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 7 avril 2011 

 

IRAK

                    

       La sortie du bourbier politique

       Le redémarrage pétrolier et gazier

       La reconstruction va-t-elle vraiment commencer

 

 

L'Irak est encadré, depuis février 2010, par un programme du Fonds Monétaire International de type "Stand by" prévoyant des prêts d'un total de 3,8 milliards $. Il  vient, le 18 mars dernier, de réussir laborieusement, après plusieurs essais non concluants, le deuxième examen de ce programme assez contraignant. Il a, pour cela, obtenu, du FMI, des dérogations qui sont probablement motivées par la situation sociale explosive du pays. L'avenir de l'économie irakienne s'annonçant, par contre, mirifique, du fait des richesses pétrolières et gazières, la plus grande crainte des Irakiens, comme des experts du Fonds, concerne la corruption et le népotisme qui règnent dans ce pays "post-conflit". Le coup de semonce des manifestants qui ont protesté, en février et en mars dernier, contre l'incompétence des dirigeants irakiens actuels devrait donc avoir des conséquences particulièrement bénéfiques.

 

 

LE PRINTEMPS IRAKIEN

 

Le printemps arabe n'a guère tardé à s'exprimer en Irak, dans un pays pourtant profondément divisé et où le gouvernement a moins de quatre mois d'existence. Il avait en effet fallu attendre le 21 décembre 2011 pour que le parlement accorde sa confiance au nouveau gouvernement de coalition formé par le premier ministre sortant, Nouri al Maliki, après 9 mois de marchandages politiques entre les deux grandes formations politiques qui avaient été les principaux acteurs des élections législatives de mars 2010 : d'une part, une Alliance chiite, dirigée par Nouri al Maliki et, d'autre part, la liste Iraqiya, coalition laïque, pilotée par l'ancien chef du gouvernement, Iyad Allawi, qui avait rassemblé la majorité des voix sunnites.

 

Ce qui frappe, dans le cas singulier du "printemps irakien", c'est, une fois de plus, la maturité des manifestants qui ont bravé la répression dans la plupart des villes du pays, en février et mars, que ce soit le Nord (à Mossoul et à Kirkouk) dans le Sud (à Bassora, Nassiriya, Najaf, Fao et Hilla) et dans la capitale, Bagdad. Avec, partout, les mêmes revendications et des slogans similaires, dénonçant l'incompétence et la corruption des dirigeants, qu'il s'agisse des gouverneurs locaux ou du gouvernement central. Partout ils ont réclamé une meilleure répartition des richesses, des services publics décents, plus de sécurité et moins de pauvreté.

 

Il faut dire que dans un contexte de guerre, puis d'occupation, les inégalités sociales ont culminé, certains – assez peu nombreux - profitants de leurs liens avec le pouvoir politique, du chaos, de la pénurie et du marché noir pour construire des fortunes fulgurantes, tandis que la majorité de la population s'enlisait dans la misère, alors que la reconstruction du pays n'a pas encore vraiment commencé.

 

Les dirigeants irakiens, après une première réaction de démonstration de force qui a fait des morts dans la population civile, notamment au Kurdistan (2 morts le 17 février), mais aussi dans tout le pays lors de la "journée de la colère" du 25 février (au moins 16 manifestants tués par balle) semblent avoir compris le danger d'une telle escalade. Les manifestations organisées dans les premiers jours de mars se sont déroulées dans le calme, bien que les protestataires aient brandi des slogans de plus en plus politiques réclamant "une vraie démocratie" et les libertés fondamentales.

 

Parallèlement, les concessions des autorités se sont multipliées En février, Nouri al Maliki s'est engagé à ne pas se représenter pour un troisième mandat, alors que la Constitution, pourtant, l'y autorise, et à accepter une baisse de 50 % de son traitement de premier ministre ; les députés et les ministres lui ont emboîté le pas, acceptant, eux aussi, des réductions de salaires. D'autres privilèges du personnel politique, en matière de retraites notamment, devraient être abolis et trois gouverneurs de provinces ont été acculés à la démission.

 

Inversement, une hausse de 20 % des salaires des fonctionnaires a été décidée et une enveloppe supplémentaire a été affectée au financement des rations alimentaires distribuées à 6 millions de familles totalement démunies. Enfin le gouvernement central a dû renoncer aux hausses de tarifs (électricité et eau notamment) qui lui étaient conseillées par le FMI (dans le cadre de son programme Stand by) pour tenter de réduire le fort déficit du budget de l'Etat.

  

Les finances publiques irakiennes

 

Grâce à la forte hausse du prix du pétrole en 2008, le budget irakien de cet exercice avait été proche de l'équilibre. Mais dès l'année suivante, avec la crise mondiale, les revenus de l'Etat ont fortement baissé, alors même que les dépenses courantes augmentaient, surtout les dépenses salariales de la fonction publique. En cause notamment, l'embauche accélérée de membres des forces de l'ordre dans la perspective du retrait de l'armée américaine.

