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 20 avril 2011 

 

 

PEROU

 

  Elections présidentielles : entre "le cancer et le sida" ?

  Une troisième voie à la brésilienne ?

 

 

Lors du deuxième tour du scrutin présidentiel péruvien qui se déroulera le 5 juin, le candidat de gauche Ollando Humala, 48 ans, a, cette fois-ci, beaucoup plus de chance de l'emporter qu'en 2006, lorsqu'il était, déjà, arrivé en tête du premier tour des présidentielles mais avait dû, au second, s'incliner devant le candidat centriste Alan Garcia. En effet, ce dernier, déjà président de 1985 à 1990, était parvenu à rassembler tous les électeurs de droite et du centre sur sa candidature.

 

L'originalité du système politique au Pérou est qu'il ne permet pas, en principe, au président de la République sortant de postuler à un deuxième mandat consécutif (une tradition que n'avait pas respecté Alberto Fugimori, président de juillet 1990 à novembre 2000, ce qui s'était retourné contre lui puisqu'il a été destitué, poursuivi et condamné pour plusieurs chefs d'inculpation : il purge actuellement à Lima une peine de 25 ans de prison pour crimes contre l'humanité et faits de corruption). Par contre, rien n'interdit au président sortant de laisser passer un ou plusieurs tours et de se représenter plus tard, avec de bons espoirs de rafler la mise. C'est ce qu'espérait faire, cette année, l'ex-président Alejandro Toledo (déjà président de 2001 à 2006).

 

Mais à la surprise des sondeurs qui le donnaient gagnant un mois plus tôt, celui-ci s'est trouvé éliminé dès le premier tour, avec une peu brillante quatrième place. Il faut dire qu'il y avait pléthore de candidatures sur le même créneau électoral, à droite et au centre droit, avec, en plus de Toledo, son ancien ministre de l'Economie, Pedro Pablo Kuczynski (finalement arrivé en troisième position), l'ex-maire de Lima Luis Castañeda (arrivé en cinquième position) et Keiko Fujimori, qui a créé la surprise en raflant la deuxième place derrière Humala. Cette dernière, 35 ans, leader de la droite populiste, est la fille de l'ancien président Alberto Fujimori, d'origine japonaise comme son père dont elle est restée très proche.

  

Faut-il avoir peur d'Humala ?

 

Dès l'annonce des résultats du premier tour, la bourse de Lima a plongé de 15 %, ce qui en dit long sur l'inquiétude des milieux d'affaires et de la droite libérale traditionnelle. Pour eux Ollando Humala est un nouveau Chavez, ancien putschiste et protégé du leader vénézuélien. Il y a du vrai là dedans, sauf que les temps ont changé…

 

Putschiste, c'est vrai, Ollando Humala l'a été. Dirigé vers la carrière des armes par son père, Isaac Humala, un original à la sauce latino-américaine, à la fois avocat, marxiste, pro-indien (se prenant même pour un lointain descendant de l’Empire Inca) et adepte de la prise du pouvoir par la force, il tenta effectivement, en 2000 de renverser Alberto Fujimori, lui-même déjà largement discrédité. Le coup échoua, il fut emprisonné, mais la destitution de Fujimori en novembre de la même année lui permis d'être rapidement gracié par le président Toledo.

 

Le frère de Ollando, Antauro s'inscrivit, lui aussi, sur les traces de leur père lorsque, en 2004, à la tête d’un groupe armé, il s’empara de la ville d’Andahuaylas et appela les indiens des Andes à la révolte. L’insurrection fut néanmoins rapidement circonscrite et Anturo Humala fut condamné à vingt-cinq années de prison.

 

Mais à cette époque, Ollando s'était déjà démarqué de la tradition familiale : réhabilité par Toledo au sein de l'armée, il fut ensuite affecté à l'ambassade du Pérou à Paris, puis à Séoul, avant de prendre sa retraite de militaire. De son séjour à Paris il garde une bonne connaissance de la langue française.

 

Il se lance en politique dès 2004 et il apprend vite ; il tire surtout les leçons de son échec électoral de 2006 contre Alan Garcia. C'est à la tête d'une nouvelle coalition "Gana Perú" (le Pérou gagne)  regroupant son propre parti le PNP (Parti Nationaliste Péruvien), le parti communiste du Pérou, le parti socialiste et le parti socialiste révolutionnaire qu'il s'est présenté aux dernières présidentielles, ce qui lui a permis de remporter 30,5 % des suffrages au premier tour.

