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mai 2012 

 

ANGOLA

  Vers une coopération stratégique avec l'Union européenne

 

Des intérêts réciproques évidents

 Des risques politiques modérés

Mais une forte exposition à la corruption

 

Pour la première fois, un président de la Commission européenne s’est rendu en Angola du 19 au 21 avril dernier. L’objectif de José Manuel Durrão Barroso est de faire de l’Angola un "partenaire stratégique" de l’Union européenne, avec lequel on discute de tout : des relations politiques et économiques bilatérales, bien sûr, mais aussi de l’évolution de la marche du monde, ainsi que des questions sensibles et vitales pour les uns comme pour les autres (sécurité d’approvisionnement énergétique, stabilité dans le Golfe de Guinée ou en Afrique Centrale, lutte contre la piraterie ou contre la pêche illégale, problèmes migratoires, marchés publics, investissements, coopération scientifique, etc…). La démarche est d'autant plus importante que, pour l’instant, l’UE n’a scellé qu’un seul autre partenariat stratégique dans la région, avec l’Afrique du Sud.

 

Il est évident que l’équation personnelle de José Manuel Durrão Barroso, qui fut, en tant que secrétaire général des Affaires étrangères de son pays, l’un des artisans de l’accord de paix de Bicesse en 1990 a pesé dans la balance. Mais pas uniquement. Les visites du président Nicolas Sarkozy en mai 2008, puis de la chancelière Angela Merkel, en juillet 2011, au cours desquelles ont été conclus des contrats concernant la fourniture d’équipements de communication digitale à l’armée angolaise (Thalès) et de patrouilleurs garde-côtes (Friedrich Lürssen) pour la marine angolaise, démontrent que, pour les deux locomotives de la zone euro, l’Angola est un partenaire "à part".

 

Des opportunités de part et d'autre

 

Dès lors, en proposant à l’Angola d’aller au-delà de l’Accord de Cotonou qui régit les relations entre l’UE et chacun de ses 79 partenaires d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), doté d’une enveloppe de coopération de € 250 millions pour la période 2007-2013, José Manuel Barroso ne fait que décliner une politique de coopération tout azimut déjà entreprise individuellement par les États membres.

 

Sa visite s’est soldée par la volonté commune de conclure un accord politique intitulé "chemin commun UE-Angola" qui va instaurer un dialogue permanent couvrant toute une série de domaines et qui sera signé lors d’une prochaine visite à Bruxelles de José Eduardo dos Santos.

 

S’agissant d’un partenariat impliquant le second producteur africain de pétrole, l’énergie sera aux premières loges de ce partenariat, d’autant que l’UE, qui vient de décréter un embargo sur les importations de brut iranien, apprécie la stabilité de l’Angola et sa localisation stratégique, admet Barroso. De son côté, l’Angola a intérêt à bénéficier de l’expertise européenne afin de réduire le brûlage des rejets de gaz associés aux différentes phases de l’exploitation pétrolière, dit-on à la Commission européenne.

 

L’Angola est particulièrement motivé par le développement de son potentiel hydroélectrique avec le concours des Européens. Le président Dos Santos a fixé, en effet, comme priorités, la construction des trois barrages de Cambambe II, Laúca et Caculo Cabaça sur le fleuve Kwanza. Il a d’ailleurs indiqué à Angela Merkel qu’il était prêt à ouvrir les marchés de l’eau et de l’électricité aux entreprises allemandes, si des investissements conséquents étaient effectués pour construire ces barrages.

 

Résoudre les crises du Golfe de Guinée

 

Comme avec Pretoria, l’UE entend aussi formaliser avec l’Angola une coopération dans le domaine de la paix et de la sécurité, afin de résoudre les crises du continent. Il s’agit d’intensifier un dialogue qui existe sur le terrain, notamment au Congo Kinshasa où des instructeurs angolais, au même titre que des européens, forment la police et l’armée. C’est dans ce cadre que Barroso et Dos Santos ont discuté de la tenue à Luanda d’ici la fin 2012 d’une conférence de la Commission du Golfe de Guinée en partenariat avec l’ONU et l’Union Africaine.

 

Les autres domaines de coopération concernent le développement durable, la mobilité, l’enseignement supérieur, la santé et les questions économiques générales. Car l’Angola est devenu un investisseur majeur dans des secteurs sensibles de l’économie du Portugal (pays de Barroso), comme les banques et l’énergie. L’empressement européen a aussi une autre raison : la Chine, le Brésil et les États-Unis ont déjà scellé des accords stratégiques avec l’Angola. C'est ce que ne manque pas de rappeler le directeur des Programmes Afrique de Chatham House, Alex Vines.

 

La coopération portera aussi sur les questions de démocratie, avec d’autant plus de facilité, que même si la jeunesse de Luanda a parfois manifesté son ras-le-bol contre le système, aucune alternative solide n’est sur le point d’émerger face au MPLA au pouvoir. La création, en mars 2012, d’une dissidence de l’UNITA, la "Convergence ample de salut en Angola" (CASA) par une des anciennes figures de proue du mouvement du défunt Jonas Savimbi, Abel Chivukuvuku, création complaisamment répercutée par les médias officiels, ne va certainement pas jouer en faveur de l’alternance.

 

Du coup, c’est sans problèmes que l’Angola a accepté l’octroi, par l’UE, d’un financement de € 1,2 million pour aider la société civile angolaise à s'impliquer dans le déroulement des élections législatives et présidentielles programmées pour 2013, ainsi que l’envoi d’observateurs internationaux.

 

Des "commissions" compromettantes

 

Mais des accrocs pourraient quand même surgir à propos de questions de gouvernance. En décembre 2011, le journal économique français "Les Échos" avait fait état des ennuis subis par  le groupe Thales, parce qu’il aurait refusé de payer les commissions promises à des intermédiaires, de crainte d'être poursuivi pour corruption. Au moment de la signature de ce contrat de € 140 millions avec l’armée angolaise en 2008, Thalès s’était associée à des partenaires locaux dont Simportex, compagnie privée, qui appartient à l'armée angolaise, et à la société de conseil Sadissa, fondée par le responsable d'une société pétrolière angolaise et un diplomate angolais en poste à Paris. Or, cela est interdit par la législation angolaise qui condamne les conflits d’intérêt public-privé.

 

En fait, selon "Les Échos", c’est l’arrivée en mai 2009 de Luc Vigneron à la direction de Thalès qui a tout changé. Ce dernier a adopté une nouvelle politique consistant à ne plus faire appel à des intermédiaires locaux en Afrique ou ailleurs.  Alors que, toujours selon Les Echos, 10 % du montant du contrat avait été promis à des intermédiaires angolais ! Du coup, Thales admet l’existence d’un "différend commercial avec son prestataire local qui a conduit à la suspension des paiements vers l'Angola dès 2009".

 

Il semble que Luc Vigneron veuille éviter à son entreprise de tomber sous le coup de la convention de l’OCDE contre la corruption de 1999 qui  condamne à des sanctions pénales et financières les entreprises reconnues coupables de corruption active, directe et indirecte, d’agents publics étrangers. De plus, la loi française du 13 novembre 2007 autorise la justice de l’hexagone à utiliser les même méthodes contre la corruption que celles utilisées dans le cadre des enquêtes pour crime organisé et trafic de drogue, ce qui peut entraîner la saisie des biens et des avoirs de la personne mise en examen…

 

On voit mal comment la coopération stratégique avec l'UE, qui est sensée aborder toutes les questions des relations angolo-européennes, pourrait éluder les affaires de corruption, d'une très grande ampleur dans ce pays.