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octobre 2012 

 

 

COLOMBIE

 

Le rapport "coûts-avantages" de la paix

 

 

Les intérêts des milieux d’affaires et les questions économiques sont au cœur  des priorités de l’équipe de négociateurs mise en place par le président Santos dès l’annonce de l’accord-cadre avec la guérilla des FARC au début du mois de septembre.

 

La présence de Luis Carlos Villegas dans le premier cercle des 5 négociateurs les plus importants est un signal éloquent : Villegas préside depuis plus de 16 ans la très puissante ANDI ("association nationale des chefs d’entreprises de Colombie"). Il a aussi eu l’occasion de participer, dès 1997, aux rapprochements avec la guérilla des FARC, à Mexico, afin de ramener, au candidat et futur président d'alors, Andres Pastrana (1998-2002), une possibilité d’entamer des négociations après son élection à la tête du pays. Ce premier pas du patron des patrons colombiens vers les FARC devait ouvrir la voie à ce qui a été connu sous le nom de négociations de San Vicente del Caguan, d’après la bourgade où se sont déroulées les rencontres entre guérilla et gouvernement de septembre 1998 à février 2002. Villegas a aussi occupé le poste de conseiller économique à l’ambassade de Colombie à Paris.

 

Les milieux d’affaires ont immédiatement salué positivement l’annonce de l’accord-cadre avec les FARC et le début prochain des négociations prévu à Oslo à parti du lundi 8 octobre ; ils y voient un évènement qui devraient faire appel d’air pour les investissements étrangers.

 

C’est dans ce contexte que la plupart des économistes tentent d’évaluer le rapport "qualité-prix" entre la paix et la guerre.

 

Parmi les plus enthousiastes, la revue Dinero s’est penchée à plusieurs reprises sur la question du poids du coût de la guerre dans le PIB annuel colombien. Les premières estimations ont suivi de peu l’annonce du président Santos : environ 6,5 % du PIB va annuellement à guerre alors que 4 % au moins pourrait être alloués à la construction d’infrastructures vitales pour l’avenir économique du pays. Le ministre du trésor public, Mauricio Cardenas, a fait savoir que la paix avec la guérilla pourrait générer 2 points de croissance supplémentaires, venant s’additionner au 6 % promis par le président Santos dans le cadre de sa politique économique – sans oublier un petit 0,5 % résultant des effets conjoints des traités de libre échange avec les Etats-Unis et l’Europe. Et Dinero de conclure que, si tout va bien, on peut envisager une croissance de 8 à 9 % pour les années 2015/2016, soit "le  niveau moyen qu’enregistrent les économies asiatiques".

 

Mais tous ces chiffres sont problématiques car ils interviennent dans le cadre d'une vision d'avenir qui pose, pour acquis, le scénario le plus optimiste qui soit : un accord de paix conclu avec la guérilla des FARC dans un contexte où, tout à coup, il n’existerait plus d’ombres au tableau, plus de paramilitaires réarmés, plus de groupes mafieux en pleine montée en puissance, plus de caste militaire aux intérêt personnels bien éloignés de la paix…

 

Plus réaliste, un autre article de Dinero se penche sur le coût du "post-conflit" avec les FARC. Les comptes se détaillent ainsi : 18,5 millions de pesos colombiens (1 euro vaut approximativement 2 324 pesos) par membre des FARC "réinséré" dans la société, sachant que, sur environ 8 000 guérilleros, on estime à 4 000 le nombre de ceux qui s’engageront dans un processus de démobilisation et réinsertion accompagné par l’Etat colombien. Ce programme devrait conférer le droit à une allocation de 220 mille pesos par mois, pour une durée de 6 ans à chaque "réinséré". Le chiffre total du coût du processus de paix est ainsi estimé à 448 milliards de pesos sur 20 ans, soit un montant équivalent à une année du PIB actuel. Le même article précise que pour chaque centaine de pesos de TVA payée par les foyers colombiens, 30,9 pesos coïncident avec le coût de la guerre – c’est-à-dire de la paix, à l’heure de la réinsertion des guérilleros.

 

Ces chiffres sont nettement supérieurs à ceux dépensés par l’Etat colombien durant le processus "Justice et Paix" de démobilisation des paramilitaires : chaque démobilisé avait alors coûté 2,5 millions de pesos (soutien psychologique, formation professionnelle et/ou études, aides aux transports, mais pas d’allocation à long terme).

