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 Mars 2012 

  AFRIQUE DU SUD

  

Après la saisie de la CPI pour "crimes contre l'humanité" contre des fermiers blancs, le leader de la ligue de la Jeunesse Julius Malema a été exclu de l'ANC. Mais la question des terres reste irrésolue.

 

 La Cour pénale internationale (CPI) a reçu, début février, de nouveaux éléments de preuves dans l’affaire de deux procès pour plaintes pour "crimes contre l’humanité" intentées contre l'ex-leader de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, Julius Malema, et d’autres dirigeants du Congrès national africain (ANC). Julius Malema, qui vient d'être radié des cadres de l'ANC, est notamment accusé d’exhorter régulièrement les participants à ses meetings à chanter l’hymne "Dubhula iBhunu !" (Tuez les Boers !). C'est ce qu'a expliqué le vice-président de la Transvaal Agricultural Union (TAU), Henk van de Graaf, au parlement européen où il a dénoncé l’assassinat, depuis 1994, de 1554 fermiers blancs ou membres de leurs familles lors d’attaques contre leurs fermes. Pour le vice-président de la TAU, il ne s’agit que des cas avérés, documents à l’appui, qui ne constitue peut-être que la moitié du chiffre réel, à comparer avec les 24 fermiers blancs assassinés au Zimbabwe, dont on a beaucoup plus parlé.  

 

Selon Henk van de Graaf qui a déposé les preuves incriminant l’ANC auprès du bureau de la CPI à La Haie, la première plainte émanant d’un fermier blanc de Rustenburg (North West Province) vise 12 dirigeants de l’ANC, dont Malema, mais aussi le président Jacob Zuma, le ministre de la Défense Lindiwe Sisulu et l’ancien responsable des renseignements Ronnie Kasrils. Le seconde plainte a été déposée par le Pro-Afrikaans Action Group, en mai 2011, contre Malema et d’autres dirigeants de l’ANC après que le Procureur national sud-africain eut refusé de poursuivre Malema pour "incitations au génocide" des Afrikaners.  Parmi les pièces à conviction, figure un film montrant les cadavres de personnes blessées à la machette ou portant des dizaines de blessures infligées à coup de fourchette.

 

Julius Malema a été également assigné par le syndicat majoritairement blanc Solidarity devant la Haute Cour du Southern Gauteng à Johannesburg. En mai 2011 un juge l’a considéré coupable d’incitation au meurtre. Quelques mois plus tard, en septembre, un autre jugement a assimilé le mot d’ordre "abattez le Boer" à un discours de la haine, tandis que l’ANC s’est pourvue en appel.  

 

Cette affaire empoisonne aussi les relations au sein du gouvernement. Le président Zuma a mis en garde en effet le vice-ministre de l’Agriculture, Pieter Mulder, afrikaner, membre du Freedom Front Plus contre le danger de déchaîner les passions à propos de questions foncières, suscitant la colère du directeur général de la TAU, Bennie van Zyl, qui reproche à l’ANC de prétendre que toutes les terres ont été volées aux Noirs.

 

L’affaire commence, en tout cas, à sortir du cadre intérieur, où elle a pris d’importantes répercussions sur le plan politique, intercommunautaire et économique.  La TAU en a fait une véritable cause pour les Afrikaners, ne se privant pas de souligner que la majorité des victimes appartiennent à cette communauté et rejoint l’extrême droite qui dénonce des motivations "racistes" de la part des agresseurs dont l’objectif est de dépouiller les Blancs de leurs terres.  Un monument a même été érigé en hommage aux victimes de ces attaques.

 

L'extrême droite européenne n’a pas manqué de saisir l’opportunité qui s’offrait d’embrasser une cause. C’est elle qui a pris l’initiative d’organiser au parlement européen la conférence de presse de van de Graaf, à laquelle assistaient l’ancien président du Vlaams Belang belge, Filip Dewinter et la sénatrice Anke van der Meersch du même parti. Trois eurodéputés, Andreas Mölzer du FPÖ autrichien, Fiorello Provera de la Ligue du Nord lombarde et Philip Claeys (Vlaams Belang), ont également apporté leur soutien au TAU dans une déclaration priant la haute représentante pour la politique extérieure et la sécurité commune de l’UE, Catherine Ashton, d’exprimer l’inquiétude de l’UE auprès des autorités sud-africaines et de demander à ces dernières de prendre des mesures pour garantir la sécurité des fermiers.

 

Le sujet gagne en notoriété depuis l’assassinat en 2010 de l’ancien dirigeant extrême droite Eugène Terre Blanche, fondateur du "mouvement de résistance" Afrikaner Weerstandsbeweging (AWB) dont le projet politique est la création d’un Etat Boer (Volkstaat). Une polémique oppose extrême droite afrikaner et le TAU, d’un côté, et, de l’autre, le gouvernement sud-africains et des organisations comme l’ONG américaine, Humans Rights Watch (HRW) qui nient le caractère raciste ou terroriste de ces attaques. Outre la mise en cause de certains de ses dirigeants devant la CPI qui devra décider si elle les poursuit ou non, cette polémique est embarrassante pour le gouvernement de Zuma, parce qu’elle s’appuie sur la décision prise septembre 2011, par l’ONG américaine "Genocide Watch" de placer l’Afrique du Sud au stade 6 dans l’échelle de la préparation d’un génocide avec la constitution de listes, la désignation de cibles pour la propagande et la perpétration d’attaques ciblées.

