SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

Septembre 2012 

 COLOMBIE

 Inversion des chemins d'accès à la paix civile

  

Les négociations entamées par le gouvernement colombien et la guérilla des FARC sont éminemment positives, nécessaires au retour de la paix, mais non suffisantes, hélas, à la sécurisation de l'ensemble du pays. En effet, cela fait déjà près d’une trentaine d’années que la guerre colombienne ne se réduit pas à un conflit entre la guérilla, d’un côté, et les forces gouvernementales de l’autre. Elle est alimentée par des groupes paramilitaires florissants, jamais vraiment démobilisés, souvent recomposés, et des groupes mafieux - certes plus discrets que les fameux cartels des années 80 - mais toujours très puissants. L'angoisse d'une dérive du pays vers une situation "à la mexicaine" conduit le président Santos à inverser les priorités qui étaient celles de son prédécesseur Uribe et les FARC à lever les préalables qu'ils opposaient, auparavant, à toute négociation.

 

Dans le contexte particulièrement complexe de la guerre civile colombienne, l’accord-cadre conclut par le gouvernement colombien avec la guérilla des FARC est incontestablement une avancée inédite dans l’histoire d’un pays placé sous le sceau d’un conflit de longue durée.

 

Tout d’abord, l'effet de surprise vient surtout de la révélation d’une première phase de dialogue, déjà accomplie, plus que de l'annonce de pourparlers en vue de négociations encore hypothétiques. Depuis quelques mois, il y avait beaucoup de rumeurs concernant des déplacements du président colombien Juan Manuel Santos à La Havane. Mais le mardi 4 septembre, Santos a pris tout le monde de court en annonçant l’inimaginable : la phase 1 des dialogues est déjà conclue, avec la signature d’un accord-cadre en 5 points, et la phase 2 des négociations sur ces 5 points commencera en Norvège, à Oslo dès le 5 octobre, pour se poursuivre ultérieurement à La Havane.

 

La durée du processus est annoncée en mois et non en années. Tout sera évalué à l’aulne de résultats concrets. Le président Santos  souligne tout ce qui est inédit : « Ceci est différent car l’accord [accord-cadre] a pour but de mettre fin au conflit. Il contient les conditions jugées nécessaires par le gouvernement pour commencer un processus [de paix] avec des garanties suffisantes, bien qu’il soit évident que le succès ne peut pas être tenu pour acquis. C’est pour cela que l’un des points est justement "la fin du conflit", c’est-à-dire ce qui a lieu quand cessent définitivement des actions militaires. Cet accord n’est pas encore la paix, ce n’est pas non plus un accord final ».

 

Son discours à peine fini, les médias relaient la conférence de presse de la délégation des FARC à la Havane : les guérilléros arborent des vêtements blancs, signe de leur volonté de paix, et présentent le message vidéo de leur commandant. Inédit : dans le ton et le discours, celui-ci prend en compte le ras-le-bol des Colombiens vis-à-vis de la guerre, parle de droits humains, et affirme fortement sa confiance dans le sérieux du président Santos.

 

Autre innovation commune aux deux parties : un dispositif international qui associe le Venezuela, Cuba, le Chili et la Norvège comme "facilitateurs" et observateurs, tout en assurant la prééminence de la région.

 

Il faut souligner que cet accord-cadre existe parce que, pour la première fois, la guérilla n'exige plus, comme condition préalable au dialogue, que l’Etat colombien démantèle les groupes paramilitaires. Cette question est donc déplacée dans l'ordre des priorités, même si elle reste au cœur des entraves à la paix civile.

 

La puissance croissante des groupes paramilitaires

 

Sous couvert de "démobilisations" souvent fictives durant les deux mandats d’Alvaro Uribe (2002-2010),  les groupes paramilitaires ont gangréné des secteurs entiers de la classe politique, de l’administration publique, des forces de sécurité et des services de renseignements, et sont plus que jamais liés au trafic de drogue.

 

Ils contrôlent aussi d’immenses territoires pourtant destinés aux restitutions de terres mises en place par le président Santos – le pilier de sa politique sociale et économique. En fait, le pouvoir de déstabilisation paramilitaire est plus dangereux que jamais, et se nourrit des efforts constants de l’ex-président Uribe pour discréditer systématiquement la politique de son successeur.

 

Cette pénétration des paramilitaires dans les structures de l’Etat et dans la plus part des régions du pays s’est déroulée durant les précédentes négociations entre le président Andres Pastrana et les FARC de 1998 à 2002. Certes, durant cette période, la guérilla a multiplié ses attaques sur le territoire. Ces faits ont aussi servi d’arguments décisifs au gouvernement colombien pour obtenir l’aide nord-américaine militaire du "Plan Colombia" financé à hauteur de plus de US$ 7 milliards.

 

Mais parallèlement à ces développements, c’est aussi durant ces années-là que les groupes paramilitaires et leurs alliés politiques et économiques ont déployé leur influence de façon exponentielle par la terreur et la corruption. Les années Uribe ont consolidé la mise en place d’un véritable contre-Etat au sein même des institutions colombiennes.  

 

Aujourd’hui, on assiste à une recomposition historique des forces qui s’affrontent en Colombie, dans un cadre où gouvernement et guérilla ont besoin l’un de l’autre pour mieux isoler et combattre ces puissants réseaux paramilitaires et mafieux qui menacent la cohésion de l’Etat et du pays.

 

Cette guerre-là passe d’abord  par une paix crédible et solide avec la guérilla. La vraie paix, elle, pour le reste du pays, est encore loin.