 

Il faut une fois de plus souligner que ces estimations, reprises par toute la presse économique colombienne, proviennent d’un document qui ne sera rendu public qu’au mois de novembre : il s’agit d’un rapport élaboré par la firme Raddar et la Corporación Bienestar, avec l’appui du CESA (Collège d’études  supérieures en administration) avec la Corporación Siglo XXI.

 

Mais encore faudrait-il évaluer correctement les avantages financiers tirés du processus de paix.

 

Or, c’est en ce même mois de novembre que va avoir lieu un évènement économique qui s’insère visiblement dans l’image positive que la Colombie veut projeter au moment des négociations avec la guérilla des FARC : organisé à Paris le 29 novembre prochain par le Development Institute International, dans le cadre d'un programme de conférence de l’hebdomadaire britannique The Economist, le Colombia Business Summit prévoit d’accueillir, outre Luis Carlos Villegas, négociateur pour le gouvernement colombien avec la guérilla des FARC, les patrons des plus grands groupes économiques actifs en Colombie et dans la région, qu'il s'agisse du domaine des infrastructures, de ceux de l’énergie et de la distribution, ainsi que leurs homologues de diverses institutions d’Etat.

 

Le but, comme l’indique le site du Development Institute, est de faire le point sur la Colombie en tant que membre des pays dits CIVETs (cf. la libre opinion sur les CIVETs mise en ligne sur ce même site de RI), qui a reçu $ 9 mds d’investissements directs par an au cours des dernières années, et dont la priorité est le développement des infrastructures. Pour cela, le plan "Prospérité pour tous 2010-2014" du président Santos envisage l’investissement de $ 55 mds au cours des 10 prochaines années afin de doubler le réseau routier, moderniser les aéroports, reconstruire les lignes ferroviaires tombées dans l’abandon, et stimuler le trafic maritime.

 

Deux mois après le début des négociations entre guérilla et gouvernement, durant lesquelles une des questions essentielles est celle de l’avenir des zones rurales colombiennes et de l’accès à la terre ainsi que le modèle de développement envisagé, cette conférence pourrait s’avérer être un baromètre important de la situation.

 

Toutefois, il convient de rappeler que les conjectures des think-tanks, instituts, fondations et autres corporations qui travaillent en ce moment à chiffrer la prospérité future de la Colombie sont en partie coupés de la réalité de la situation. Quelle que soit la bonne volonté et le sérieux des négociateurs de la guérilla des FARC et du gouvernement colombien, le contexte militaire est actuellement très dégradé et la paix ne se réduit pas à ces deux seuls acteurs, loin de là (cf. l'article Colombie politique actuellement à la Une de ce site de RI).

 

Les nouveaux groupes paramilitaires fleurissent tandis que le nombre de "paras" réellement démobilisés est très incertain ; la vaste majorité de ceux qui le sont est au chômage, tandis que l’ancien commissaire à la paix de l’ex-président Uribe, Luis Carlos Restrepo, est actuellement l’objet d’un mandat d’arrêt international d’Interpol, requis par la justice colombienne, pour sa responsabilité dans l’organisation délibérée de fausses démobilisations et que les secteurs économiques traditionnellement les plus conservateurs, mais aussi parmi les plus puissant, tel le lobby des éleveurs, s’inquiètent à l’idée d’une intégration des FARC dans la vie politique du pays – enjeu essentiel et incontournable des négociations actuelles. Quant au poids des groupes trafiquants de drogue qui contrôlent la totalité de la chaine de production, distribution et commercialisation de la cocaïne et autres substances, il va croissant.

 

Si l’indépendance relative prise par l’économie colombienne vis-à-vis du conflit ces dernières années permet de continuer à envisager des taux de croissance annuels favorables, ces données sont trop déconnectées de la situation du conflit sur le terrain pour que l’on puisse se fier à une vision des vertus automatiquement pacificatrices de cette même croissance.

 

En Colombie, la guerre est depuis longtemps le partenaire d’une certaine forme de prospérité mafieuse, sur fond de corruption et de noyautage de l’administration publique par de puissants réseaux criminels.

Laurence Mazure