 

Durant sa campagne il n'a cessé de se démarquer de Hugo Chavez, refusant ostensiblement son soutien, récusant le modèle vénézuélien et affichant même son intention de ne pas souhaiter l'adhésion du Pérou à l'ALBA, l'Alliance bolivarienne pour les Amériques où se retrouvent les principaux pays de la gauche radicale d'Amérique latine (Venezuela, Cuba, Bolivie, Equateur et Nicaragua). Il tente de faire oublier ce qui le rapproche le plus de Chavez, le fait d'être comme lui un ancien lieutenant-colonel au passé putschiste…

 

Il s'était montré beaucoup moins regardant en 2006 à l'égard du président vénézuélien. Mais il est vrai, aussi, qu'à cette époque, Hugo Chavez n'avait pas encore vraiment amorcé la dérive dictatoriale dans laquelle il ne cesse de s'enfoncer depuis 5 ans, précipitant, avec ses fantasmes de grandeur "bolivarienne" la ruine de l'économie de son pays.

  

Le modèle brésilien

 

On peut supposer que Ollando Humala est plus subtil que ses adversaires veulent le faire croire. Son look a changé. Lorsqu'il n'est pas habillé d'un costume indien traditionnel, au cours des meetings où la majorité des participants est d'origine amérindienne, il se présente vêtu d'un costume sombre impeccable qu'il porte avec l'aisance d'un habitué des milieux diplomatiques. Sa référence est d'abord et avant tour celle du Brésil de Lula et du parti des travailleurs. On dit que Dilma Rousseff lui aurait même dépêché certains de ses conseillers.

 

Lors de ses interventions, il revendique à voix haute la liberté de la presse et le respect du droit de propriété, il martèle que "le modèle de gouvernement du Venezuela n'est pas applicable au Pérou" et que s'il était élu président, il donnerait "une totale indépendance à la Banque centrale". Devant les journalistes et en particulier les journalistes étrangers, il ne cesse de répéter  "Nous autres, nous n'allons pas appliquer la politique de contrôle des changes; nous autres, nous ne croyons pas à la réélection présidentielle indéfinie, nous autres, nous allons respecter la liberté de presse et la liberté d'expression, comme je m'y suis engagé".

 

Il promet qu’il ne changera pas le modèle économique en vigueur. Il précise qu'il entend proposer, aux investisseurs étrangers, le bénéfice de la "stabilité sociale" ; il s’est même engagé à renforcer ses relations avec les États-Unis.

 

Cependant la presse péruvienne ne cesse de se faire écho à la déclaration du prix Nobel Mario Vargas Llosa qui déclare que le peuple péruvien se trouve contraint aujourd'hui de choisir « entre le cancer et le sida » ce qui prouve le peu d'estime que l'écrivain a tant pour Ollando Humala que pour Keiko Fugimori.

 

Au point que c'est Allan Garcia lui-même qui est venu à la rescousse de son possible successeur, récemment, pour calmer les esprits des investisseurs affolé à l'idée de sa probable victoire du second tour face à Keiko Fugimori (23,1 % des suffrages au premier tour). Après avoir félicité les deux candidats encore en lice, Alan Garcia a adressé ses " félicitations à M. Ollanta Humala qui est parvenu à exprimer l’anxiété de nombreux Péruviens, 30 % de la population qui aspire à davantage d’attention et d’actions, et je suis certain qu’avec une implication certaine, le prochain gouvernement parviendra à calmer leurs doutes ».

 

Dans une population péruvienne de près de 30 millions d'habitants peuplée en majorité d'indiens et de métis, Ollando Humala a certainement, aussi, une autre carte à jouer face au désespoir des peuples de l'Amazone qui depuis 2009 mènent une guerre larvée (quoique sanglante) contre les projets des grandes compagnies minières, accusées, non sans raison, de détruire les territoires traditionnels, la faune et la flore… Alan Garcia a toujours louvoyé face à ces revendications, alternant répression et concessions, tentant aussi de convaincre les grandes puissances d'aider son pays au nom de l'intérêt collectif de protection de l'environnement et de la protection de la planète.

 

Le parcours d'Ollando Humala le rend certainement plus crédible dans ce rôle de défenseur de la nature et du droit des populations amérindiennes. D'ailleurs, lors de sa campagne électorale il n'a pas hésité à titiller la fibre nationaliste des électeurs, faisant perfidement remarquer que sa femme (Nadine Heredia) et lui constituaient le seul couple "véritablement péruvien" à briguer la présidence, les autres étant soit d'origine étrangère, comme Keiko Fugimori et Pedro Pablo Kuczynski, soit des couples mixtes, moitié péruvien, moitié "gringo" !