ne relève "aucunes initiatives cohérentes". En ce moment, il n’y a rien d’autre à faire que de regarder et d’attendre. En suspendant l’aide alimentaire après l’échec des négociations entre les six parties sur le désarmement nucléaire, Washington se prive de tout moyen  d’influencer le cours des choses.

 

Le Japon n’est pas mieux loti. Les relations ne sont pas très bonnes. En 2010, il a introduit de nouvelles sanctions et imposé des visas, limité les remises des travailleurs coréens travaillant au Japon et imposé des restrictions aux échanges plus symboliques que contraignantes.

 

Le contexte international dans lequel évolue la Corée du Nord, au même titre que son idéologie interne, contribue donc préserver l'équilibre d'un régime qui, pour être "détestable" n'en paraît pas moins préférable à la prolifération des métastases que pourrait susciter son implosion.