SAVOIR, PRÉVOIR, ANTICIPER
Au Moyen-Orient, en Afrique,  Asie, Amérique latine

et dans les pays de l'Est
Accès
Abonnés

octobre 2012 

 

 

 

PAYS ACP / UE

 

Pas d'accord de libre-échange en vue avant 2016

  

 

L’ultimatum fixé au 1er janvier 2014 par le Commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht pour la signature d’accords de libre-échange avec l’Afrique a été repoussé à 2016 par le Parlement européen. Dix ans après leur ouverture, les négociations pour la signature des accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) sont dans l’impasse.

 

L’enjeu de ces négociations est de remplacer, par le libre-échange, le régime non-réciproque et préférentiel de l’Accord de Cotonou. Il s'agit donc surtout de contraindre les États ACP à ouvrir leur marché. L’enjeu concerne en fait surtout l’Afrique sub-saharienne et 8 États du Pacifique. En effet, un tel accord a été signé entre l’UE et une seule des régions ACP, le Cariforum (Caraïbes) en 2008.

 

Sont donc concernés 18 États ACP qui n’ont pas signé les accords, et sont menacés, par Karel De Gucht, d’une suspension de l’accès préférentiel libre de droit et de contingent au marché européen. Sur ce total, un certain nombre de PMA (pays très pauvres) ne seront pas vraiment affectés puisqu’ils bénéficient d’un accès grâce au régime "tout sauf les armes" qui maintient les avantages asymétriques de l'accord de Cotonou.

 

En revanche, sept pays à  revenu intermédiaire de rang inférieur (Cameroun, Côte d’Ivoire, Fidji, Ghana, Kenya, Swaziland et Zimbabwe) verraient automatiquement leur accès à l'Union européenne dégradé ; ils n'auraient plus droit qu'au niveau du régime des "préférences spéciales généralisées" (PSG) moins avantageux que le régime actuel. En d’autres termes, ils recevraient un traitement équivalent à celui des grands pays émergents comme l’Inde, le Brésil ou la Chine. Et donc, ils éprouveraient bien des difficultés à affronter pareille concurrence à des conditions égales de compétitivité. Les exportateurs de produits semi-finis qui entrent dans la fabrication du cuir figurent parmi les premiers concernés.

 

En outre, selon un haut-fonctionnaire du secrétariat ACP, le processus d’intégration des diverses régions d’Afrique risque d'être complètement désarticulé. On va ainsi se retrouver, dans un même espace, comme la "Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale" (CEMAC), avec plusieurs régimes douaniers. Certains vont se voir appliquer par l’UE l’initiative "tout sauf les armes" TSA, d’autres le régime des PSG et d’autres encore, qui ont conclu, dans la précipitation, un APE, se verront appliquer le régime "post-Cotonou". De surcroît, la Namibie, le Botswana, le Nigeria, la Guinée-Équatoriale et l’Angola, qui n’ont encore signé aucun accord avec Bruxelles, risquent de perdre tout régime préférentiel avec l’UE.

 

Grâce au vote du Parlement européen, les Africains disposent toutefois d’un sursis. Dans un communiqué, le secrétaire général du Groupe ACP, Mohamed Ibn Chambas, le vote du Parlement européen est une décision "sage" car ce processus de négociations complexe peut avoir de lourds impacts sur les économies des pays concernés. Et il conclut en exprimant l’espoir qu’au lieu de lancer des ultimatums déraisonnables, la Commission européenne ferait mieux de suivre les recommandations du Parlement, notamment celle de faire preuve de flexibilité, afin que puissent être résolues les questions les plus controversées.

 

Au nombre de celles-ci, énumère  l’ONG britannique Traidcraft, qui préconise la lutte contre la pauvreté grâce au commerce, figurent les défis que les APE, tels que proposés par l’UE, ne prennent pas suffisamment en compte : le chômage élevé, la vulnérabilité aux chocs externes, l'absence de diversification économique suffisante, l’insécurité alimentaire et le manque d’investissement dans la production agricole et les infrastructures des pays africains.

 

Cette analyse s’appuie notamment sur l’opinion de l’ancien président tanzanien Benjamin Mkapa pour qui les Africains ne peuvent pas continuer à exporter indéfiniment une gamme très étroite de produits essentiellement primaires et à importer des produits finis ; il préconise de travailler dur pour produire de la nourriture et industrialiser l’économie.

 

Selon le chef de programmes de l’ONG Third World Network, l'économiste ghanéen Tetteh Hormeku, qui s'exprimait lors d’une conférence organisée le 1er octobre dernier à Accra par l’Economic Justice Network (EJN), le problème est que, dans leur configuration actuelle, les APE - en tant que groupe associé à l'UE - sont conçus de manière à maintenir les pays africains dans un statut de fournisseurs perpétuels de matières premières et à éroder leurs efforts d’industrialisation. En outre, la libéralisation couplée au refus européen de démanteler le système de subventions aux exportations agricoles a déjà conduit à la disparition de beaucoup de producteurs africains en tant qu’agents économiques.

 

L’exigence européenne d’une libéralisation tarifaire de 80 % des échanges et l’abolition des taxes à l’exportation aura un impact négatif sur les recettes des États mais aussi sur les producteurs locaux, avertit Tetteh Hormeku. Et Traidcraft renchérit en déplorant la réticence de l’UE envers l’adoption par ses partenaires africains de clauses de sauvegarde pour protéger leurs industries naissantes.

 

La volonté européenne de libéraliser les marchés publics des pays ACP qui voudraient, au contraire, les préserver pour encourager le secteur national, est également critiquée tant par Traidcraft que Tetteh Hormeku. L’ONG britannique constate que le modèle proposé par la Commission européenne revient à promouvoir une intégration économique entre l’UE et l’Afrique, au détriment des progrès de l’intégration régionale africaine.