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 12 mai 2011 

 

 

RUSSIE

 

             Quid du tandem Poutine-Medvedev lors des prochaines élections ?

             La grandeur russe et son programme spatial

             Corruption et privatisations…

  

Que personne, surtout, ne se méprenne sur les intentions de Vladimir Poutine ! Celui-ci ne cesse de répéter, sur tous les tons, qu'il ne pense actuellement, promis-juré, qu'aux prochaines législatives de décembre 2011. Et c'est d'ailleurs pour cela, ajoute-t-il, qu'il s'emploie actuellement à constituer une coalition autour du parti qu'il dirige "Russie Unie", avec les représentants de diverses associations, pour aboutir à la création d'un "Front populaire panrusse". Il exhorte les militants de son parti à se concentrer sur le travail quotidien : "Quant à la campagne présidentielle, je vous demande de ne pas en parler, de ne pas vous exciter à ce sujet, car ce sera pour l'année prochaine et chacun doit travailler à sa place. En revanche, la campagne pour l'élection à la Douma (la chambre basse de la Fédération) a déjà démarré"…

 

Evidemment la ficèle est un peu trop grosse pour être crédible. La question de savoir qui se portera candidat pour la présidentielle de 2012 (l'actuel président Dmitri Medvedev ou le premier ministre Vladimir Poutine ?) reste toujours la principale énigme de la vie politique russe. Tous les deux ont, plus d'une fois, déclaré qu'ils songeaient à se présenter, mais qu'ils se concerteraient auparavant. Certains commentateurs, dans le pays, estiment pourtant que les deux pourraient, finalement, se présenter l'un contre l'autre.

 

Poutine part cependant avec une longueur d'avance. A la mi-avril, Iouri Chouvalov, haut responsable du parti "Russie unie" a d'ailleurs confirmé, devant les journalistes, que l'appareil de cette formation politique examinera "en priorité" la candidature de son leader Vladimir Poutine. "Depuis le jour de la création du parti, Vladimir Poutine est notre leader et il bénéficie du soutien de la société. Nous voudrions évidemment qu'il dirige la liste de Russie unie en décembre (lors des législatives). Et pour le choix du candidat de notre parti à la présidence, sa candidature sera privilégiée".

 

Les sondages semblent lui donner raison. Ainsi celui de la fondation "Opinion publique", auprès de 3000 personnes résidant dans les 64 régions russes, donne-t-il Poutine gagnant, avec 58 % des sondés qui lui feraient confiance. Le score de Dmitri Medvedev n'est pas négligeable, avec 51 % des sondés, mais arrive néanmoins en seconde position. Les hommes politiques qui suscitent, par contre, le plus la méfiance, selon le même sondage, seraient le leader du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) Vladimir Jirinovski , et le chef du Parti communiste russe Guennadi Ziouganov.

 

En vertu de la Constitution russe, un président ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. En 2007, Vladimir Poutine (chef de l'Etat de 2000 à 2008) avait donc soutenu la candidature de Dmitri Medvedev qui occupe le fauteuil présidentiel depuis le 7 mai 2008. Il n'est, certes, pas totalement exclu qu'il laisse Medvedev accomplir un second mandat consécutif, mais ce serait à la condition expresse de maintenir le tandem actuel au pouvoir, Medvedev n'ayant aucun moyen de renvoyer un tel "premier ministre" !

 

Cependant l'opinion russe semble lassée de ces années de cohabitation ; même si elle reconnaît que Medvedev a su moderniser la vie politique et économique russe, et qu'il a contribué à améliorer l'image de la Russie à l'extérieur (rendant l'entrée de la Fédération dans l'OMC et l'OCDE de plus en plus probable à court terme), elle nourrit des rêves de grandeur et de revanche, que seul Poutine lui semble capable d'incarner.

 

Le plus probable est donc que Poutine saura transformer les législatives de la fin de l'année en véritable plébiscite en sa faveur. Et comme l'explique Gleb Pavlovsky, directeur du "Fonds pour une politique efficace", "le groupe des supporters de Poutine, au pouvoir depuis plus de 10 ans, a façonné en grande partie la structure sociale et les coutumes politique de notre époque, et il a un intérêt évident à la victoire de son candidat."

  

L'espace réincarne le rêve de grandeur de la Russie

 

La politique spatiale sera probablement l'un des domaines privilégiés de Poutine pour asseoir ses rêves de grandeur et caresser le nationalisme pro-russe dans le sens du poil.

 

Le premier acte de cette remise en ordre a été, fin avril, le limogeage de Anatoli Perminov, directeur de l'Agence spatiale russe (Roskosmos), par Vladimir Poutine qui l'a remplacé par Vladimir Popovkine, l'ex-dirigeant des Troupes spatiales russes.

 

Pour la petite histoire, le chef de l'Agence fédérale spatiale russe s'était vu remettre, au début de ce même mois, les insignes d'officier de la Légion d'honneur, lors d'une cérémonie à l'ambassade de France, à Moscou, en raison de la bonne collaboration entre Roskosmos et les autorités spatiales françaises. Mais son licenciement n'empêchera pas que le lanceur russe Soyouz décolle, pour la première fois, depuis Kourou, en Guyane française, au troisième trimestre de 2011. En raison de la proximité de l'équateur, il pourra placer en orbite des satellites plus lourds que ceux lancés depuis les cosmodromes russes de Baïkonour (Kazakhstan) et de Plessetsk (région russe d'Arkhangelsk). Les Européens, qui ont déjà le lanceur lourd Ariane-5 et le lanceur léger Vega, pourront, aussi, de cette façon, utiliser le lanceur "moyen" Soyouz, qui est adapté au climat tropical.