 

De son côté, une commission d’enquête de la police a conclu que 61 % seulement des victimes d’attaques contre les fermes en 2001 étaient blancs. Et pour Tony Ehrenreich, secrétaire du  Congrès des syndicats d’Afrique du Sud (Cosatu) pour la province du Western Cape, c'est la marginalisation et le mauvais traitement dont sont victimes les travailleurs agricoles qui sont à l’origine du climat d’instabilité dans les zones rurales. Mais le syndicat majoritairement blanc Solidarity estime cette analyse erronée, soulignant que seulement 1,25 % des 2 300 assassinats survenus dans des fermes sud-africaines au cours des 20 dernières années est dû aux mauvaises relations entre fermiers et ouvriers agricoles. La plupart des crimes, selon cette source, sont le fait de criminels de droit commun.

 

Selon une étude de la SA Chamber of Commerce and Industry (Sacci), faite en 2010, chaque attaque de ferme coûte 1,93 million de rands à l’économie du pays. Et elle ne prend pas en compte les impacts indirects. A contrario, le journal agricole afrikaans "Landbouweekblad" du  23 décembre 2011, relate que la présence de 360 000 chômeurs dans un rayon de 30 kilomètres autour de sa ferme n’a pas empêché le fermier de l’année 2011 B.P. Greyling, de Wakkerstroom (Mpumalanga,) de doubler la taille de son cheptel depuis 1994.

 

Incontestablement, cette violence survient sur un fond de réforme agraire mal menée. Dans un récent rapport sur le secteur, la Development Bank of Southern Africa (DBSA) souligne que l’insécurité en matière de propriété foncière limite la production et la productivité. Elle relève aussi qu’entre 2002 et 2006, le nombre de ménages ayant accès aux terres agricoles a diminué de 400 000 unités à 1,4 million. Selon la même source, après 15 ans de réforme, à peine plus de 4 millions d’hectares ont été transférés et moins de 5 % des terres appartenant à des fermiers blancs du secteur commercial ont été transférés aux Noirs, ce qui laisse clairement percevoir que l’objectif de 30% fixé pour 2014 ne sera pas atteint mais si, çà et là, on enregistre quelques "success stories", comme celle des 20 000 planteurs de canne à sucre du Kwazulu Natal.

 

Dans son livre intitulé «The Great South African land scandal », paru en 2004, Philip Du Toit exprime la crainte que des politiques erronées ne viennent à bout de l’agriculture du dernier pays africain autosuffisant au plan alimentaire. La poursuite de la déstabilisation des fermiers blancs pourrait avoir des conséquences dommageables, non seulement pour la sécurité alimentaire du pays, mais aussi pour le reste du continent africain qui absorbe quelque 20% des exportations agricoles sud-africaines.

 

Du Toit déplore les difficultés du gouvernement à reconnaître que donner des terres à des fermiers qui ne connaissent que l’agriculture de subsistance n’est pas la solution pour maintenir la sécurité alimentaire. Et il préconise de s’inspirer de l’exemple chilien, où la réforme agraire a été réussie parce qu’elle a été accompagnée d’une assistance technique massive.  L’Afrique du Sud, dit Du Toit, doit résister à une réforme agraire dont les motivations sont idéologiques, énumérant tout au long du livre toute une série de transferts de propriété qui se sont soldés par des échecs.

 

Cette évolution est à prendre d’autant plus au sérieux que la prospérité du secteur est fragile. Durant vingt ans, entre 1975 et 1995, la formation de capital fixe du secteur est restée stagnante en termes nominaux et a donc décru en termes réels. Parallèlement, selon la DBSA, en termes de productivité, les performances sont moindres que chez les grands concurrents argentins ou néo-zélandais Argentine et Nouvelle Zélande.

 

À moins que le gouvernement, la police et les services sociaux, ne s’engagent davantage dans la lutte contre le phénomène, tant en matière de répression que de prévention, les tensions pourraient s’exacerber, d’autant que la TAU de Henk van Graaf, n’est pas une organisation très modérée. Dès à présent, ce dernier entend mobiliser ses adhérents autour de manifestations de tracteurs et des blocages de route. Un des objectifs à long terme est une solution genre "Sud Soudan" dit van Graaf : l’établissement d’un État afrikaner séparé, projet du "Boerestaat partij" de Robert Van Tonder ou du "Volkstaat" de Terre Blanche.

 

Le temps presse pour calmer les esprits et pour faire retomber les tensions. Car parmi ces milieux exaltés qui cultivent la mentalité du "laager" (camp retranché), circulent le mot d’ordre qu’il faut se préparer à toute éventualité. Tout en critiquant la police pour son manque d’efficacité, Gideon Meiring, président de la Commission de sécurité du TAU aide les fermiers à mettre en place des patrouilles armées privées, à constituer des réseaux de communication radio, inspirés de son expérience militaire. On voit aussi proliférer les compagnies de sécurité privées, une spécialité sud-africaine, pour remplacer les unités de commando de la police, qui avaient été démantelées, à partir de 2003, du fait qu’elles avaient fait partie de l’appareil de sécurité de l’Apartheid.