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 16 juin 2011 

 

 

INDE

 

 La priorité aux échanges Sud-Sud se décline selon une stratégie internationale différente de celle de la Chine

   

 

Qui aurait pu imaginer, il y a quelques années, que l'Inde deviendrait le principal fournisseur de l'Algérie en viande bovine au moment du Ramadan. C'est un exemple parmi d'autres de la coopération Sud-Sud que développe l'Inde, aussi bien pour écouler ses surplus que pour tisser des liens à long terme avec les pays qui disposent des matières premières dont elle a un besoin croissant. Mais si ses préoccupations sont semblables à celle de la Chine, l'Inde met en place des stratégies différentes, à l'égard, notamment du continent africain.

 

 Du buffle indien Hallal dans les assiettes algériennes

 

Dans l'imagerie populaire, l'Inde est le pays des vaches sacrées, où il est interdit d'abattre des bovidés, de consommer leur viande et de la vendre. Si c'est encore le cas dans plusieurs Etats de cette vaste fédération, plusieurs industriels indiens ont compris, dans les autres Etats où l'interdiction est moins stricte, tout le profit qu'ils pouvaient tirer de la viande de buffle, surtout si elle est abattue selon le rite islamique. Le certificat de conformité "Hallal" y est délivré par la haute autorité islamique en Inde, Jamiath Ulama-Al-Hind.

 

L’Inde, qui possède 281,4 millions de têtes de bétail, a produit, en 2010, quelque 625 000 tonnes de viande bovine. Selon Rashid Kadimi, directeur de Allana family food group, ce pays est devenu le quatrième producteur de viande dans le monde. Le succès des entreprises agroalimentaires indiennes s'explique par le prix : la tonne de bœuf brésilien, uruguayen ou australien coûte entre 800 et 1000 dollars de plus que celle de provenance indienne. Si les abattoirs indiens ne sont toujours pas agréés en Europe, ils prospectent avec succès l'ensemble des pays musulmans tant en Afrique qu'en Asie.

 

L’année dernière, l’Algérie avait importé 34 000 tonnes de viande de buffle d’eau en provenance d’Inde, testant ce nouveau fournisseur pour répondre à la forte demande des Algériens en viande bovine durant le mois du Ramadan. Cette année, les commandes seront plus élevées encore, portant un rude coup aux fournisseurs traditionnels que sont l'Argentine et le Brésil. Outre le groupe Allanasons Limited, qui fournit l'armée algérienne, huit autres entreprises indiennes ont été autorisées à exporter la viande de buffle en Algérie, dont Al Nafees, ALM Industries, Qureshi,  et JS International. 

 

Les échanges entre l'Inde et l'Algérie sont encore faibles mais se développent à grande vitesse, sous l'impulsion des industriels indiens. En dépit de l'incertitude qui pèse sur l'un des premiers investissements directs étrangers en Algérie, celui du complexe sidérurgique d'El Hadjar repris par ArcelorMittal, à la suite de l'accord signé par l'État algérien et IPSAT, en 2001, et qui devra être renégocié cette année, l'intérêt des Indiens pour Alger ne se dément pas. Selon la presse algérienne, l’ambassade d’Algérie à New Delhi reçoit des centaines de demandes de visa et en accorde 350 en moyenne par mois, soit une hausse de 70 % en trois ans.

 

Les Indiens importent d’Algérie des matières premières comme le cuir, des déchets ferreux, des dérivés du pétrole, des plastiques, des minerais et des produits miniers comme le phosphate mais, jusqu'ici, ne s'approvisionnaient qu'occasionnellement en Gaz naturel liquéfié auprès de la Sonatrach. En novembre 2010, un contrat d’environ 1 milliard de dollars a cependant été signé pour la première fois entre les deux pays : il porte sur la fourniture de gaz naturel liquéfié et de produits pétroliers à la National Indian Oil Corporation.

 

La balance commerciale bilatérale est largement excédentaire pour l'Algérie, même si les Indiens exportent des véhicules, des machines, des pièces de rechange et, maintenant, de la viande de buffle en Algérie.

 

Mais les industriels indiens jouent sur d'autres tableaux comme le partenariat technologique. Un protocole pour la réalisation d’une unité de fabrication de produits anticancéreux génériques d’une valeur de $ 10 millions a ainsi été signé par le groupe indien Hetero Drugs of India et l’entreprise algérienne Industries médico-chirurgicales (IMC). L’industrie spatiale n'est pas en reste. Le lancement et la mise sur orbite, le 12 juillet 2010, du satellite algérien Alsat2-A, satellite d’observation à haute résolution de la terre, depuis le site de Sriharikota, situé au Chennai (Etat du Tamil Nadu) au Sud de l’Inde, en présence des responsables de l’Agence spatiale algérienne, a été le premier pas d’une coopération dans ce domaine.