 

Vladimir Poutine semble avoir très mal pris les critiques de Anatoli Perminov à l'égard de son gouvernement. Début avril, celui-ci avait en effet présenté un rapport, devant le Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe), où il s'était plaint du financement insuffisant de son secteur.

 

Ainsi, Perminov avait comparé les budgets de la NASA (18,7 milliards de dollars) et de Roskosmos (3,1 milliards de dollars lui ont été accordée en 2011, et il s'agit pourtant d'une forte augmentation par rapport aux années précédentes). Il avait ouvertement regretté que le financement de la partie du programme GLONASS (équivalent du GPS américain) prise en charge par Roskosmos ait diminué, pratiquement d’un tiers, par rapport à l’année précédente. En fait, la constellation de satellites de navigation GLONASS aurait dû être achevée à la fin de 2010, mais le lanceur Proton-M transportant les trois derniers satellites Glonass-M s'est abîmé dans le Pacifique le 5 décembre 2010.

 

C'est pour cette raison que le président russe Dmitri Medvedev avait déjà, en décembre 2010, adressé un blâme au directeur de l'Agence spatiale russe. Le vice-président du groupe russe de constructions aérospatiales RKK Energia, Viatcheslav Filine, et le vice-président de l'Agence spatiale russe (Roskosmos), Viktor Remichevski, avaient aussi été limogés dans la foulée.

 

Le directeur de Roskosmos, Anatoli Perminov, vient donc de payer, à la fois pour ses échecs et pour sa tentative de reporter la raison de ces derniers sur le gouvernement. Désormais, Vladimir Poutine sera le vrai chef de la politique spatiale russe.

  

Détérioration du climat des affaires

 

La recomposition en cours du paysage politique russe pourrait cependant réveiller les vieux démons que le président Medvedev avait tentés de juguler, parfois sans grand succès, d'ailleurs. C'est le cas de la corruption.

 

Lors du 41ème Forum économique mondial de Davos, en janvier dernier, le président russe Dmitri Medvedev avait pourtant déclaré : "J'espère que la procédure d'entrée à l'OMC s'achèvera enfin cette année. Tous nos partenaires me l'ont promis. Ensuite la Russie adhérera à l'OCDE". Mais lors d'une réunion consacrée à la modernisation de l'économie russe, en avril, le président Dmitri Medvedev a reconnu que le climat des investissements, en Russie, devrait être sensiblement amélioré pour que son pays puisse entrer dans l'OCDE. Or c'est l'inverse qui se produit, d'après lui :  il estime même que l'environnement des affaires s'est considérablement détérioré dans le pays depuis mars 2010, en raison de la corruption qui "prend à la gorge toute l'économie".

 

Ce constat rejoint celui dressé par Coface le 20 avril, à l’occasion de la première édition de son colloque "risque pays" en Russie. Le communiqué publié par COFACE à cette occasion souligne que "La note de la Russie demeure deux crans en dessous de celles des autres BRICS, en raison des lacunes de son environnement des affaires, et notamment du manque de transparence des informations disponibles sur les entreprises et des lacunes en matière de droit des créanciers. L’amélioration de la gouvernance et la lutte contre la corruption tardent à se réaliser"…

 

2011 devrait pourtant rester l'année du redressement de l'économie russe. À la différence de la zone euro, où la bulle de l’endettement privé entraîne des crises souveraines, la Russie a récemment retrouvé la note "B" que COFACE lui avait attribué avant la crise. Les dépenses publiques qu'autorisent de nouvelles recettes pétrolières vont doper la demande interne : de nouvelles augmentations des prestations sociales sont prévues, ainsi que la reconduction des mesures de soutien aux secteurs en difficulté.

 

Selon Coface, le comportement de paiement des entreprises russes, très dégradé durant la crise, s’est considérablement amélioré avec la reprise de la croissance. Les entreprises poursuivent leur processus de désendettement et cet assainissement devrait permettre de nouveaux investissements à l'avenir.

 

Une question reste cependant posée : en cas de réélection à la présidence de la Fédération, l'année prochaine, Vladimir Poutine reviendra-t-il sur le processus de privatisation partielle amorcé par le tandem Poutine-Medvedev ? C'est, à notre avis, peu probable car la Russie a un besoin urgent d'argent frais pour faire face à son programme d'investissements, de modernisation et d'accès aux hautes technologies.

 

C'est particulièrement le cas du domaine des transports intérieurs : on sait (cf. les alertes et veilles mises en ligne par RI) que le gouvernement russe cherche actuellement à céder 10 % à 12 % de la compagnie publique des chemins de fer RZT. C'est une énorme entreprise dont la valorisation par le marché devrait être nettement supérieure à son capital social (qui est de l'ordre de € 37 mds). Le but ultime est de doter les chemins de fer russes des technologies les plus modernes. Ainsi, deux lignes ferroviaires à grande vitesse, "Moscou - Saint-Pétersbourg" et "Moscou - Nijni Novgorod – Kazan", devraient-elles être mises en service à l’occasion de la Coupe du monde de football 2018 qui se déroulera en Russie.

 

La grandeur de la Russie, comme sa place dans le monde, y compris via le Mondial 2018, dépend donc, aussi, des financements disponibles. Et, cela, Vladimir Poutine ne l'ignore pas.