 

Du coup, le budget 2009 s'est conclu avec un déficit de l'ordre de 22 % du PIB et c'est ce qui a rendu nécessaire l'appel au FMI pour la conclusion d'un accord de type Stand by. Le programme attenant a obligé les autorités irakiennes à modérer les dépenses et deux postes ont, dans les faits, particulièrement souffert : les transferts sociaux, au niveau des dépenses courantes, et les investissements de reconstruction, dans le cadre du budget d'équipement. Par contre, les investissements pétroliers de l'Etat central et des compagnies publiques ont été maintenus.

 

Certes, les autorités irakiennes auraient pu faire un autre choix. En particulier, elles auraient pu signer, avec les compagnies pétrolières étrangères, à partir du lancement de leurs premiers appels d'offres sur les champs pétroliers et gaziers existants, dès 2009, des contrats "de concession" ou de "partage de la production". Des contrats de ce type auraient laissé une plus grande part de la charge des investissements nécessaires aux partenaires extérieurs des compagnies nationales irakiennes. C'est d'ailleurs ce que souhaitaient les compagnies occidentales, en particulier américaines.

 

Mais, sur ce plan, un véritable consensus s'est réalisé au niveau des institutions de l'Etat central, à Bagdad (Kurdistan excepté). Le parlement, en particulier, a rejeté toutes les formes d'accords qui auraient pu s'apparenter à une perte de souveraineté sur les champs d'hydrocarbures identifiés et déjà en exploitation. Contraintes d'investir des milliards de dollars, aux côtés de leurs partenaires extérieurs ravalés au statut de "simples prestataires de services", les compagnies pétrolières et gazières nationales irakiennes n'ont pas les moyens de reverser beaucoup de profits au budget national.

 

En 2010 le déficit budgétaire s'est élevé à 10,6% du PIB et le FMI s'attend à ce qu'il soit proche de 14 % du PIB en 2011, hypothèse probablement très conservatoire, surtout si les prix du baril de pétrole restent, comme c'est le cas actuellement, très élevés sur l'ensemble de l'année…

  

Des lendemains qui chantent, si…

 

La production pétrolière irakienne a terminé l'année 2010 avec 2,6 millions de b/j, un chiffre qui n'avait pas été atteint depuis plus de 20 ans. Elle devrait passer à 3,15 mns de b/j en 2012, puis se situer entre 4 mns et 6 mns de b/j en 2014. Les revenus de l'Etat irakiens vont donc doubler à assez brève échéance, même si le prix du baril ne reste pas aux sommets qu'il a atteint en ce mois d'avril 2011.

 

Par ailleurs, le nouveau ministre du Pétrole, Abdel Karim al-Luaybi, a confirmé que Bagdad allait reconnaître les contrats signés par le Kurdistan irakien avec des compagnies pétrolières étrangères. Le gouvernement autonome du Kurdistan a, en effet, signé 37 contrats avec 40 compagnies - soit un investissement total prévu de $ 10 mds - notamment dans la prospection et la production de pétrole. Il avait commencé, en juin 2009, à exporter son pétrole vers la Turquie, avant d'être contraint, par le gouvernement central, de suspendre ces exportations, dès le mois d'octobre 2009.

 

Effectivement, le Kurdistan a recommencé, début février, à pomper le pétrole destiné à l'exportation en testant les infrastructures entre le champ pétrolier de Tawke et l'oléoduc acheminant le brut vers le terminal turc de Ceyhan, sur la Méditerranée. Même si tous les problèmes ne sont pas encore résolus, les compagnies semblent rassurées.

 

Par ailleurs, L'Irak devrait mettre aux enchères, dans le courant de l'année 2011, douze sites d'exploration pétroliers et gaziers. Il s'agira de la quatrième session de vente aux enchères depuis mi-2009, mais celle-ci porte sur l'exploration, et non sur des champs déjà exploités.

 

Sur le plan financier, l'avenir de l'Irak semble donc désormais bien assuré. Sur le plan sécuritaire, les 50 000 soldats des troupes américaines qui restent encore dans le pays devraient définitivement quitter l'Irak le 31 décembre 2011, date concertée de leur retrait. Les Irakiens pourront-ils enfin consacrer leurs ressources à la reconstruction de leur pays ravagé par des années de blocus, de guerre, d'occupation et de conflits inter-communautaires ? On ose l'espérer.

 

Les violences internes ont baissé en intensité ces derniers mois. Et, surtout, le printemps irakien a montré un autre visage de ce pays : celui d'une jeunesse qui se sent unie, du Nord au Sud, sur un nouveau projet de société plus juste, plus égalitaire, libérée de ses conflits ancestraux et beaucoup moins corrompue…