 

 Les décisions du Sommet d'Addis Abeba, fin mai

 

L'exemple algérien illustre bien la stratégie indienne à l'égard de l'Afrique, très différente de celle de la Chine sur ce même continent.

 

L'Inde et l'Afrique, représentée par l'Union Africaine (UA) ont tenu leur deuxième sommet commun fin mai, à Addis Abeba. New Delhi a promis, à cette occasion, de débloquer $ 5 milliards de prêts en faveur de l'Afrique au cours des trois prochaines années. Le premier ministre indien Manmohan Singh a également mis sur la table une somme de $ 700 mns pour établir de nouvelles institutions et des programmes de formation dans des domaines aussi divers que l'agroalimentaire ou la météorologie.

 

Parmi les institutions qui doivent être fondées au titre du partenariat Inde-Afrique figurent notamment un institut des technologies de l'information prévu au Ghana, un institut de planification de l'éducation au Burundi, un institut du commerce extérieur en Ouganda et un institut du diamant au Botswana, pour lesquels des accords-cadre ont d'ores et déjà été signés, selon les représentants de l'Union africaine.

 

Lors du premier sommet de ce genre, à New Delhi en avril 2008, l'Inde avait promis à l'Afrique $ 5,4 mds de prêts sur cinq ans, dont près de $ 2 mds ont été engagés depuis, selon un décompte annoncé le 23 mai par le ministre indien des Affaires étrangères S.M. Krishna.

 

"L'Afrique dispose de tous les éléments pour devenir un pôle majeur de croissance dans le monde du 21e siècle. Nous travaillons avec l'Afrique pour l'aider à réaliser son potentiel", a déclaré  Manmohan Singh dans son discours d'ouverture avant de préciser que les échanges entre l'Inde et l'Afrique "s'élèvent à environ $ 46 milliards".

 

Outre le volet économique, les deux partenaires ont signé "la déclaration d'Addis Abeba", un document laissant entrevoir une coopération politique accrue et qui appelle instamment à une réforme en profondeur des Nations unies, y compris une extension de son Conseil de sécurité. "Nous sommes d'avis que les Nations Unies doivent fonctionner de façon transparente, efficace et que la composition de ses organes centraux doit refléter les réalités d'aujourd'hui", écrivent les deux parties.

 

 Une stratégie qui repose sur l'investissement privé

 

Comme la Chine, qui a pris les devants en matière d'implantation économique et politique en Afrique - le premier sommet sino-africain remonte à 2003 - l'Inde paraît soucieuse de bénéficier du pétrole et des matières premières de ce continent, afin d'alimenter sa croissance. L'Afrique s'intéresse également de près à ce partenaire, comme en témoigne la présence au sommet d'Addis d'une dizaine de chefs d'Etat. La Chine conserve cependant un poids nettement plus important en Afrique, avec des échanges commerciaux de $ 126,9 mds (€ 89 mds) l'an dernier.

 

Mais alors que la Chine concentre ses efforts sur les industries d'extraction minière et pétrolière en contrepartie de financements publics qui vont en priorité à la construction d'infrastructures dans les pays africains, l'Inde privilégie les investissements privés. Ceux-ci ont atteint $ 16,7 mds (€ 11,7 mds) entre 2008 et 2010.

 

Encore ce chiffre ne tient-il pas compte des $ 10,7 mds (€ 7,5 mds) déboursés en mars 2010 par le "numéro un" indien des télecoms, Bharti Airtel, pour le rachat des quinze filiales africaines du groupe koweïtien de téléphonie Zain. "L'Afrique est la dernière frontière pour la téléphonie mobile", avait alors affirmé Manoj Kohli, PDG des activités internationales de Airtel. Ce groupe a d'ailleurs été précédé depuis des années en Afrique par ses confrères indiens Cipla et Ranbaxy (produits pharmaceutiques, et notamment génériques anti-rétroviraux contre le sida), Tata (ingénierie, produits chimiques, technologies de l'information etc.) ou Karuturi (agriculture, produits alimentaires).

 

A la suite du Sommet d'Addis Abeba, l'installation en Afrique des banques indiennes devrait, elle aussi, être facilitée, ce qui donnerait un deuxième souffle à ce type de partenariat privé.

 

Afrique et Inde, qui représentent plus de deux milliards d'habitants de la planète, ont des intérêt complémentaire sur les deux plans économique et politique. Ce n'est pas un hasard si l'Inde et l'Afrique du Sud sont, actuellement, toutes deux candidates à un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU.

 

Mais, alors que la Chine, première puissance émergente à y être installée, depuis l'origine, se visualise, elle, en rivale des Etats-Unis, l'Inde joue sur un autre tableau, celui des solidarités Sud-Sud. Elle reste ancrée dans l'histoire partagée des anciennes colonies, des luttes de libération et du mouvement des non-alignés.